22 janvier 2004

Texte d'une conférence prononcée
par Jean-Pierre Puigrenier.
L'auteur est prêt à redonner cette conférence,
accompagnée de diapositives.

 


 LES GONCOURT ET LA PEINTURE 


 

 

  L' Art du XVIIIe siècle  

«  Un gobelet d'argent et quelques fruits autour, rien que cela, c'est un admirable tableau de lui. Le brillant, l'éclair du gobelet n'est fait que par quelques touches de blanc égratignées de pâte sèche ; dans les ombres il y a de tous les tons, de toutes les colorations, des filées d'un bleu presque violet, des coulées de rouge qui sont le reflet des cerises contre le gobelet, du brun rouge effacé et comme estompé dans des ombres d'étain, des piqûres de rouge, de jaune, jouant dans des touches de bleu de Prusse, un rappel continu de toutes les couleurs ambiantes glissant sur le métal poli du gobelet ».

  C'est dans ce style flamboyant que les Goncourt, en 1863, décrivent admirablement le tableau de Chardin, Le Gobelet d'argent, appartenant à cette époque à un collectionneur parisien, et maintenant à un musée américain. Ou encore cette nature morte, ce dessert, rassemblant les fruits, Panier de pêches, raisin blanc et noir :

« Sur un de ces fonds sourds et brouillés… habitués à porter sa signature, Chardin verse les assiettes d'un dessert, -voici le velours pelucheux de la pêche, la transparence d'ambre du raisin blanc, le givre de sucre de la prune, le grain du muscat et sa buée bleuâtre, les rides et le verruqueux de la peau d'orange, la guipure des melons brodés, la couperose des vieilles pommes… l'écorce lisse du marron… Tout cela est devant vous, dans le jour, dans l'air, comme à portée de la main…»

  La description des Goncourt nous renvoie, non pas à un tableau précis, mais à toutes les natures mortes représentant les fruits de l'été et de l'automne. Sur ces fruits, voyez comment l'œil des Goncourt se promène, avec lenteur, gourmandise et minutie, avec quelle sensualité il en palpe, pour ainsi dire, le duvet, faisant ressortir leurs couleurs mais également leur qualité tactile et leur saveur, avec un bonheur d'écriture et de transposition qui nous en fait partager les délices. Et les deux frères poursuivent :

« Puis au travers de ce bouquet d'été et d'automne, ce seront des soupières de Saxe à fleurettes, de massives argenteries, des bocaux d'olives, des bouteilles trapues, remuant dans leurs flancs de verre l'or des liqueurs ou les lueurs de sang du vin, mille objets de table sur lesquels le peintre fera jouer, en un petit carré lumineux barré d'ombre, le jour et la croix de la croisée. Chardin fait tout ce qu'il voit ».

  Ces fruits, ces ustensiles, ces accessoires, écrivent les Goncourt, qui les a peints comme lui, « qui a rendu, comme il la rend, la vie inanimée des choses ? Qui a donné aux yeux une pareille sensation de la présence réelle des objets ? » Après avoir parlé du peintre de nature mortes, de cette vie silencieuse des choses, pour reprendre la belle expression qui au XVIIIe siècle désigne ce genre, ou encore de ces tableaux d'animaux, lièvres, lapins, perdrix, qu'on appelait à cette époque des « retours de chasse », les Goncourt évoquent ces scènes d'intérieur où tout respire la tranquillité des vertus bourgeoises :

« cette atmosphère de pureté qui entoure ses personnages, ce parfum d'honnêteté qu'on respire dans ses intérieurs, écrivent-ils, et qui semble sortir de tous les coins de ses toiles, des arrangements de ses meubles, de la sobriété de leurs formes, de la rusticité de ces chaises, de la nudité de ces murs, de la tranquillité des lignes autour de la tranquillité des personnes ». 

« Voici La toilette du matin, continuent les Goncourt, dans ce petit cadre où cette mère, à laquelle revient toujours Chardin, donne le dernier accommodage à sa petite fille. L'ombre de la nuit commence à s'en aller de la pièce. Sur la toilette, encombrée de désordre, la chandelle qui a éclairé le lever et le commencement de l'habillement brûle encore, décrivant dans l'air des ronds de fumée… Au devant de la bouilloire d'eau chaude à bec et à gros ventre, du tabouret portant le manchon et le gros livre de messe, la mère en coqueluchon noir, la jupe en retroussis, arrange des deux mains sur la tête de sa fille le nœud de sa fanchon, tandis que la petite, impatiente de sortir, et déjà le manchon à une main, coule de côté les yeux vers la glace, en retournant la tête et en se souriant à demi. Le Dimanche, tout le dimanche bourgeois tient dans cette toile ».

  Mais aux yeux des Goncourt, le chef-d'œuvre de Chardin ce sont ces pastels que le peintre exécuta tout à la fin de sa vie, à soixante-dix ans alors qu'on croyait son génie tari. Tout d'abord, son autoportrait, où il s'est représenté comme un vieux grand-père « sans coquetterie… en bonnet de nuit, l'abat-jour (du peintre) au front, les bésicles au nez…» Mais le pastel de sa femme, pour les deux frères, reste la merveille des merveilles :

« De quelle touche furieuse, chargée, solide, de quel crayon libre, fouetté… Chardin attaque le papier, l'éraille, y enfonce le pastel… Rien ne manque à cette prodigieuse étude de vieille femme, ni un trait, ni un ton… Et comment surprendre, comment dire de quoi est faite cette bouche démeublée … qui a toutes les infinies délicatesses de la ligne… Cela n'est fait que de quelques traînées de jaune et de quelques balayures de bleu ».

