exposé au Louvre
ou
« Le monde alors était un salon*»
*E. et J. de Goncourt, «Les Saint-Aubin»,
L'Art du XVIIIe siècle, Charpentier 1881-1882, 2e
série, p. 142.
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À voir «Autour du Livre des
Saint-Aubin. Musée du Louvre, Sully, 2e étage, salles 20, 22 et 23. Outre la fermeture habituelle du mardi, Jusqu'au 13 janvier 2003. |
À lire Pierre Rosenberg, Le livre des Saint-Aubin 144 pages, reproductions en couleur. |
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Quelques dessins vus à l'exposition exrait de L'Art du XVIIIe siècle par Edmond
et Jules de Goncourt, Avec notes et notules, mais sans les catalogues
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Note : L'Art du dix-huitième siècle est cité dans l'édition Charpentier 1881-1882 en trois volumes. L'étude «Les Saint-Aubin» se trouve au deuxième tome. On a abrégé les références en mentionnant simplement : L'Art
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13 novembre 2002
«Il fait plus de croûtes qu'il n'en mange», ce fut un mot (cité au bas d'un dessin, cat. n° 19) de Sophie Arnould, la spécialiste du genre au XVIIIe siècle, sur Gabriel de Saint-Aubin. Non que la misère empêchât le dessinateur de s'acheter des croûtes de pain, non : il avait perdu ses dents. Un mot brillant et faux. Si croûte s'applique à des tableaux, peut-être : Gabriel ne fut jamais admis au Salon du Louvre. Peu importe ; ses admirateurs posthumes furent de qualité, et parmi eux les frères Goncourt qui reconnaissaient ses uvres entre toutes tant elles étaient originales. L'originalité de Gabriel de Saint-Aubin ? le raffinement de techniques superposées sur une même feuille, la minusculité (le terme est des Goncourt) des figures, une rapidité d'il, d'esprit et de main rendue sensible ; l'un des mots favoris d'Edmond, croqueton, semble avoir été inventé pour Gabriel de Saint-Aubin.
Trois frères
Les Saint-Aubin formaient une dynastie d'artistes dont on peut voir, dans la salle des arts graphiques du Louvre, nombre de dessins accrochés au mur - les reflets des lumières sur les encadrements sont parfois gênants, tant pis. Ces planches ont été détachées d'un album, le livre des Saint-Aubin, placé dans une vitrine : après l'avoir trouvé mentionné si souvent, le toucher des yeux est un vrai plaisir. On regrette qu'il ne soit pas l'unique objet de l'exposition ; on lui a adjoint d'autres dessins du XVIIIe siècle, de valeur, certes, mais pièces rapportées, étrangères au monde créé par les Saint-Aubin. Ce monde se suffit à soi-même, et le spectateur qui a regardé les dessins extraits du livre, n'est plus disponible pour en apprécier d'autres, pour entrer dans d'autres univers. D'autant que les trois Saint-Aubin sont déjà différents. Trop de diversité nuit, il n'aurait pas fallu ajouter à ces trois mondes un autre ensemble hétéroclite de dessinateurs. Ne boudons pas notre plaisir, néanmoins, et retournons à ce fameux livre des Saint-Aubin.
C'est un gros album, de 155 feuillets et 4 feuilles volantes ; au dos du livre, UVRES DES St-AUBIN, en frontispice, dans un cartouche : DESSINS DES St-AUBINS. «Les» Saint-Aubin(s), car si Gabriel domine cette exposition, il n'était pas le seul de cette grande famille (des quinze enfants sept restèrent en vie) à dessiner, graver ou peindre. L'auteur du recueil est Charles-Germain, un des fils de Gabriel-Germain (1696-1756), brodeur du roi dont un dessin de 1716 est placé en tête du recueil à l'ordre plus ou moins chronologique. L'album constitué par Charles-Germain rend hommage à sa famille, manière de garder des uvres moins pour leur valeur artistique que parce qu'elles avaient été réalisées par un ou une Saint-Aubin, si bien que, pour l'amateur, tout n'est pas à prendre en considération ; l'histoire de l'art n'a retenu que trois frères.
