N  O  T  U  L  E  S

par

EDMOND DE GONCOURT

 

Les notes des notules se trouvent
après chaque notule.

 

«Gabriel de Saint-Aubin, né le 14 avril 1724, montra dès sa plus tendre jeunesse un goût décidé pour l'étude ; mais, indocile aux usages, il suivit son penchant, aprit (sic) à dessiner et à peindre chez Sarasin, se livra de trop bonheur (sic) aux petites compositions qu'il chargea de trop de savoir et de détails, gagna un grand prix à l'Académie royale, fit quelques tableaux et quelques élèves médiocres, passa sa vie à dessiner tout ce qui se trouvoit sur son passage. Les objets des ventes étoient dessinés sur les marges de ses catalogues, de manière à être reconnus. Il avoit la mémoire fort ornée, parloit hardiment, étoit remarqué partout où il se présentoit par sa malpropreté et son talent. Greuse (sic) a fort bien dit : «Il avoit un priapisme de dessin.» A force de négliger tout ce qui concourt à la santé, il est mort dans un anéantissement absolu, le 14 février 1780, a laissé dans le plus grand désordre son linge, ses habits et quatre ou cinq mille dessins non terminés (1)».

Le rédacteur de cette biographie, - qu'une note nous apprend être Germain de Saint-Aubin, - ajoute de sa grosse écriture un peu plus loin, au dos d'une tête de satyre gorgonesque de Gabriel :

«L'un des cent mille croquis de Gabriel Jaques (sic) de Saint-Aubin, l'un des plus intrépides dessinateurs du siècle. Il croquoit sur les marges des catalogues les tableaux et les dessins qu'on exposoit en vente. S'il alloit à la promenade, son crayon mettoit à contribution les passans ; les séances académiques n'étoient pour lui qu'un tableau vivant dont il faisoit une esquisse ; au sermon il dessinoit Je prédicateur (2)». Et le livre des Saint-Aubin possède le croqueton qui a fait le sujet de l'anecdote, avec encore, au bas, une note de Germain de Saint-Aubin. Le croqueton (H. 8 c., L. 4 c,) représente un prédicateur et dans une rangée d'écouteurs un homme qui dessine. Voici la note : «Un vendredy saint, Gabriel de Saint-Aubin, peintre, s'étant placé dans la nef de Notre-Dame pour entendre un célèbre prédicateur, tira par habitude son livre et se mit à dessiner l'orateur. Les personnes placées près de lui le regardèrent faire ; celles de devant se retournoient, celles de derrière se haussoyent sur leurs chaises. Enfin il attira si fort l'attention des auditeurs que le prédicateur suspendant son discours dit : «Quand les yeux seront satisfaits, j'espère qu'on me prêtera l'oreille.» Il dessinoit en tout temps, en tout lieu, avec une passion qui n'a point d'exemple.»

Notes

(1). Note manuscrite des Saint-Aubin, album contenant des dessins de toute la famille, possédé par M. Destailleur.

(2). Germain de Saint-Aubin termine sa notice par cette phrase : «C'est dommage qu'il ait négligé l'ordre et la propreté.»


Dans le RECUEIL DES PLANTES de Charles-Germain de Saint-Aubin se trouve une autre notice manuscrite, répétant presque la première, mais avec quelques additions que je donne :

«… Il professa longtemps le dessin dans la nombreuse école de Blondel, architecte… Dans ce temps il négligea la peinture et se livra à plusieurs genres de connaissances. Il avait une belle mémoire et parlait hardiment, à la satisfaction même des professeurs dans différentes sciences. Il évitait les jeunes gens, ne donnait rien à l'usage, ni aux plaisirs de la jeunesse. Il fit peu de tableaux, qu'il gâta même en les corrigeant et les repeignant plusieurs fois. Un tremblement de terre de Lisbonne que les artistes, ses contemporains, ont vu avec plaisir, est devenu affreux par les additions et les corrections qu'il en a faites à plusieurs reprises… Il a mieux réussi dans plusieurs vues du Salon d'exposition des tableaux du Louvre. Un triomphe de l'Amour sur tous les Dieux, projet de plafond, suffirait à sa réputation. Sa principale occupation fut de dessiner quelques allégories, l'Histoire romaine expliquée par M. Philippe de Prétault et surtout les cabinets de tableaux dont on faisait la vente. Il les représentait si rapidement et si juste sur la marge des catalogues que plusieurs sont forts intéressants… Il était singulier, bizarre, farouche et malpropre. Souvent, avant de sortir de chez lui, il frottait de crayon blanc ses cheveux pour les poudrer, ou ses bas pour les blanchir (1)…»

Note

(1). La notice dit que le baron de Saint-Julien avait acquis la majeure partie de ses catalogues.