  Van Gogh admirait beaucoup le livre des Goncourt sur l'art du XVIIIe siècle, et il trouvait magnifiques ces propos sur les couleurs des pastels de Chardin, tout particulièrement sur celui de la vieille Marguerite Pouget que je viens de citer.
  Vous avez sans doute noté combien les Goncourt sont attentifs à la surface du tableau, ce qui est tout nouveau dans la critique d'art à leur époque, au métier, à la technique, à ce qu'ils nomment ailleurs le faire de l'artiste, terme qui revient constamment sous leur plume, aux coups de pinceau, aux tons, aux couleurs, à ses somptueux empâtements, à sa touche appuyée et apparente, par exemple lorsqu'ils décrivent La Pourvoyeuse où tout semble sortir
« victorieusement et harmonieusement de la toile, du contour à la fois gras et cerné, des égrenures raboteuses du pinceau, des grumelots de la couleur, d'une sorte de cristallisation de la pâte ». On voit que les Goncourt aiment la peinture charnellement, on dirait qu'ils donnent vie à la surface du tableau. Plutôt que de critiques d'art, je préfère les appeler des écrivains d'art.
  L'étude sur Chardin est l'une des douze monographies que les Goncourt publièrent régulièrement de 1859 à 1870, c'est-à-dire jusqu'à la mort de Jules. En 1873, ces douze fascicules furent regroupés sous le titre L'Art du XVIIIe siècle. Parmi les douze artistes étudiés, figurent six peintres, Watteau, Chardin que je viens d'évoquer, Boucher, Fragonard, Greuze, Prud'hon et le maître du pastel, Quentin de La Tour. Mais les Goncourt font également une très large place aux dessinateurs et aux graveurs, aux trois frères Saint-Aubin, par exemple, à Debucourt ou à des artistes beaucoup moins connus, considérés comme mineurs, mais qui, au regard des Goncourt, ont contribué à l'embellissement de la vie, des vignettistes comme Moreau le Jeune, Cochin, Gravelot et Eisen, c'est-à-dire des dessinateurs de vignettes , ces charmants petits dessins qu'au XVIIIe siècle on grave sur
« le moindre bout de papier », cartes, invitations, passeports, faire-part, ou encore ces fleurons, ces frontispices, culs-de-lampe, cartouches qui envahissent les pages des livres à cette époque. Ce qui est tout à fait remarquable, c'est que les douze fascicules publiés entre 1859 et 1870 étaient illustrés par des eaux-fortes des Goncourt eux-mêmes reproduisant des œuvres originales du XVIIIe siècle appartenant aux deux frères, à d'autres collectionneurs ou à des musées. Ainsi Jules avait-il gravé le Gobelet d'argent de Chardin, Jules qui est le plus doué des deux frères, aquafortiste et aquarelliste remarquable qui aurait pu faire une belle carrière de peintre tout comme Eugène Fromentin.
  Quoi qu'il en soit, ces douze études illustrent la passion que les Goncourt ont pour ce XVIIIe siècle, vers lequel ils reviennent toujours et auquel ils consacreront la plus grande partie de leurs travaux de critiques d'art mais aussi d'historien, puisque, à côté des douze monographies d'artistes, ils ont également composé en 1854 une Histoire de la société française pendant la Révolution, suivie, en 1855, par une Histoire de la société française pendant le Directoire ;  en 1857 et 1858, deux séries de Portraits intimes du  XVIIIe siècle ; en 1858,  une biographie de Marie-Antoinette ; en 1860,  Les Maîtresses de Louis XV, deux volumes ; en 1862, La Femme au XVIIIe siècle. Les biographies viennent de faire l'objet d'une réédition dans la collection Bouquins. Le Grand siècle, incontestablement, pour eux, c'est le  XVIIIe siècle, non pas le Siècle de Louis XIV, mais celui de Louis XV. C'est une époque à la fois très proche,  presque à portée de main, ils ont pu connaître des contemporains de Marie-Antoinette, de Louis XVI ou de Fragonard, et pourtant une époque définitivement révolue dont les sépare le cataclysme de la Révolution à laquelle ces deux aristocrates de fraîche date sont résolument hostiles. Le XVIIIe siècle représente donc pour eux le véritable âge d'or de l'art français où la peinture s'émancipe des influences de l'Antiquité et de l'Italie, encore si importantes au  XVIIe siècle chez Poussin ou Lesueur, par exemple. Dans leur Journal, ils notent que l'art français ne commence véritablement qu'à Watteau et que les
« trois grands peintres français du XVIIIe siècle, Watteau, Chardin et La Tour, [sont] pour ainsi dire les seuls qui n'aient pas été en Italie ». Mais ce qui les séduit, c'est également tout un art de vivre d'un raffinement extrême qui caractérise la société française à la veille de la Révolution, les modes vestimentaires, le décor de la vie quotidienne, les meubles, les tissus, les tapisseries de Beauvais, les précieuses porcelaines de Saxe ou de Sèvres, les laques et toutes ces "chinoiseries" si fort à la mode, d'où l'attention qu'ils portent aux arts décoratifs, qui fera d'eux des collectionneurs enragés. Au  XVIIIe siècle, l'art n'est pas un luxe, il fait partie de la vie quotidienne, les objets les plus modestes sont des œuvres d'art. En revanche, lorsqu'ils visitent L'Exposition universelle de 1855 ils trouvent hideux les produits de l'art industriel. Le siècle de Louis XV est donc le siècle artiste par excellence. « C'est le siècle même du joli, du raffiné, de la grâce », celui du rococo.

« Lorsqu'au siècle de Louis XIV succède le siècle de Louis XV, quand la France galante sort de la France fastueuse, écrivent-ils, partout se répand un raffinement d'élégance, une délicatesse de volupté… Le théâtre, le livre, le tableau, la statue, la maison, l'appartement, rien n'échappe à la parure, à la coquetterie, à la gentillesse d'une décadence délicieuse. Le joli, - voilà à ces heures d'histoire légère, le signe et la séduction de la France… Le joli, c'est l'âme du temps, - et c'est le génie de Boucher ».

  Voici Boucher : « Quelle entente de l'arrangement, pour jeter de jolis corps sur des nuages arrondis en cous de Cygnes !… Quel étalage de chair fleurie, de lignes ondulantes, de femmes qu'on dirait modulées par une caresse ! » s'exclament les deux frères. Même s'ils reconnaissent que Boucher a peint des toiles triomphales et éblouissantes, ils le trouvent quelquefois un peu canaille et d'une « vulgarité élégante ». Les collectionneurs moins fortunés se disputaient les jolis dessins de l'artiste, « ces dessins fêtés et plaisants, de vives et faciles croquades sorties sans effort de la main du peintre, des figures rondement enlevées à la pierre d'Italie ou à la sanguine…» À l'érotisme de Boucher, à ses nus qu'ils trouvent un peu vulgaires, nos Bichons, c'est le surnom que leur a donné leur ami Flaubert, préfèrent la verve de Fragonard, « le Chérubin de la peinture érotique », car ils ont le sens de la formule. Voici d'abord ces tableaux érotiques, qu'on appelait si joliment des « polissonneries », mais où Fragonard, malgré le caractère osé du sujet, se montre un très grand artiste. La Chemise enlevée ou encore La Gimblette enchantèrent les Goncourt et tous les critiques du  XIXe siècle. Ils décrivent ainsi La Gimblette :

« C'est la volupté ingénue… les ébats libres et souriants du réveil, qu'il a voulu peindre dans ce joli tableau : le bonnet échappé, les yeux gais et pleins de ses seize ans, un large sourire à la bouche, une fillette sans souci de ce que montre sa chemise plissée en ceinture, soutient en l'air, au bout de ses pieds, un caniche frisé à figure de conseiller en perruque ; et toute riante, elle enfonce la plante de ses pieds dans les poils du chien qu'elle tient suspendu et auquel elle tend d'une main l'anneau de la gimblette, pendant qu'un coup de lumière venu du pied du lit file en écharpe entre les rideaux, bat les couvertures, polissonne en sautant sur toute cette chair rosée où le jour semble heureux : c'est la Gimblette, une fleur d'érotisme toute fraîche, toute française…»