Germain (1721-1786), l'iconographe de la famille, commença par être peintre en broderies : en 1770, il conçut le manteau de mariage de Louis XVI. Après avoir aidé son père dans le métier de brodeur, il s'installe rue de la Verrerie, puis déménage rue des Prouvaires ; sa femme étant morte en couches, il fait venir chez lui une de ses surs, Catherine, pour s'occuper de la maison et élever ses deux filles, dont l'une est douée pour le dessin. Gabriel dessine des fleurs et des ornements ; son album , Plantes et fleurs naturelles, connu sous le nom de Recueil de plantes, rassemble plus de 250 aquarelles et gouaches, et l'on peut en voir la page de titre seule, ornée d'un portrait de l'auteur dessiné en 1767 par son frère Augustin, à la Pierpont Morgan Library, le corps de l'ouvrage appartenant à une collection particulière. Son uvre à laquelle nous sommes peut-être le plus sensible est son Essay de Papillonneries humaines que nous regardons, que les Goncourt regardaient, avec des yeux qui avaient aimé les dessins de Grandville. On y voit, par exemple, «deux papillons, tenant des houlettes de berger, [qui] dansent au son du galoubet et du tambourin, dont jouent deux autres papillons» (L'Art , p. 260). Dans une notule de L'Art (p. 178), Edmond décrit un album de Germain Livre des caricatures tant bonnes que mauvaises, 387 pages de croquis érotiques, fantastiques, satiriques (Mme de Pompadour, entre autres), «lavés d'une aquarelle assez triste», qui était désigné dans la famille sous le titre : le Livre des culs, à juste titre, semble-t-il, car il contenait «nombre d'hommes et de femmes le derrière à l'air».
Gabriel (1724-1780), le «fou de dessin» (l'expression est empruntée à Hokusai), le bohème, le «gribouilleur de génie» (La Maison d'un artiste, 1881, t. I, p. 145) qui «eut toute sa vie un priapisme de dessin» (commentaire de Germain, voir le cat. n° 5) celui qui dessinait en marge des catalogues de vente - comme, d'ailleurs, son frère, Germain : du temps d'Edmond, Camille Groult possédait un catalogue du duc d'Aumont, datant de 1782, pareillement illustré. Les dessins dans les catalogues tenaient lieu d'images documentaires pour les amateurs, c'est pourquoi ils étaient si précis, et ceux de Gabriel sont entrés dans la légende ; ces dessins en marge, souvent lavés en plusieurs couleurs, donnent l'équivalent microscopique de tableaux, mais aussi de vases, de gobelets de Sèvres et de Saxe, de statuettes, de médailles : un voyage au pays de Lilliput. Gabriel «dessine en tout temps et en tout lieu» (manuscrit de Germain, cité par Edmond de Goncourt, L'Art , p. 108). Un vendredi saint, à Notre-Dame, il tire son carnet de sa poche pour dessiner le prédicateur (voir le dessin cat. n° 15) et les fidèles se lèvent de leurs chaises pour le voir faire : «quand les yeux seront satisfaits, j'espère qu'on me prêtera l'oreille» ne peut que dire l'ecclésiastique (rapporté par Charles-Germain, sous le dessin de ce prédicateur ; voir cat. n° 15). Tout est bon pour son crayon ou sa plume, il illustre, par exemple, des vers de Voltaire (cat. n° 4) sur Salomon «roi philosophe et Platon couronné», ce qui nous vaut une scène galante réalisée à la plume, avec des encres noire et brune, sans mièvrerie, légère, fouillée, dans un décor d'une extraordinaire précision architecturale : l'équivalent graphique d'un conte de La Fontaine. Et en plus, il complétait ses dessins par des légendes en tous sens, «bavardage écrit de [sa] main [d'] artiste-croqueur» (La Maison d'un artiste, t. I, p. 145), si bien que texte et image reproduite en des techniques surajoutées font arriver «à un ragoût, à un gribouillis, à un barbouillage d'art qu'on ne rencontre chez aucun autre artiste» (L'Art , p. 115).
Gabriel fut professeur à l'Académie de Saint-Luc où il exposait ; dans cette académie, parente pauvre de l'Académie royale, les élèves étaient de «fieffés garnements», les oiseaux d'une volière, des polissons «de l'engeance lucaine» (cité par Edmond, (L'Art , p.171). Fantasque, il mourut en 1780 «dans un anéantissement absolu», laissant quatre à cinq mille dessins.
Augustin (1736-1807), une âme de marquis au «caractère doux, liant et fort aimable» (Germain scripsit) ; observateur de scènes de rue, mais la rue, pour lui, est le boulevard aristocratique plutôt que la Halle populacière ; une rue où l'on voit des polissons, mais bien nés, tels dans la Sortie de collège (cat. n° 44, dessin préparatoire). Les Goncourt en commentent la gravure par Duclos, représentant une «enfance culottée court, entricornée, poudrée, et la queue sautillante entre les épaules» (L'Art , p.136) ; des «miniatures d'hommes» ajoutent les Goncourt. Élève en dessin de son frère Gabriel, il fut moins savant dessinateur que lui, selon Edmond de Goncourt, qui lui reconnaît cependant le don «d'un contour de grâce, d'une suavité de dessin» qui fait de lui «le peintre de la volupté de la femme de son temps» (La Maison d'un artiste, t. I, p. 153) ; aussi est-il souvent présent dans La Femme au dix-huitième siècle, où Goncourt utilisent ses planches comme documents et témoignages des murs de ce siècle. Son tableau du Bal paré est reproduit, gravé par Duclos, dans l'édition illustrée de l'ouvrage (Firmin-Didot, 1887).