Cette malpropreté de Saint-Aubin est consignée dans un petit livre de la Révolution, qui a pour titre : les Pantins des boulevards, ou les Bordels de Thalie, 1791.

C'est Thiemet qui parle : «… J'étais un des croûtons qui composaient la bergerie de l'écrivain, sise rue du Haut-Moulin, c'est-à-dire un des fieffés garnements de la volière des oiseaux de l'Académie de Saint-Luc.
Le compère Mathieu : «Comment tu aurais été dessinateur ?
- Sans doute, et le plus déterminé polisson de l'engeance lucaine, les Saint-Aubin, dits machoire d'ébène, les Garaud, les Lenoir, tous étaient mes victimes!…»


J'ai dit que je ne connaissais pas de peinture de genre authentique de Gabriel de Saint-Aubin. Cependant il est une petite toile où il me semble reconnaître le maître que j'ai si longtemps étudié. C'est un tableautin appartenant à M. de la Béraudière et vendu à la vente Denon comme un Panini. Ce tableautin représente une fête, un bal masqué bien français, dans les architectures italiennes d'un Colisée, d'un Wauxhall, d'une Redoute du temps. Des coups de pinceau jetés à la manière de son crayonnage, des bâtonnements de jambes semblables à ceux de ces dessins, des fuites de profil perdu qu'il affectionnait pour ses femmes, une couleur à la fois blonde et barbotteuse, des musiciens et des petits personnages imitant les taches diffuses de la tapisserie, font de cette peinture, si elle n'est de Gabriel, la peinture qu'on imagine échappée des pinceaux du petit maître.


Un autre tableautin passe pour une esquisse de Gabriel de Saint-Aubin. C'est la représentation d'une vente de tableaux et d'estampes. Le crieur est debout sur la table, tenant une grande toile entre ses bras, tandis que tout autour de la table, assis ou debout, sont pressés et serrés des curieuses et des curieux dont l'un, la main en l'air, semble pousser le tableau offert aux enchères. Dans un coin, à la lueur d'une bougie, un amateur examine de tout près une estampe. Le fond vert de la salle est tout couvert de peintures, avec, sur un entablement, des bustes et des statuettes. On retrouve dans cette pochade les blancs et les rouges affectionnés par Gabriel, mais elle est d'une qualité de touche très inférieure au tableautin de M. de la Béraudière, et, quoique le sujet soit tout à fait un sujet de Gabriel, je serais tenté de voir dans cette vente de tableau une esquisse d'Augustin inspirée par le faire de son frère. Ce petit tableau (H. 14 c., L. 20 c.) est en la possession de M. Philippe Sichel.


Enfin M. Destailleur a acquis tout dernièrement une peinture qui, par sa provenance, la note qui est au dos du cadre, a tous les caractères d'une peinture originale de Gabriel, et cette peinture, c'est son portrait, et un portrait qui a les dimensions du portrait exposé au Colisée par l'auteur en 1776.

Gabriel de Saint-Aubin s'est représenté en robe de chambre rougeâtre, vu de dos, les cheveux dénoués et sans poudre, la tête retournée vers le spectateur, les mains occupées devant lui à feuilleter un carton de gravures.

Le type est singulier ; c'est une figure longue, longue et imberbe, qui a quelque chose d'un visage ecclésiastique, d'un long séminariste.

La peinture est un peu lisse, un peu plate, un peu froidement bleuâtre, n'a aucun des pétillements et des accentuations spirituelles de ses aquarelles gouachées, mais la robe de chambre et le dos de la chaise sont peints de la manière grasse et beurrée d'un Chardin.

Au dos du cadre est écrit, d'une écriture du temps : GABRIEL DE SAINT-AUBIN, peint par lui-même en 1750. Ce serait un portrait de jeunesse, un portrait que l'auteur aurait fait de lui-même à vingt-six ans.