  Peut-être êtes-vous intrigués par le titre, la gimblette ? Ce terme désigne un petit gâteau sec en forme d'anneau, que, dans d'autres versions la jeune fille tend à son caniche, ce qui n'est pas le cas ici. C'est donc à tort que ce tableau porte ce titre.
 Boucher, Fragonard, c'est l'aspect badin, léger et voluptueux de ce  XVIIIe siècle qui ne fait pas oublier aux Goncourt que la couleur et la touche de Fragonard peuvent rivaliser avec celles de Rubens ou des Vénitiens. Pleins d'admiration et d'enthousiasme, ils décrivent ces portraits à mi-corps que Fragonard jette sur la toile, rapidement, quelquefois en une heure de temps seulement, à grands coups de pinceau, le portait de Diderot par exemple :

« Une heure de temps pour couvrir cette toile ! A peine s'il jette ses touches. Il dégrossit à grands coups les visages… Son pinceau étend les couleurs en lanières à la façon d'un couteau à palette. Sous sa brosse enfiévrée qui va et vient, les collerettes bouillonnent et se guindent, les plis serpentent, les manteaux se tordent, les vestes se cambrent, les étoffes s'enflent et ronflent en grands plis matamoresques. Le bleu, le vermillon, l'orange coule sur les collets et les toques… et les têtes elles-mêmes jaillissent de la toile, s'élancent de cette balayure furibonde, de ce gâchis de possédé et d'inspiré ».

  Mais les deux frères sont également très sensibles à un tout autre aspect de la peinture du  XVIIIe siècle, au charme mélancolique qui émane des toiles de Watteau :

 « Oui, au fond de cet œuvre de Watteau, je ne sais quelle lente et vague harmonie murmure derrière les paroles rieuses ; je ne sais quelle tristesse musicale et doucement contagieuse est répandue dans ces fêtes galantes. Pareille à la séduction de Venise, je ne sais quelle poésie voilée et soupirante y entretient à voix basse l'esprit charmé…»

  Lorsque Verlaine, quelques années plus tard, écrira ses Fêtes galantes, il se souviendra de la belle monographie des Goncourt à laquelle le poète doit sans doute beaucoup ; il en va de même pour Baudelaire dans le quatrain consacré à Watteau dans les Phares :

Watteau, ce carnaval où bien des cœurs illustres
Comme des papillons, errent en flamboyant,
Décors frais et légers éclairés par des lustres
Qui verse la folie à ce bal tournoyant.

  L'esthétique des Goncourt, l'idée qu'ils se font du beau peut d'ailleurs être rapprochée de celles du poète des Fleurs du Mal qui ressent le beau « comme quelque chose d'ardent et de triste », quelque chose « qui fait rêver à la fois… de volupté et de tristesse ». Et dans le Journal, les deux frères notent encore :

« Tout est mélancolique chez Watteau, jusqu'aux verdures. Il a pour ses paysages la palette de l'automne, la dernière richesse des feuilles et des tons. C'est la campagne jetant la lueur suprême, donnant la dernière note, les feuilles dorées, les arbres dégarnis, des gaietés de tons finissants…» (29 octobre 1862).

  Et ces lignes sont très significatives du regard qu'ils portent sur "leur"  XVIIIe siècle, une époque d'un raffinement extrême, un monde finissant, décadent, prêt à sombrer, mais le siècle d'or de l'art français. Cette mélancolie baigne « le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre », « cette merveille des merveilles », L'Embarquement de Cythère, naturellement, dont le titre correct est en fait Pèlerinage à Cythère.

« Voyez tout ce terrain à peine recouvert d'une huile transparente et mordorée… Voyez ce vert des arbres transpercés de tons roux, pénétré… de la lumière aqueuse de l'automne… Arrêtez un moment vos regards sur cette bande de pèlerins et de pèlerines se pressant sous le soleil couchant, près de la galère d'amour prête à appareiller : c'est la gaieté des plus adorables couleurs de la terre surprises dans un rayon de soleil, et toute cette soie nuée et tendre dans le fluide rayonnant vous fait involontairement vous ressouvenir de ces brillants insectes qu'on retrouve morts, avec leurs couleurs encore vivantes, dans la lumière d'or d'un morceau d'ambre ».

  Après sa restauration, même si le tableau est apparu moins blond, moins crépusculaire, moins automnal, il n'a pourtant rien perdu de la magie que lui prêtaient les Goncourt.
  Les dessins de Watteau les enthousiasment autant que ses toiles.
« Des merveilles que les sanguines de Watteau, mais des merveilles moins charmeresses que ses dessins aux trois crayons qu'on peut dire peints… (colorés) de la lumière ambrée, que Rubens trouve sur une toile avec sa palette ».

  Pourtant, remarquent les Goncourt, Le Pèlerinage à l'isle de Cythère, « cette toile enchantée, ce poème de lumière », on a de la peine à croire qu'il était tombé dans l'oubli le plus total dès la fin du  XVIIIe siècle : relégué dans le coin poussiéreux d'une salle de l'Académie de peinture, au Louvre, ce tableau servait de cible aux boulettes de mie de pain des élèves de David et à celles de terre glaise des sculpteurs. Et, en effet durant la Révolution et le Premier Empire, lorsque triomphe le néo-classicisme, et qu'on ne veut plus que du grec et du romain, cet art du XVIIIe siècle subit une éclipse. Pendant quelques décennies, il sombre dans un mépris et un oubli dont les Goncourt se font gloire de l'avoir tiré dans les années 1860. D'une manière quelque peu solennelle, comme s'il nous faisait les gros yeux et la leçon, Edmond déclare : « Qu'est-ce qui a imposé à la génération aux commodes d'acajou le goût de l'art et du mobilier du  XVIIIe siècle ?... Où est celui qui osera dire que ce n'est pas nous ? » Selon eux, personne ne s'intéressait plus à Watteau, à Chardin ou à Fragonard vers 1850, et leurs magnifiques dessins étaient bradés chez les brocanteurs. « En ces années, écrira Edmond dans cet étonnant ouvrage qu'est La Maison d'un artiste, en ces années, il y avait des dessins partout, des dessins mêlés à de la ferraille, des dessins exposés entre des tire-bouchons sur les trottoirs, et l'un de mes Watteau me vient d'un vendeur de flèches de sauvages et de têtes d'Indiens boucanées. Donc on rencontrait alors des dessins, et des dessins de l'école française du XVIIIe siècle chez tous les brocanteurs de vieilleries quelconques… Qui se rappelle aujourd'hui la vieille place du Carrousel avec tous ces cartons bâillant entr'ouverts à la porte de ses centaines d'échoppes ? En 1838, j'y achetais, à seize ans, mon premier dessin, une aquarelle de Boucher : et elles ne sont pas communes les aquarelles de Boucher ? »

  Ce XVIIIe siècle qu'ils chérissent, l'ont-ils vraiment ressuscité, ont-ils été réellement les premiers à le tirer de ce long oubli, de cette obscurité où il avait sombré sous l'Empire et la Restauration ? Peut-être sont-ils un peu trop catégoriques, un peu trop sûrs d'eux-mêmes. En fait, ce retour à Watteau et à l'art du XVIIIe siècle se dessine dès le début de la Monarchie de Juillet, vers 1830, chez les poètes, rappelez-vous La Fête chez Thérèse de Victor Hugo, Sylvie de Gérard de Nerval ou encore certaines comédies-proverbes d'Alfred de Musset. Mais leur livre, L'Art du  XVIIIe siècle, reste un chef-d'œuvre, et s'ils n'ont pas été tout à fait les premiers à remettre le XVIIIe siècle au goût du jour, on peut dire qu'ils en ont assuré le triomphe.