Graveur pour Gravelot, pour Cochin, Augustin crée, seul, des vignettes, des ex-libris, des cartes pour les marchands, des invitations de bal, tous papiers éphémères, riens ornés tant aimés par les frères Goncourt, qui les collectionnaient. Puis vint la Révolution, si néfaste aux «malheureux petits poètes surpris par l'orage!» (L'Art , p.151). Sans travail, ou si peu, Augustin vieillit mal, comme Sophie Arnould et bien d'autres, et meurt, oublié, sous l'Empire, le 9 novembre 1807.
Les Goncourt n'hésitent pas à établir une lignée : Abraham Bosse, Augustin de Saint-Aubin, Gavarni : pourquoi pas ?
L'exposition ne donne qu'une image très partielle d'Augustin ; il est vrai que les uvres de sa main recueillies dans le livre sont secondaires : parmi elles, on a privilégié pour l'accrochage au mur, des scènes de rue, amusantes, certes, mais encore une fois, part infime de son talent varié.
Edmond de Goncourt et le livre des Saint-Aubin
Rectifions une erreur du catalogue de l'exposition (p. 14-15 et passim). C'est Edmond seul, et non le couple Edmond et Jules, qui a vu le livre des Saint-Aubin et l'a commenté. Aucune mention n'en est faite dans le fascicule sur les Saint-Aubin (Dentu, 1859, étude comprenant trois portraits gravés à l'eau-forte par Jules et un par Edmond, qui deviendra une branche du massif de L'Art du dix-huitième siècle), ni dans l'édition revue et augmentée parue chez Rapilly en 1873 (l'étude sur les Saint-Aubin est au premier tome). Les notules pour «Les Saint-Aubin», écrites par Edmond seul, ont paru pour la première fois dans le dernier fascicule publié chez Dentu en 1875 : Notules, additions, errata Le fascicule est bien entendu introuvable, mais on peut les lire, ces fameuses notules, dans la troisième édition de L'Art du dix-huitième siècle chez Charpentier, que l'on trouve encore chez les bouquinistes. En plus des notules, Edmond a ajouté des notes à la partie de L'Art consacrée aux Saint-Aubin, où le livre est mentionné. Ajoutons que l'erreur du catalogue de l'exposition avait déjà été commise par Adrien Moureau (Les Saint-Aubin, Librairie de l'art, s.d. [1896]), qui, en note (p. 8) croit devoir signaler que «MM. de Goncourt» ont publié des notes extraites du Livre des Saint-Aubin.
Le livre des Saint-Aubin appartenait, du temps d'Edmond, à Hippolyte Destailleur (1822-1893), architecte et collectionneur, qui le lui a communiqué, et à lui seul, non pas à Edmond et Jules : Destailleur, sans doute, avait acheté le livre après 1873, puisqu'il n'est pas cité dans l'édition de L'Art en deux tomes parue chez Rapilly. Dans la dernière édition de L'Art du dix-huitième siècle, le livre est en revanche souvent cité, en même temps que d'autres dessins possédés par Destailleur. Edmond cite encore dans La Maison d'un artiste ( t. I, p. 157) «l'album possédé par M. Destailleurs [sic], où les dessins de Gabriel et [d']Augustin sont entremêlés des dessins de celui-ci et de celle-là, d'un neveu, d'une nièce».
Dans notes et notules de la dernière édition de L'Art du dix-huitième siècle, dans le catalogue des dessins de Gabriel de Saint-Aubin (non pas celui des gravures) établi par Edmond, le livre apparaît tantôt sous le nom de «livre de famille des Saint-Aubin» (L'Art , p. 123, note 1), tantôt sous celui de «livre des Saint-Aubin» (L'Art , p.170) ; dans une note pour la première notule, il est désigné «album contenant des dessins de toute la famille, possédé par M. Destailleur» (L'Art , p. 169, note). Le catalogue de l'uvre gravé de Gabriel de Saint-Aubin qui suit les notules et qu'Edmond reprend à un collectionneur bien connu de lui (mais non pas estimé), Prosper de Baudicour, se prolonge par un catalogue personnel, cette fois, des dessins de Gabriel : Edmond y cite et décrit de nombreux dessins vus dans le «Livre des Saint-Aubin» dont il donne, bien entendu, la référence, le complétant par le Livre de croquis de Gabriel de Saint-Aubin, posssédé par Camille Groult (L'Art , p.199 et suivantes).Le livre des Saint-Aubin est une merveille, ravissement pour les yeux et trésor pour les historiens de l'art. Peut-être d'ailleurs la mariée est-elle trop belle, il est trop riche pour qu'un visiteur épuise en une visite le charme des seuls dessins exposés ; que serait-ce si toutes ses feuilles étaient données à voir ?
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