M, Henry de Chennevières me communique l'extrait d'un catalogue qui m'avait échappé, et qui, avec le catalogue de Mme du Barry, indiquant le tableautin de «l'Académie particulière», est peut-être le seul catalogue du XVIIIe siècle mentionnant des peintures de Gabriel de Saint-Aubin.

Voici le titre de ce catalogue avec les numéros concernant le petit peintre : «Catalogue de tableaux, desseins et estampes des maîtres anciens et modernes des trois écoles, dont la vente se fera le vendredi 20 févr. 1767, à trois heures de relevée et jours suivants à l'hôtel d'Aligre, rue Saint-Honoré, par Pierre Peronet. - Paris, Musier fils, 1767.»

GABRIEL DE SAiNT-AUBIN

64. - Un tableau sur bois avec sa bordure, représentant six jeunes étudians occupés à dessiner d'après la Renommée de Coysevoix, exécutée en marbre aux Thuileries.
65. - Un autre sur toile, aussi avec sa bordure, représente le Château d'eau de la Ville et une partie des boulevards et beaucoup de figures.
66. - Plusieurs tableaux originaux et copies sous le même numéro.
67. - Deux études : l'une est de raisins et l'autre est une perdrix.

La mention donnée par ce catalogue fera peut-être un jour retrouver l'original «des six étudians dessinant d'après la Renommée de Coysevoix» ou l'original du Château d'eau de la Ville.


Voici une déclaration curieuse de Gabriel de Saint-Aubin, au sujet d'un vol dont il avait été victime :

L'an 1776 le dimanche 31 mars, en l'hôtel et par-devant nous Pierre Chénon, etc., est comparu sieur Gabriel-Jacques de Saint-Aubin, peintre, professeur-adjoint de l'Académie de Saint-Luc ; demeurant à Paris, rue de Beauvais, maison du sieur Gardien, ébéniste, au second étage, sur le devant ; lequel nous a dit qu'hier au soir, sur les onze heures, rentrant chez lui, il a trouvé sa porte ouverte et forcée et vu qu'on lui avoit pris dans sa commode environ 1500 livres en argent blanc qui étoient partagées dans deux tiroirs, 1000 francs dans l'un et 500 livres dans l'autre, et environ 25 ou 30 jetons de l'Académie, plus un couvert d'argent uni marqué de deux lettres G. S. De laquelle déclaration nous lui avons donné acte.

Signé : G. de SAINT-AUBIN.

(Liasse 683, commre Chéron père, Arch. nat. - Bulletin de la Société de l'Art français, Année 1877.)


Sedaine fut l'ami de Gabriel de Saint-Aubin. Les vers familiers du poète-maçon disent quelque part à G. D. S. A. :

Laisse tous ces héros d'Homère,
Et l'histoire du vieux Laban,
Et cette maligne commère
Qui ne veut point quitter ce banc
Où gisent les dieux de son père.
Crayonne plutôt pour Cythère
Quelque sujet tendre et galant,
Un rien, une esquisse légère
Sur ce quarré de papier blanc.

Le volume qui contient ces vers (Recueil des Poésies de M. Sedaine, Louvre, 1760) a en tête le portrait de l'auteur par Gabriel de Saint-Aubin, portrait dont Sedaine lui avait fait la demande dans ces autres vers :

Quand voulez-vous que ma figure
Aille droite comme un piquet
Se planter en belle posture
Auprès de votre chevalet ?
Mon minois, que, par conjecture,
J'estime moi-même assez laid,
Veut une fois être parfait
Et gagner par votre peinture
Le gracieux que la nature
Jadis lui refusa tout net.


L'amitié de Sedaine alla de Gabriel à Augustin de Saint-Aubin. Son volume de poésies contient un épithalame sur le mariage de M. D. S. (Augustin de Saint-Aubin) et de Mlle L. N. (Louise-Nicolle) Godeau, épithalame où il célèbre la beauté de la jeune épouse. A quelques années de là, la naissance d'une fille, qu'avait précédée la naissance d'un garçon, inspirait au poète ces aimables vers :