 

  Ingres et Delacroix. Decamps  

  En même temps que paraissent leurs monographies sur les artistes du XVIIIe siècle, les Goncourt écrivent leurs romans naturalistes, Sœur Philomène, Germinie Lacerteux, qui paradoxalement les obligent à quitter leur siècle préféré, leur paradis et leur refuge, pour se coltiner avec la dure réalité de leur époque. En 1867 ils publient un roman tout à fait singulier, Manette Salomon, réédité dans la collection Folio en 1996. Ce roman, fragmenté en 155 chapitres, comporte environ cinq cents pages qui constituent en fait une véritable chronique, une histoire de la peinture entre 1840 et 1860. Un critique de l'époque prétendait d'ailleurs que le roman des Goncourt était moins une suite de chapitres qu'une succession de tableaux et de portraits. Lorsque le récit commence, vers l'année 1840, le mouvement romantique est en train de s'essouffler, il est même sur son déclin, notent les Goncourt. Et Delacroix qui pourtant vient d'exposer deux chefs-d'œuvre au Salon de 1840, L'Entrée des croisés à Constantinople et La Noce juive, leur apparaît comme le « dernier héros » de l'aventure romantique. Face à Delacroix qui se réclame de Rubens et de la couleur des Vénitiens, Ingres admire Raphaël et donne la primauté au dessin. Face au dernier des grands romantiques, il est le dernier des grands classiques, l'héritier de la tradition de David. C'est sur la toile de fond de cette rivalité que s'ouvre le roman. Si les deux frères reconnaissent le génie de Delacroix, les jugements qu'ils émettent à son sujet sont pourtant assez ambigus, même si dans le roman on peut admettre que ce ne sont pas eux qui s'expriment personnellement, mais un de leurs personnages, Chassagnol, à la fois peintre et philosophe, une sorte de théoricien de la peinture, réellement intelligent et cultivé, mais personnage assez bohème, vivant un peu en parasite aux crochets des uns et des autres, plutôt sympathique au demeurant. Au cours d'une conversation d'atelier, entre peintres, au crépuscule, Chassagnol paraît s'être assoupi, quand tout à coup le nom de Delacroix le fait sursauter :

« Delacroix… L'image de la décadence de ce temps-ci, le gâchis, la confusion… les passions, les nerfs, les faiblesses de notre temps, le tourment moderne… Des éclairs de sublime dans tout cela… Au fond le plus grand des ratés… Un homme de génie venu avant terme…Il a tout promis, tout annoncé… L'ébauche d'un maître…Ses tableaux ? Des fœtus de chefs-d'œuvre ».

Les Goncourt à travers leur porte-parole expriment une critique souvent adressée aux tableaux de Delacroix, à cette époque, ses touches très visibles laissant l'impression de tableaux inachevés, de simples esquisses, alors qu'on appréciait surtout les surfaces lisses et les tableaux très finis. Et Chassagnol continue, tout aussi intraitable et partial :

« Le coloriste ? Un harmoniste désaccordé… des colorations dures, impitoyables, cruelles à l'œil… avec toute cette violence de tons, cette rage de palette… La chair, il n'exprime pas la chair… Point de transparence…des crépis rosâtres, des rouges d'onglée… Delacroix ! Delacroix ! Un grand maître ? oui, pour notre temps… Mais au fond, ce grand maître, quoi ? C'est la lie de Rubens ! »
(P. 224-225.)

  Mais le grand rival de Delacroix, Ingres, n'est pas mieux considéré. Le sort d'Ingres et de Delacroix ainsi réglé, les Goncourt vont faire entrer en scène un troisième peintre, un peintre qui a toujours rallié leurs suffrages, qu'ils ont admiré toute leur vie et pour lequel ils ne tarissent pas d'éloges : Alexandre-Gabriel Decamps. On imagine mal aujourd'hui la célébrité, la gloire que connut Decamps, né en 1803 et mort en 1860. Decamps était admiré aussi bien par les Goncourt que par Baudelaire ou Théophile Gautier qui le considèrent comme l'égal de Delacroix. D'ailleurs le même Delacroix, dans son Journal parle en termes toujours très élogieux des tableaux de Decamps, il en va de même de Fromentin. Dans le roman des Goncourt, dans Manette Salomon, Decamps apparaît d'abord en tant qu'orientaliste. Et en effet, vers 1830, Alexandre-Gabriel Decamps passa quelques années à Smyrne, en Turquie, et, une fois rentré en France, ce séjour exotique allait lui inspirer toute sa vie quelques-unes de ses plus belles toiles, et cette vision de l'orient fut pour lui inoubliable, comme le séjour de Delacroix au Maroc, en 1832, l'avait été et comme le sera celui de Fromentin en Algérie plus tard. Si l'Orient de Delacroix est chatoyant, celui de Fromentin, souvent gris mais toujours tendre et délicat, Decamps, lui, le voit brun et doré. Autrement dit, Decamps aime les éclairages contrastés et il recherche les effets à la Rembrandt, son maître, son peintre préféré.

  Et en effet, comment ne pas songer à Rembrandt devant cette toile où une diagonale départage brutalement l'ombre et la lumière dorée, et où ce marchand turc paraît méditer comme un philosophe de Rembrandt dans sa cellule. Dans leur roman, dans Manette Salomon, c'est même la seule réserve émise sur le génie de Decamps. Decamps était trop savant, il n'a pas vu l'Orient avec ses yeux à lui, mais à travers le regard des maîtres du passé :

« Il a vu avec un parti pris, déclare le héros du roman. Il a emporté avec lui des souvenirs, des habitudes, des procédés… Il s'était trop rendu compte comment les anciens peintres font la lumière dans les tableaux… Il avait trop vécu avec les Vénitiens, l'école anglaise, Rembrandt…Il a toujours voulu faire le coup de soleil du Rembrandt du Salon carré ».
(P. 234.)

