Extrait de Edmond et Jules de Goncourt, Études d'art. Le Salon de 1852 - La peinture à l'exposition de 1855 (Librairie des Bibliophiles, 1893), p. 33-35.
Le Salon de 1852 paru tpour la première fois en 1852.

 

 
«ZIEM.- Le peintre de l'Adriatique, le peintre de ce fluide doré qui enveloppe la forme, sans l'estomper, qui n'enlève aucun lustre, n'amortit aucun contour, et sous l'obliquité des rayons du soleil fait tous les points lumineux et étincelants ; le peintre de Venise, qui sait se retrouver dans ces plans que la lumière précipite l'un sur l'autre, sans que rien les gradue, comme font les brumes du Nord, est allé, l'été dernier, à la recherche du soleil de la Hollande, et a surpris des couchers de ce soleil dont l'orbe lumineux, doublé ou triplé par les humides vapeurs de la terre des polders, allume dans le crépuscule comme un vaste incendie. - M. Ziem a rapporté de Hollande les n° 1273 et 1274. Dans son Coucher de soleil, au bord de l'Amstel, une ligne d'arbres, interrompue de moulins, se découpe en une noire silhouette sur le ciel, mais une silhouette encore toute glacée de tons fauves, roux, pourpres, que le soleil laisse derrière lui. Le ciel jaune se dégrade par ces teintes vertes qu'on retrouve aux Véronèse d'à présent. L'azur est tout tacheté de nuages opalisés, petits nuages violets, éclairés de rose en dessous. Un canal, sans fluidité, voit s'allonger dans ses eaux dorées de grandes ombres violettes, molles, indécises, quand elles ne sont pas arrêtées par l'or d'un rayon de soleil qui filtre entre les bouquets d'arbres. De l'autre côté de la rivière, est ensevelie dans l'ombre une barque, au milieu d'eaux que la lumière et la chaleur ont désertées. Le froid de cette rive, abandonnée du soleil, vous gagne. - Dans le n° 1274, des eaux sombres, limoneuses, comme les affectionnait Ruysdaël, ne reflétant qu'à regret des images émoussées ; une chaumière de briques, cachée sous des arbres frottés de roux ; il y a comme à l'horizon un imperceptible brouillard rose ; mais le ciel s'est dégagé des teintes chaudes dans sa partie supérieure, ouatée de petits nuages blancs. Il y a un silence, un repos dans ce tableau. On y sent comme l'assoupissement de cette grasse nature des Flandres. M. Ziem a eu le talent de faire mourir tous les bruits sous son pinceau. - Le n° 1272, la Vue de Venise prise du jardin français, est une des plus capitales conquêtes de M. Ziem sur la ville de Canaletto. Au fond de la toile des fourmillements de palais, des forêts de dômes perdus dans les vapeurs, des coupoles, des campaniles, des clochetons à ne pas les compter, montent ou s'arrondissent, et moutonnent à l'horizon blanc de lumière ; sur des eaux truitées de rose, de bleu, de vert tendre, - miroirs amoureux des voiles argentées, des carènes rousses, des pilotis tachés d'émeraude, - se balance une grande barque de pêche, sa grande voile jaune endormie et paresseuse, enguirlandée de filets, qui laissent tomber leurs grappes de liège. Un groupe de pêcheurs étincelants retire un filet. - Byron, qui n'avait trouvé dans sa vie, au-dessus de son attente, que des mers, des montagnes, le lion d'Ali-Pacha, un tigre de la ménagerie d'Exeter, deux ou trois femmes, et qui se plaignait d'avoir toujours trouvé la peinture au-dessous de la réalité, aurait mis cette toile de Ziem à côté de ce lion, à côté de ce tigre, à côté de ces deux ou trois femmes.»

 

 

 

 

 

F  I  N    de    l'e x t r a i t

 

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