Poupon charmant qu'attendait tout Cythère,
Par vos cris enfantins ne troublez pas mes chants,
N'ayez point peur, c'est moi qui chantai votre mère,
Et, pasteur du canton, dans trois lustres j'espère
Célébrer aussi vos enfants.
Occupé ce matin de vos jours innocents,
De l'avenir j'ai pris le télescope,
Et portant mes regards, sur vos destins naissants,
J'ai sçu tirer votre horoscope :
Je vois dans votre enfance et larmes et chagrins.
Votre nourrice, ah! la cruelle !
Qui veut ôter de vos petites mains
Ce qui de vos beaux yeux peut blesser la prunelle.
Ne pleurez plus, voici d'autres bijoux :
Un poupart, un tambour : ah! prenez la sœur Claire.
Mais ne voilà-t-il pas votre mutin de frère
Qui vient vous prendre vos joujoux ?
Rendez cela, monsieur : il mord, il pince, il crie :
Ne semblerait-il pas déjà, dans ce moment,
Qu'il arrache aux efforts d'une troupe en furie
Le drapeau de son régiment ?
C'est mon tambour, mademoiselle ;
Laissons-Ie là, c'est un mauvais.

...........................................


Le Recueil de Plantes, copiées d'après nature, par (Charles-Germain) de Saint-Aubin, dessinateur du Roi Louis XV, 1736-1785, in-folio, contenant plus de 250 aquarelles gouachées, a collé dans son frontispice un portrait de l'auteur à la mine de plomb et rehaussé de craie et de sanguine. Au bas de ce portrait, on lit que ce portrait a été fait par Augustin de Saint-Aubin en 1767, d'après son frère, âgé de quarante-six ans. Ce portrait semble le modèle qui a servi à Mlle de Saint-Aubin.

Et ce sont dessinées et coloriées, mais d'une palette un peu sale et noirâtre, Jonquilles, Barbeaux, Scabieuses, Renoncules, Œil de Christ, Crins de Vénus, etc., etc. A la tige d'un jasmin s'attache, à moitié enroulé, le trompe-l'œil d'une petite estampe en couleur représentant le château de Choisy ; à la tige d'une giroflée est suspendue le trompe-l'œil d'un papier de musique sur lequel est écrit : Essay de musique et de paroles dédiées à Mlle de P… en lui rendant un miroir de poche. Sur une feuille de chou de mer, s'étalent deux figurations d'une scalata, avec au-dessous cette note : La scalata, ce qui augmente la rareté de cette coquille qui ne se trouve que dans l'Inde, est que les princesses du Mogol la conservent parmi leurs bijoux les plus précieux : l'original de celle-ci a coûté seize cent onze livres à Mme la présidente de Bandeville, 1757. Au milieu des fleurs entremêlées de quelques études d'oiseaux se trouve une petite frise de fleurettes, au bas de laquelle est jeté : Un des quarante mille dessins de broderie de Charles-Germain de Saint-Aubin.

Parmi ses fleurs est un bouquet de belles-de-jour au bas duquel on lit : Madame la Marquise de Pompadour a travaillé à ce bouquet en 1757. Et cette mention est suivie, à quelques pages plus loin, de la note suivante : Madame de Pompadour aimoit beaucoup M. de Saint-Aubin. Elle fit venir exprès pour lui une boîte de couleurs de la Chine et lui fit souvent cadeau de jolis meubles et porcelaines du Japon. Comme elle avoit dessiné et gravé, elle se plaisoit dans la fréquentation des artistes. Il paroît qu'elle alloit même chez lui, puisqu'une note de lui, page 68 de ce volume, témoigne qu'elle a travaillé au bouquet qui y est peint. M. de Saint-Aubin étoit un bel homme, aimable, spirituel, malin et très caustique, très satirique, très galant pour les dames et qui n'était déplacé dans aucune société. Il étoit reçu chez beaucoup de grands personnages de son temps. On voit, page 140, que Madame Clotilde de France le charge de lui faire un dessin, encadrant un portefeuille destiné à S. M...»)

Et voici maintenant la note placée en tête du recueil : «A la mort de son auteur, ce livre est passé en mars 1786 à la fille aînée Marie-Françoise de Saint-Aubin, madame Dounebecq, qui l'a possédé jusqu'à son décès arrivé à Fontainebleau, le 27 décembre 1822. Par son testament, cette dame l'a légué à Pierre-Antoine Tardieu, graveur, mari de sa nièce, Eugénie-lsabelle de Bonnaire. Les dates écrites par l'auteur en bas de ces dessins commencent en 1736 et finissent en 1785. Cinq de ces planches, pages 140, 149, 156, 215, 257, paraissent aux botanistes des plantes inventées par le dessinateur : ce qui pourrait bien être, car son caractère était gai, spirituel, mais moqueur, satirique et goguenard, et il est très croyable qu'il se sera fait un jeu de peindre quelques fleurs d'invention pour exercer après lui la sagacité des savants à qui ce livre pourrait tomber sous la main. Et Tardieu, l'auteur de la note, raconte que le dernier mois de sa vie, Larevellière-Lepaux, qui avait fait emprunter le manuscrit par le médecin Gérardin, et qui était un grand amateur de botanique, s'était amusé à annoter les plantes.»