  Mais les Goncourt confondent ici Rembrandt et Ruysdaël dont Le Coup de soleil était l'un des plus célèbres tableaux du Salon Carré ! Cette réserve faite, l'éloge reprend de plus belle, et Decamps sera, au milieu du roman, célébré en des termes dithyrambiques. Coriolis, c'est le nom du personnage principal que les Goncourt mettent en scène, Coriolis célèbre le « tempérament », « l'originalité », « la puissance pittoresque » de Decamps,

« mettant à tout ce qu'il touche, cette griffe, cette marque, ce DC qui, sur sa peinture, ses toiles, ses dessins, ses fusains, font l'effet des lettres du maître imprimées aux flancs d'une meute. Il parlait du coloriste, qu'il avait nié lui-même autrefois, du coloriste écrasant, tuant tout autour de lui » (p. 399).

  Un Corps de garde turc sur la route de Smyrne (1833), par Decamps, est un tableau très raffiné où dominent de beaux tons bruns et des rouges assourdis parcourus de reflets dorés, avec un contraste assez brutal entre des zones de pénombre et de clarté, la lumière éclatante du dehors et l'obscurité du fond. Le mur, au milieu de la composition, réfléchit la lumière, de même que le vêtement blanc de l'homme qui nous tourne le dos. Decamps s'était d'ailleurs rendu célèbre par ce mur ou ces surfaces qui renvoient brutalement la lumière. Sa touche est particulièrement épaisse, voire empâtée, travaillée, modelée par le grattoir et le couteau à palette, remarquent les Goncourt dans La peinture à l'Exposition universelle de 1855. Une caricature de l'époque nous montre Decamps devant sa toile, maniant la truelle, au milieu d'auges remplies de couleurs, et l'on disait que ses tableaux pouvaient se regarder de profil aussi bien que de face. Et les deux frères écrivent encore à propos de ses tableaux orientalistes :

« Et de cette palette, un jour, s'échappe tout un écrin, ces ânes d'Asie, brillants, étincelants d'une poudre de perle, de topaze, de rubis et de diamant, le chef-d'œuvre de cette peinture agatisée que tous cherchaient alors : Delacroix et Bonington, et Isabey…»

L'éloge n'est pas mince.

  Vous me pardonnerez d'être un peu long sur Alexandre-Gabriel Decamps, mais c'est réellement un peintre très important pour les Goncourt, non seulement par le rôle que jouent ses tableaux dans Manette Salomon, mais parce qu'ils le citent très souvent dans leur Journal et qu'il est au centre du livre que j'ai mentionné un peu plus haut, La peinture à l'Exposition universelle de 1855. Dans cet ouvrage, les Goncourt font une nouvelle fois passer au second plan Ingres et Delacroix, qui pourtant avaient été le "clou" de cette exposition, pour entonner les louanges de Decamps. Et je dois vous avouer que l'admiration des deux frères a été contagieuse puisque je me suis, à mon tour, beaucoup intéressé à ce peintre, qu'auparavant je connaissais seulement parce que Proust le mentionne rapidement à deux reprises dans À la Recherche. J'ai eu d'ailleurs quelques surprises, heureuses, en m'apercevant que Decamps était également très admiré de Balzac qui le mentionne souvent, et une fois assez longuement dans L'Interdiction. Dans Manette Salomon, les Goncourt décrivent de manière très détaillée, à la page 401 de l'édition Folio, le tableau intitulée Le Café turc de 1839.Or, ni les conservateurs de musées ni les spécialistes de l'orientalisme que j'ai consultés, n'ont pu m'indiquer où ce Café turc était actuellement localisé. A-t-il disparu ? Se trouve-t-il, ce qui est probable, dans une collection particulière, cela m'intrigue, et je lance ici un avis de recherche !

 

  Les peintres dans Manette Salomon  

  Les premiers chapitres de Manette Salomon mettent en scène tout un groupe de très jeunes peintres travaillant dans le même atelier, ce sont encore des rapins qui forment une joyeuse bande d'amis. Parmi eux se distingue Anatole, très doué mais paresseux, plaisantant sans cesse, mais toujours dans la dèche, le plus bohème de tous et le génie de la "Blague". Garnotelle, au contraire, n'a pas beaucoup de dons, mais il est sérieux, dessinateur appliqué et bûcheur, carriériste, aussi obtiendra-t-il le prix de Rome, collectionnera les honneurs et les médailles aux Salons et finira par entrer à l'Institut. Chassagnol est l'éternel révolté, pourfendeur de la bourgeoisie, critiquant tout ce qui a été "officialisé", les Salons, les prix de Rome, l'enseignement académique, il vomit le "chic" et le "poncif", il parle beaucoup mais ne fait pas grand-chose et tape souvent ses compagnons. Toutefois, il est réellement très cultivé, il connaît admirablement la peinture ancienne et celle de son époque, et à ce titre il apparaît très souvent comme le porte-parole des Goncourt. Mais c'est Coriolis qui est la personnalité la plus marquante de ce petit groupe d'amis. Très vite son talent et même son génie vont s'imposer, c'est le personnage principal du roman qui tranche nettement sur ses compagnons. Tout d'abord, il est d'origine aristocratique et créole, il est né à l'île Bourbon où sa famille s'était réfugiée pendant la Révolution. C'est un esthète, raffiné, élégant. Ce trait mérite d'être souligné, car habituellement, dans leur Journal par exemple, les Goncourt voient les peintres comme des natures assez frustes, mal éduquées, mal dégrossies, peu différents pour l'extérieur des artisans ou des paysans. En ce sens, les écrivains, les hommes de lettres, plus raffinés, leur sont supérieurs. Trois peintres font pourtant exception, mais c'est moi qui le souligne, Delacroix, Chassériau et un peu plus tard Manet, natures fines et véritablement aristocratiques.

  Au début du roman, dans les années 1840, Coriolis est un peintre orientaliste. Comme tant d'autres Romantiques, il va voyager en Orient et séjourner plusieurs années en Asie Mineure. Mais, contrairement à Decamps qui avait vu l'Orient à travers les tableaux de Rembrandt, Coriolis peint un Orient clair, lumineux, et c'est là sa grande originalité. « Il rapportait un Orient tout différent de celui que Decamps avait montré… un Orient de lumière aux ombres blondes, tout pétillant de couleurs tendres », écrivent les Goncourt. Cette peinture claire, lumineuse, cristallisée, débarrassée du clair-obscur romantique, ces tons frais et doux comme ceux d'un bouquet, se retrouvent dans cette vue d'Adramiti que les Goncourt décrivent ainsi :

« D'une touche fraîche et légère, avec des tons de fleurs, la palette d'un vrai bouquet, Coriolis avait jeté sur la toile le riant éblouissement de ce morceau de ciel tout bleu, de ces baroques maisons blanches, de ces galeries vertes, rouges, de ces costumes éclatants… Il y avait là un rayonnement d'un bout à l'autre, sans ombre, sans noir, un décor de chaleur, de soleil, de vapeur, l'Orient fin, tendre, brillant, mouillé de poussière d'eau de pierres précieuses, l'Orient de l'Asie Mineure, comme l'avait vu et comme l'aimait Coriolis ».

