La
traversée d'un siècle. Félix Ziem,
1821-1911
(RMN, Musée Ziem de Martigues, novembre 2001)
Exposition: Ziem
beaucoup, la traversée,
15 décembre 2001 - 14 avril 2002.
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Irremplaçable(s)
Goncourt. Ayant eu entre les mains le catalogue d'une
exposition qui se tiendra au mois de décembre 2001
à Martigues, nous avons eu le plaisir, mais non la
surprise , d'y voir cité plusieurs fois le
Journal. Avec une réserve : l'auteur
de l'un des essais (voir le catalogue, p. 92, «Les
Goncourt
») semble ignorer que Jules est mort
au mois de juin1870, et que le Journal, cela va de
soi, fut ensuite écrit par le survivant :
Edmond rédigea le Journal à partir
du 19 janvier. Puisque nous en sommes sur le point des
errata, pourquoi les tableaux exposés au
Salon de 1852 sont-ils placés, dans la biographie
sommaire, en l'année 1851 (non paginé,
[p. 176]) ? Edmond a toujours eu de
la sympathie pour la peinture de Ziem, et le personnage,
sans parvenir à impressionner l'homme de lettres
autant qu'il l'aurait voulu avait, pour lui, un certain
charme. Ou cette attirance était-elle encore
augmentée, du côté d'Edmond, pour
avoir découvert le peintre avec Jules ?
Peut-être était-ce l'air du temps :
certaines critiques de la peinture de Ziem, en 1853, sont
les mêmes que celles adressées à
Edmond et Jules pour
En 18.. «
Le
seul tort qu'ait toujours M. Ziem, c'est de trop
sacrifier la simplicité à
l'éclat».
Isabey encourait le même reproche, adressé,
dans l'ordre de l'écriture, aux Goncourt :
«ses couleurs [celles de Ziem comme celles
d'Isabey] papillotent et ne servent qu'à
distraire» (ibid.). Le vendredi 1er
mars 1872, Ziem, dont Edmond vient de faire la
connaissance, se rend à Auteuil et,
peut-être grâce à un album japonais
ouvert sur une table, les deux hommes sympathisent. Ziem
raconte sa vie à Edmond ; il a trouvé,
en effet, «une paire d'oreilles qui
l'écoutent» mais surtout «une cervelle
qui a l'air de le comprendre» (Journal,
à cette date). Edmond joue à merveille son
rôle de mémorialiste, il écoute si
bien Ziem, mis en confiance, il traduit si bien les
propos tenus, que la plupart des biographes de Ziem ont
utilisé les pages du Journal datées
de ce vendredi 1er mars 1872. On se demande même si
les notes ne sont pas immédiates, dictées
par Ziem, tant elles sont dépourvues de style. Et
l'on ajoutera cette réserve : Ziem
était volontiers mythomane, aussi ne faut-il pas
les prendre à la lettre. Précision :
Ziem évoque un article à lui
consacré par L'Artiste, que Ricatte n'a
retrouvé ni en 1848, ni en 1849 ;
peut-être s'agit-il de l'article d'A. Baschet,
«Les ateliers de Paris en 1854, lettres à
Arsène Houssaye : Ziem», paru le 15
février 1854. Le 14 février
1872, Edmond avait dîné avec Ziem, vu en
chair et en os pour la première fois.
Remontée dans le temps, évocations des
premières rencontres - immatérielles - .
Les premières fois, ce fut avec Jules. Madame de
Goncourt venait de mourir, les frères
étaient libres, ils pensaient se faire peintres.
Un jour, ils remarquent une aquarelle, dans un
«petit cadre plaqué sur une porte
cochère du quai Voltaire» ; elle est
signée Ziem, et ils ont le vague désir de
prendre avec lui des leçons (Journal, 14
février 1872). Ziem, revenu d'un long
séjour à Venise, s'était
installé à Paris en 1848 - l'année
même de la mort de Madame de Goncourt. Il occupait
une mansarde du quai Malaquais, au n° 23 (ce
qu'Edmond appelle «quai Voltaire» doit
désigner le quai Malaquais). Aurait-il
ajouté à la liste de ses
élèves les frères Goncourt ? Il
avait donné des leçons à
Stéphanie de Beauharnais, grande-duchesse de Bade,
lorsqu'il habitait Nice et au peintre Monticelli,
à Marseille. Question oiseuse, ce fut sans doute
une idée en l'air. En 1850, nouvelle rencontre,
par le biais, une fois encore, d'une uvre
peinte : une grande vue de Venise. Ziem venait de
trouver un nouveau marchand, Cornu, installé 11
rue Laffitte. Un «marchand
de seconde zone mais très introduit dans la
bourgeoisie
moyenne».