De Charles-Germain, j'ai eu entre les mains un autre album d'un genre tout différent. II porte pour titre : LIVRE DE CARICATURES tant bonnes que mauvaises dans un frontispice à l'aquarelle formé d'un encadrement de fleurs fantastiques, au bas duquel est jetée une. marotte sur deux vessies enguirlandées de grelots. Au verso du frontispice, se dresse une pyramide où est gravé : Il eut pourtant une réputation, et sous la pyramide l'on voit parmi des instruments de musique, et au-dessous d'un panonceau de la Mère folle, des armoiries, les armoiries parlantes de l'auteur, ou figure une seringue. Ce livre, d'après une note, était désigné dans la famille sous le titre : le Livre des culs.

C'est, dans cet album, une succession de 387 pages de croquis érotiques, fantastiques, satiriques, lavés d'une aquarelle assez triste et faits d'une manière un peu enfantine, mais qui sont une petite histoire caricaturale des choses du temps.

La première page représente une sorte de danseur d'Opéra masqué, tenant un verre d'une main, une tête de mort de l'autre. Dessin à la jolie Mlle B... qui me le donna, à condition que je lui ferais des vers gaillards. Le lendemain je la trouvai seule dans notre jardin et je la mis comme on le verra à la page 274. Et à la page 274, se montre sous un bosquet de verdure, une fillette renversée et troussée, avec dans la cartouche du bas : vulvam non habebat.

Et suivent des marchands et des marchandes de p'tisane, des Indiens de fantaisie, des charges de l'Histoire sainte, des séries de mandarins aux détails du costume assez exacts, des «Mardy gras conduisant les andouilles farfelues en guerre contre Panurge» et des «Careme-prenant allant tristement à tous les diables», un pagne formé de soles et de limandes à la ceinture, des paladins grotesques «des ancêtres des Montmorency et des Condé» à l'homme et au cheval feuillés de métal, des bonshommes qui s'appellent : Froid au cul et Mal au ventre, et nombre d'hommes et de femmes le derrière à l'air.

Parfois un dessin sérieux. C'est une galère élégante dessinée dans tous ses détails, dessin sous lequel Charles-Germain a écrit : Bateau de M. Deleuze dans lequel nous sommes allés à Choisy en 1765. C'est un déshabillé de femme portant la date de 1754. C'est un dessin très précieusement fait d'une tabatière d'or émaillée, au bas de laquelle est cette note : Le sire de Saint-Aubin donna cette boîte et 25 louis à Mlle Deschamps et il n'en eut… que le pied de nez figuré sur une autre page de l'album. C'est la représentation de la jardinière au navet qui fit fureur un moment et cette mention : Tels sont les navets que Dulac, le parfumeur, vend 15 francs en 1754 ; on les vendait deux sols huit jours après, ce fut une mode (1).

Mais voici la lanterne magique drolatique des célébrités, des popularités, des notoriétés du temps.

Ici Louis XV est représenté faisant la cuisine à la Muette, là d'Argenson délivrant des lettres de cachet contre le Parlement. On voit plus loin le comte de Clermont partant pour la guerre, une impure mitrée au bras, une gaule sur l'épaule d'où pendent volailles et lièvres, et traînant un haquet sur lequel est une pièce de vin. Et, plus loin encore, Richelieu est figuré en singe, et chaussant de grandes bottes d'où sortent des tiges de lauriers, au moment où il se prépare à sa campagne du Hanovre.

Là est un âne devant la porte d'un somptueux hôtel avec un écriteau portant : Ouvre à ton maître : c'est le prince de Soubise, berné, trompé et battu par le grand Frédéric.

Et suivent deux caricatures contre le cardinal de Bernis, et l'alliance avec Stahremberg. Dans l'une, le cardinal, un masque de théâtre à la main, est emmailloté et ficelé dans de la pourpre.