  Ces couleurs claires et lumineuses, cette palette aussi chatoyante que les Mille et une Nuits, nous les retrouvons tout à fait dans les tableaux d'un autre orientaliste que les Goncourt ont fréquenté au moment où ils écrivaient Manette Salomon, entre 1864 et 1866, Charles de Tournemine. Et la description ci-dessus semble correspondre au tableau de Tournemine, Café à Adalia. Pour toute cette partie de leur roman qui concerne le séjour de leur héros en Turquie, les Goncourt, comme ils le reconnaissent dans leur Journal, se sont inspirés des lettres que Tournemine avait écrites durant son séjour en Asie Mineure.
  De retour à Paris, Coriolis s'oriente vers une peinture de plus en plus claire, il va même créer une véritable révolution technique en changeant l'orientation de son atelier, qu'il installe au midi dans le plein ensoleillement, et non plus au nord. Et le tableau qu'il expose au Salon de 1853, Le Bain turc, marque l'apogée de sa carrière. Coriolis obtient
« un grand et franc succès » et il s'impose comme un « coloriste puissant » dans ce tableau de grande dimensions qui le met au rang de Delacroix et de Chassériau. Et c'est précisément à certains tableaux de Théodore Chassériau que nous fait penser le chef-d'œuvre de Coriolis tel que le décrivent les Goncourt :

« Abandonnant le tableau de chevalet, il attaquait le nu dans un cadre où il pouvait faire mouvoir la grandeur du corps humain. Le décor de la scène était un Bain turc. Sur la pierre moite de l'étuve, sur le granit suant, il plia une femme, sortant comme de l'arrosement d'un nuage, de la mousse de savon blanc jetée sur elle par une négresse presque nue, les reins sanglés d'un foutah à couleurs vives. La baigneuse, sur son séant, se présentait de face. Elle était gracieusement ramassée et rondissante dans la ligne d'un disque : on l'eût dite assise dans le C d'un croissant de lune. Ses deux mains se croisaient dans ses cheveux, au bout de ses bras relevés qui dessinaient une anse et une couronne… Derrière ce corps… Coriolis avait massé au fond des groupes de femmes qu'on entrevoyait dans une buée de vapeur, dans une aérienne perspective d'étuve rayée de traits de soleil…» (p. 258).

  Cette jeune femme nue, les bras relevés, en train de se coiffer, fait penser au tableau de Chassériau, La Toilette d'Esther. La description des Goncourt nous renvoie également à deux autres toiles de Chassériau. Tout d'abord au tableau de 1849, Un Bain au sérail, mais également à la grande composition de 1853, aujourd'hui au Musée d'Orsay, Le Tepidarium, salle où les femmes venaient se reposer et se sécher en sortant du bain.

  Jusqu'à présent, rien, dans ce que j'ai dit, ne vous permet de comprendre le titre du roman, Manette Salomon. Manette, vous vous en doutez peut-être, est le modèle de Coriolis, le nu qui a posé pour le Bain turc. Elle n'entre d'ailleurs en scène qu'au milieu du roman, et elle va être le modèle idéal qui lui permettra d'achever son chef-d'œuvre.

« Des cheveux châtains voltigeaient en boucles sur le front de Manette, un petit front qui fuyait un peu en haut. Sous des sourcils très arqués, dessinés avec la netteté d'un trait et d'un coup de pinceau, elle avait les yeux fendus et allongés de côté, des yeux dans le coin desquels coulait le regard, des yeux bleus mystérieux… Sous la pâleur chaude de son teint, transparaissait ce rose du sang qui paraît fleurir et pasteller de carmin la joue des juives, cette lueur de rouge en haut des pommettes pareil au reste essuyé de fard qu'une actrice s'est posé sous l'œil » (p. 297).

On dirait ici que les Goncourt ont voulu rivaliser avec Quentin de La Tour, le pastelliste du XVIIIe siècle. Ils n'écrivent pas, ils dessinent, peignent ou pastellent ce beau portait de Manette. Elle est charmante, amusante comme une enfant, naïve parfois, assez secrète, désintéressée. Coriolis, très sensible au charme oriental de Manette, se laisse séduire. Jusque là rien de grave, mais tout se gâte, se dérègle, lorsqu'il l'épouse. Elle n'était ni possessive ni intéressée, elle le devient après son mariage et la naissance d'un enfant, et elle finit par faire le vide autour de Coriolis qui tombe totalement sous son emprise. Et apparaît alors chez les Goncourt le trait le plus déplaisant de leur personnalité, l'antisémitisme qui va attribuer à Manette tous les défauts caricaturaux de la tradition antisémite. Le beau modèle au charme oriental, la belle juive, se métamorphose en une horrible mégère, de Manette, elle devient Salomon.
  Ce roman retrace donc les relations ambiguës qui unissent le peintre à son modèle, thème récurrent dans la littérature du XIXe siècle puisque avant les Goncourt, c'est déjà le sujet du roman de Balzac, Le Chef-d'œuvre inconnu, et après Manette Salomon viendra L'Œuvre de Zola. Cette filiation qui parcourt donc tout le XIXe siècle peut être définie comme "le roman de l'artiste" ou "le roman du peintre". Malgré de multiples variantes, ces romans développent un thème central : le grand artiste, le créateur épris d'Absolu, ne peut se consacrer à deux passions, à sa passion pour son Art et à la passion pour une femme. L'Art exige que l'on se consacre tout à lui, il est recherche
d'un absolu à qui tout doit être sacrifié. C'est au fond le vieux thème romantique que Balzac, Gautier, puis les Goncourt ont puisé dans les Contes d'Hoffmann : on ne confond pas l'art et la vie. Chez les Goncourt, célibataires endurcis, ce thème qui leur tient particulièrement à cœur sera traité à deux reprises. D'abord en 1860, dans Charles Demailly, l'histoire d'un écrivain détruit par une femme, puis dans Manette Salomon.