Jules a vraiment bien regardé les tableaux
vénitiens de Ziem, et en particulier
l'un d'eux, intitulé
Venise,
rue du Consulat,
datant de 1847, car il paraît l'avoir imitée
dans une aquarelle. Dernière
rencontre de Ziem par Edmond et Jules
ensemble : leur
compte rendu du Salon de
1852
(republié dans E. et J. de Goncourt,
Études d'art, Librairie des Bibliophiles,
1893, p. 33-35), où ils savent donner
l'équivalent écrit de Coucher de soleil,
au bord de l'Amstel, et de la Vue de Venise prise
du jardin français. «Les pierreries
rutilantes d'une prose à la Gautier» dit
Roger Marx dans sa préface aux Études
d'art (p. III) - un Théophile Gautier qui
donne, lui aussi, son compte rendu du Salon de 1852
à La Presse (6 juin 1852), et moins
rutilant que celui des Goncourt. Vingt ans
après. Ziem est assez proche d'Edmond pour
fréquenter le Grenier. Goncourt était
à la fois mondain et timide ; Ziem expansif,
trop parfois ; lorsque Goncourt le voit pour la
première fois, il est déçu par les
propos du peintre, «un marchand d'orviétan,
un peu fol et divagant» (Journal, 14
février 1872). Un
exhibitionniste
à la manière de Dali.
En
1883
(Journal, 23 novembre) «c'est moitié
un raseur, moitié un charmeur» ; ils
participent tous deux au dîner des Spartiates, chez
Brébant, organisé par Paul de
Saint-Victor. Après ces
rencontres, ces échanges parfois manqués,
parfois réussis, une osmose partielle s'est
établie entre Ziem et Edmond. C'est avec
l'il du peintre que Goncourt
regarde : Inversement, il aimerait
que le peintre emprunte, pour son compte, le chemin
d'écriture qu'il vient de prendre dans La
Maison d'un artiste ; Ziem devrait faire
«un catalogue où il raconterait la
genèse et l'histoire de tous ses tableaux, et ce
qu'il y a de sa vie intime et psychique mêlé
à chacune de ses compositions
»
(Journal, vendredi 13 novembre 1885). Ajoutons que
Ziem
a tenu
effectivement un
journal,
commencé le 27 novembre 1854 : «Je
commence à écrire afin de pouvoir
m'édidier sur ma peinture
[
]» Pourtant, à
chacun son métier ; Edmond ajoute :
«il n'y a qu'un homme de lettres [
]
qui pourrait fabriquer ce bouquin-là» ;
et la description toute vénitienne de la Seine
(Ziem était
réputé
le
peintre par excellence de
Venise,
répétitif, disaient ses détracteurs,
et parodiste de lui-même), qu'était-elle
d'autre que des mots, des mots pour exprimer les
couleurs, non pas les couleurs elles-mêmes ?
Artistes, tous les deux, artistes appréciant tous
deux le charme de l'imagination fantastique
(Journal, 23 novembre 1883), mais quel
fossé entre l'écriture artiste et le
maniement du pinceau! Entre l'écriture artiste et
l'écriture de l'artiste! Et l'écart se
révèle plus grand encore entre les
épithètes choisies avec le plus grand soin
de l'homme de plume et les théories souvent
fumeuses de l'homme au pinceau.
«Ce soir,
dans le crépuscule d'une journée
d'automne torride, sur la Mouche, la Seine ressemblait
à un Ziem : son eau avait le bleu
violacé, la pierre de ses ponts le rose
saumoné, que le peintre donne à l'eau et
aux pierres de Venise» (Journal, 10
septembre 1890).