Maintenant c'est le tour des gens de lettres, des artistes, des savants, des filles du monde même. La Deschamps à la tabatière de tout à l'heure, vous la voyez dans cette caricature un mantelet au dos sur son corps sans chemise, du fard aux joues, et dans une nudité vêtue seulement de bas et de jarretières. Au dessous est écrit : Casseuse de porcelaine chez le fermier général de Vilm… ou la Deschamps, fameuse courtisane, 1761. Et vous tombez sur Voltaire s'en allant aux Délices, en brandissant au dessus de sa tête la Pucelle, monté sur un âne apocalyptique qui est Fréron. L'album tympanise Duclos à propos de son livre «d'Acajou et de Zirphile» écrit sur les dessins de Boucher, et l'album se moque encore de l'antiquaire Caylus, avec la prétendue représentation d'un vase de bronze «qui a servi de pot de chambre à Sémiramis». Du reste, Charles-Germain est dur aux antiquaires et aux antiquailles. Sur une autre page il donne «le vase conservé aux bénédictins depuis l'an 1107 et rempli de beurre frais du temps», et il se permet de faire la charge des marbres d'Arundel conservés à Oxford. Puis viennent Marmontel en espèce de Polichinelle dramatique, tenant un poignard d'une main, un balai de l'autre ; le chevalier de la Morlière en costume moyen âge et brandissant un grand sabre ridicule ; le musicien Rameau à la maigreur et à la longueur risibles d'un être sans fin ; le médecin Tronchin, figuré sur un piédestal en porteur d'eau, chargé de seaux, sur lesquels il y a écrit : Buvés de l'eau, buvés de l'eau ; enfin le découpeur aux ciseaux, Huber, se voit caricaturé dans l'imitation d'une découpure, etc., etc.

Le frère même de l'auteur, Gabriel-Germain de Saint Aubin, n'est pas épargné par le génie satirique de Germain, qui fait son portrait dans un cadre soutenu par un singe agitant au-dessus du portrait un moulin à vent et une tête de la Folie, avec au dessous des nuages peuplés de rats, qui rongent le bas du cadre.

Mais la personne la plus maltraitée de l'album, - et ce n'est guère explicable avec les relations qu'on prête à Charles-Germain de Saint-Aubin avec la favorite, - c'est sans contredit la Pompadour. La voici tout d'abord à l'exposition du Salon de 1755, en son pastel de La Tour, examinée par un satyre qui, le style dans les dents, s'apprête à écrire de méchantes notes sur son livret ; et la voilà en bergère dansant sous la feuillée, une houlette dans une main, une crosse d'évêque dans l'autre, et en dernier lieu, c'est encore elle, toute nue, et faisant bidet, et entourée de robes noires et de bonnets carrés prosternés à ses pied : «Ne blâmons personne, ils ont sans doute de bonnes raisons. Les jésuites aux pieds de Mme de Pompadour

 

Note

(1). Au milieu des dessins de Charles-Germain, deux jolis crayonnages d'Augustin de Saint-Aubin. Un profil de petite-fille en bonnet de linge et en collier de fourrure, portant écrit en bas : Agathe St-Aubin à l'âge de 12 ans par Augustin de St-Aubin. Et un autre profil d'une toute petite fille, avec cette mention au bas : Manon St-Aubin en 1756, à l'âge de trois ans. (Mme Dounebecq).


M. Groult, un passionné des Saint-Aubin, a bien voulu me communiquer un autre précieux volume de Charles Germain de Saint-Aubin. C'est un catalogue du duc d'Aumont, 1782, où, à l'imitation de son frère Gabriel, il a non seulement colorié les planches gravées du catalogue, mais y a ajouté quarante-huit dessins des plus curieux ou précieux objets, le tout entremêlé de petites notules, de prix d'adjudications, de noms d'acquéreurs parmi lesquels figurent le Roy, la Reine, pour les porphyres, les jaspes, les vases serpentins, les colonnes de vert antique, et la princesse de Lamballe surtout pour les magots de la Chine. Mais donnons la note autographe que l'illustrateur du catalogue a jetée au verso du titre :

Au soin que je prens pour completter mes catalogues, vous imaginés que je prens beaucoup d'interest à la variété des prix, à l'émigration des sujets, au progrès des arts ou au profit des marchands. Point du tout. Les ventes sont pour moy un passe tems, une comédie où chaque acteur joue naievement son rolle : la vanité des uns, la cupidité des autres, la ruse de celui-cy, la méfiance de celui-là ; je connois à peu près tous les acteurs et les différens ressorts qui les font mouvoir. Cela m'amuse, je suis même pour quelque chose dans la pièce, ma figure un peu singulière prete à la caricature et j'amuse sans le savoir des gens qui m'amusent. On pourroit faire pire ou mieux.