 

 Fontainebleau et les peintres de Barbizon   

 

  Dans la période heureuse de leur amour, avant que tout se détraque, Manette et Coriolis quittent Paris et font un long séjour à Barbizon, à l'orée de la forêt de Fontainebleau. Dans les années 1850, cette forêt avec ses futaies centenaires, ses grands chênes et ses célèbres chaos de rochers, attire un grand nombre de paysagistes dont le point de ralliement est l'auberge du père Ganne, à Barbizon, hospitalière aux artistes. Corot, Théodore Rousseau, Courbet, Millet, pour ne citer que les plus connus, ont rendu célèbres les sites sauvages de cette forêt, les gorges d'Apremont, la lande d'Arbonne ou les chênes touffus du Bas-Bréau.
  Coriolis et sa compagne, eux aussi, sont accueillis à l'auberge du père Ganne :

« Le maître de l'auberge, coiffé d'un feutre d'artiste, mena les voyageurs à un petit pavillon où ils trouvèrent trois chambres assez proprettes, dont l'une ouvrait sur un atelier au nord… Coriolis trouva le soir les draps un peu gros, mais pénétrés de la bonne odeur du linge qui a séché sur des haies et sur des arbres à fruit… Pittoresque et riante auberge que cette auberge de Barbizon, vrai vide-bouteille de L'Art ! une maison dans un treillage mangé de lierre, de jasmin, de plantes qui grimpent avec de grandes feuilles vertes !... Les premières journées passées à Barbizon parurent à Coriolis douces et reposantes… Pour Manette, la campagne était comme le déballage de la première boîte de joujoux d'où sortent des moutons, une maison qui serait une ferme, et des arbres frisés ».

  Durant cet été et cet automne passés à Barbizon, Coriolis fait la connaissance du peintre Crescent,

« l'un des grands représentants du paysage moderne » écrivent les Goncourt . Sa peinture faisait respirer les bois, l'herbe mouillée, la terre des champs crevassés à grosses mottes… la fraîcheur d'une rivière, l'ombre d'un chemin creux… Et tantôt dans ses toiles… il répandait le matin, l'aube poudroyante, les dernières balayures de la nuit, le jour timide dans un brouillard de rosée, la lumière argentée…»

  On pourrait penser que les Goncourt font allusion à Corot mais ils continuent ainsi : « sous laquelle la verdure frissonne, l'eau fume, le village s'éveille : on eût dit que sa palette était la palette de l'Angélus…» Cette référence à l'Angélus, vous l'avez compris, nous indique clairement que l'un des modèles de Crescent est Jean-François Millet, dont le tableau le plus connu porte justement ce titre. Et les lignes suivantes le confirment, si besoin en était, puisque les Goncourt poursuivent :

« Là-dedans, souvent, Crescent jetait … quelque scène champêtre, les semailles, la moisson, la récolte… l'espèce de style fruste d'une humanité primitive, faisant de la paysanne, de la femme de labour, courbée sur la glèbe, de ce corps où le labeur du champ a tué la femme, la silhouette plate et rigide habillée comme de la déteinte des deux éléments où elle vit : - du brun de la terre, du bleu du ciel » (p. 362).

  Vous avez tous présents à la mémoire ces scènes paysannes caractéristiques du naturalisme de Millet aux alentours de 1860, L'Angélus, Les Glaneuses, Les Planteurs de pommes de terre ou encore Les Botteleurs de foin. Il faut cependant bien voir que les Goncourt font ici preuve d'originalité car à cette époque rares sont les critiques qui placent Millet très haut ; Baudelaire et Gautier, par exemple, s'insurgent contre son réalisme.  
  Un autre modèle possible de Crescent a pu être Théodore Rousseau qui avait fini par louer une maisonnette à Barbizon, plantant son chevalet dans la forêt quand les autres peintres l'avaient désertée, en automne et en hiver tout spécialement. Un certain nombre de descriptions de la forêt en automne, que parcourt en solitaire Coriolis, correspondent exactement aux paysages de la forêt de Fontainebleau peints par Rousseau en cette saison.

« Les paysages de rochers lui apparaissaient maintenant avec leur dureté rude et leur rigueur nue. Même les magnificences de la végétation, les arbres énormes, les chênes superbes ne lui donnaient point cette heureuse impression du bonheur des choses qu'on ressent devant leur épanouissement… À voir la torsion de leurs branches noires sur le ciel, la convulsion de leurs forces, le désespoir de leurs bras… l'air de colère qui a fait donner à l'un de ces géants le nom qu'ils méritent tous : le Rageur » (p. 388).

  Crescent va même plus loin que Millet et Rousseau, puisque parfois il semble annoncer l'impressionnisme, lorsque les Goncourt écrivent : « Ce qu'il cherchait, et qu'il rendait avant tout, c'était l'impression, vive et profonde du lieu, du moment, de la saison, de l'heure…» Gardons-nous cependant d'aller trop loin dans cette direction et de faire de Crescent un peintre impressionniste avant la lettre, car Edmond qui dans les vingt dernières années de sa vie assistera au triomphe des impressionnistes, leur sera toujours farouchement hostile. Ainsi, i  note ironiquement dans le Journal, en 1888 : « Ah ! les bons impressionnistes !… De drôles d'artistes qui n'ont jamais pu réaliser quoi que ce soit… Oui, des esquisseurs, des faiseurs de taches, et encore des taches qui ne sont pas de leur invention, des taches volées à Goya, des taches volées aux Japonais ».
  Mais n'anticipons pas et revenons à Barbizon où les Goncourt, en romanciers naturalistes soucieux d'exactitude, firent au moins deux courts séjours, dans l'auberge du père Ganne, avant d'écrire ce long épisode de la forêt de Fontainebleau qui ne comporte pas moins de 71 pages. Ce qui montre la primauté qu'ils accordent à la peinture du paysage. Dans un autre texte que j'ai cité, La peinture à l'Exposition universelle de 1855, ils écrivaient déjà, une dizaine d'années avant Manette :

« Le paysage est la victoire de l'art moderne. Il est l'honneur de la peinture du XIXe siècle. Le printemps, l'été, l'automne, l'hiver, ont pour servants les plus grands et les plus magnifiques talents… C'est quand la nature est condamnée à mort, c'est quand l'industrie la dépèce, quand les routes de fer la labourent… quand la ville envahit le champ, quand la manufacture parque l'homme… que l'esprit humain s'empresse vers la nature, la regarde comme jamais il n'a fait… la transporte et la fixe vivante… dans des pages et dans des toiles d'une vérité sans pair […] et de cette communion sont sortis nos chefs-d'œuvre, les toiles de Troyon, et de Dupré, et de Rousseau, et de Français, et de Diaz et de tous ceux que nous oublions ».