CHARLES-GERMAIN DE SAINT-AUBIN.

Les dessins n'ont rien de l'art de Gabriel, mais ils sont intéressants en ce qu'ils conservent la forme et la couleur d'un certain nombre de porcelaines de Chine de la qualité la plus rare. On y voit représentés aquarellés les oiseaux de proie du n° 60, les coqs des nos 62 et 63, les aigles à fond gris du n° 98, achetés 1500 francs par le comte de Merle, les vieillards grotesques des nos 125 et 130, la paire de vases céladon en forme de baril, couleur olive veloutée, et à la magnifique monture de têtes de chimères et de sphinx ailés, la paire de vases n° 110 achetée 7501 fr. par le Roy. Et l'un des deux cabinets, fond noir et or en relief du n° 199, est peint précieusement avec un vantail qui se lève et laisse voir l'intérieur du meuble ; et après le cabinet de laque, c'est la représentation de deux cabinets de Boule, etc., etc. Au-dessous du dessin n° 118, la tour à plusieurs étages en céladon, est écrit de la main de Charles Germain : En 1750, M. Dupleix, gouverneur de Pondichéry, envoya cette tour à M. de Fontenay, son amy. En 1759, elle fut vendue à M. de Julienne, directeur de la teinture des Gobelins, 850 livres. En 1767, elle passa au duc d'Aumont pour 700 livres, en 1782, elle alla à Destouche pour 600 livres. Je vous le dis en confidence elle est racomodée en deux endroits. Sous le dessin du n° 118, deux buires oblongues, faisant théière, et dont la panse est entourée de roseaux, et qu'achète la duchesse de Villeroy, Charles Germain a jeté cette note : Les deux buires représentent un instrument chinois que nous avons vu dans plusieurs cabinets, notamment dans celui de Boucher, 1er peintre du Roy, qui en tiroit des airs mélodieux.

A la section des pendules de goût, au n° 335, pendule surmontée d'une Renommée, et sur la terrasse de laquelle se trouvent une figure de la France et une figure de Minerve protégeant les arts, Charles Germain amis cette autre note : Cette pendule étoit dans la chambre de Louis XV, lors de sa mort. Elle a appartenu de droit au duc d'Aumont à cause de sa qualité de premier gentilhomme.

Sous le n° 352, une lanterne de forme ronde, à bord orné de perles et moulure à feuille d'eau... achetée 1500 livres par le duc de Chabot, il y a écrit : Goutière n'avoit vendu cette lanterne que 500 livres.

Et sous le n° 354 une autre lanterne, que le catalogueur nous apprend avoir été achetée 783 livres par «la jolie Mlle de Furcy », Germain a encore écrit au bas du dessin : Goutière nous assure n'avoir vendu cette lanterne et les précédentes que vingt louis chacune.

Et le mémorialiste de la vente est si exact, qu'en marge du n° 83, un grand gobelet à fleurs et à feuillages, il a mis cette mention : Il a été volé.


 Dans le «Recueil des Plantes» sont collées deux adresses gravées et un ex libris de Charles-Germain de Saint-Aubin ; petites estampes de la plus grande rareté. La première gravée par Choffart, en 1760, porte :

DE SAINT-AUBIN
Dessinateur du Roy
Rue des Prouvaires, vis-à-vis
Celle des Deux-Ecus,
A Paris.

La seconde sans nom de dessinateur et de graveur est conçue ainsi :

DE SAINT-AUBIN
Dessinateur du Roy
Rue du Four St-Honoré.

Et voici l'ex libris :

La Bibliothèque
De Ch. Germain
de St-Aubin.

Charles Germain eut trois enfants : Marie-Françoise (Mme Dounebecq), Catherine Noël, Mme Parisy, depuis Mme de Bonnaire, et Germain-Augustin qui fut commissaire-priseur,

Madame de Bonnaire eut deux enfants : Claude-Jacques-Gabriel, employé dans les Droits réunis, et Eugénie-Isabelle, Mme Tardieu.

 

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