  Lorsque Manette Salomon fut publié, en 1867, Flaubert, écrivit ceci à l'un de ses correspondants : « La Manette Salomon des bichons me paraît avoir remporté une veste d'une telle longueur qu'elle peut passer pour un linceul ; c'est à lire néanmoins ». Ce n'était pas gentil de la part d'un ami des Goncourt, c'est le moins qu'on puisse dire ! Pourtant Flaubert leur adressa une longue lettre où, cette fois, il ne se montrait pas avare de compliments : « J'ai reçu les deux volumes ce matin à onze heures et je viens de les finir. C'est vous dire, mes bons, que Manette Salomon m'a occupé toute la journée. J'en suis ahuri, ébloui, bourré …» La seule réticence de Flaubert concernait précisément l'épisode de Fontainebleau, qu'il trouve un peu long, mais il ne s'explique pas davantage. Je trouve la réserve de Flaubert très intéressante et parlante. En effet en 1867, Flaubert termine L'Éducation sentimentale, et son roman, comme celui des Goncourt, comporte un épisode de Fontainebleau, d'une quinzaine de pages, alors que celui de Manette se développe sur soixante-dix pages où ce qui importe aux deux frères c'est d'écrire la chronique des paysagistes de l'École de Barbizon. Si les intentions, les visées des Goncourt sont bien différentes de celles de Flaubert, les deux romans sont pourtant tous les deux des portraits de groupes : portrait, pour les Goncourt, d'un petit groupe de peintres, portrait, pour Flaubert, d'un groupe beaucoup plus vaste, mais dans les deux cas, il s'agit bien de la même génération, celle de 1848, celle des jeunes gens nés vers 1820.

 

  L' atelier parisien  
 

  De retour dans son atelier parisien, après le long séjour dans la forêt de Fontainebleau, qui a été une période de maturation, Coriolis oriente sa peinture vers une toute nouvelle manière. C'est la fin de sa période romantique, caractérisée par l'orientalisme, et comme Balzac en littérature, il va désormais puiser les sujets de ses tableaux dans la vie moderne. C'est ainsi qu'à l'Exposition de 1855, il présente « deux compositions, intitulées, l'une Un conseil de révision et l'autre Un mariage à l'église ». Le premier de ces deux tableaux, Un conseil de révision, montre un nu, un des jeunes conscrits, parmi des militaires en uniformes et des officiels en habits noirs dans la grande salle de l'Hôtel de Ville. Les Goncourt, pour décrire ce tableau imaginaire, ont-ils pensé au Déjeuner sur l'herbe de Manet, dont on n'a pas oublié que l'énorme scandale qu'il souleva en 1863 était en partie causé par le contraste, jugé choquant, entre la jeune femme assise sur l'herbe, entièrement nue, et ses compagnons habillés de noir, selon les modes du XIXe siècle ? Cette transposition n'est pas impossible, car même si Edmond, nous le savons, n'a jamais beaucoup apprécié la peinture de Manet, et encore moins celle des autres impressionnistes, les deux frères ont pu tirer parti, alors qu'ils écrivaient Manette Salomon, des succès de scandale soulevés par le Déjeuner sur l'herbe ou par l'Olympia. D'ailleurs, Coriolis, comme Manet, fait figure, dans sa dernière période, de « peintre de la modernité », pour reprendre l'expression de Baudelaire. Et ses deux tableaux, comme ceux de Manet, ne suscitent que raillerie et mépris.
  Si le premier tableau peut nous apparaître comme une curieuse transposition du Déjeuner sur l'herbe, le second, Un mariage à l'église, paraît avoir été imaginé par les Goncourt en opposition au chef-d'œuvre de Courbet, l'Enterrement à Ornans, comme si les deux frères avaient voulu en inverser les sujets et les titres. Le tableau de Coriolis, ce Mariage à l'église peint en couleurs flamboyantes est en effet l'antithèse, l'image inversée de l'Enterrement à Ornans se déroulant dans la grisaille hivernale. C'est que les Goncourt détestent Courbet dont le nom n'est d'ailleurs jamais prononcé dans le roman. Ils sont très injustes à son égard lorsqu'ils jugent son réalisme laid et bête et ses toiles d'une laideur vulgaire. Jugement tout à fait surprenant de la part de deux écrivains qui ont  inventé le roman naturaliste.

 

  Singeries  

  Je n'ai guère parlé, jusqu'à présent, d'un troisième personnage qui tient une place presque aussi importante que celle de Coriolis, je veux parler d'Anatole, son inséparable compagnon d'atelier. Artiste doué, mais paresseux, Anatole est un véritable bohème, pittoresque, boute-en-train, qui s'est rendu célèbre par ses imitations, « la Blague, c'était bien le nom de ce garçon », écrivent les Goncourt. Anatole, qui a bon fond, s'est pris d'affection pour le singe Vermillon que Coriolis a ramené d'Orient dans son atelier. Une extraordinaire complicité s'établit entre l'homme et l'animal.

« Assis le derrière par terre, sur le parquet, Anatole passait des journées entières à observer le singe qu'on appelait Vermillon, à cause du goût qu'il avait pour les vessies de miniumBientôt avec son goût et son talent d'imitation, il arriva à singer le singe, à lui prendre toutes ses grimaces, son claquement de lèvres, ses petits cris… Le singe, d'abord étonné, avait fini par voir un camarade dans Anatole… C'était une vraie paire d'amis. Ils ne pouvaient se passer l'un de l'autre ».

  Vous avez peut-être l'impression que je suis complètement en dehors de mon sujet qui est de vous parler de peinture, eh bien pas du tout ! Je pense que vous devinez la suite :

« À la longue, les deux amis avaient déteint l'un sur l'autre. Si Vermillon avait donné du singe à Anatole, Anatole avait donné de l'artiste à Vermillon. Vermillon avait contracté, à côté de lui, le goût de la peinture, un goût qui l'avait d'abord amené à manger des vessies de couleur ; puis saisi par une rage de gribouiller du papier, il s'était mis à arracher des plumes aux malheureuses poules du portier, à les tremper dans le ruisseau, et à les promener sur ce qu'il trouvait d'à peu près blanc. Malgré tout ce qu'Anatole avait fait pour encourager ces évidentes dispositions à l'art, Vermillon s'était arrêté là ».

  Cette description des Goncourt est en fait une transposition littéraire d'un genre qu'en peinture on appelle des "singeries". Téniers, au XVIIe siècle, et surtout Chardin, au XVIIIe, en ont peint de célèbres. Mais ce portrait de Vermillon en artiste semble avoir été inspiré aux Goncourt par l'un de leurs peintres préférés, je fais allusion, une fois de plus, à Decamps. Dans le genre, c'est une belle réussite, le noir du costume du singe, un noir brillant se détachant, comme toujours chez Decamps, sur le mur éclairé, modulé d'un jaune éteint tout en finesse.

 

  Le  Japon  
  

  Lorsque l'hiver, le ciel est neigeux et qu'il fait gris, même dans l'atelier, Vermillon se pelotonne dans la chaleur du poêle et le singe semble gagné par une nostalgie profonde qu'il communique à Coriolis. Le peintre abandonne alors ses pinceaux et sa toile pour s'emparer d'une « poignée d'albums aux couvertures bariolées, gaufrées, brochées d'un fil de soie ». Et les Goncourt continuent :

« Et un jour de pays féerique, un jour sans ombre et qui n'était que lumière, se levait pour lui de ces albums de dessins japonais. Son regard entrait dans la profondeur de ces firmaments paille, baignant d'un fluide d'or la silhouette des êtres et des campagnes ; il se perdait dans cet azur où se noyaient les floraisons roses des arbres, dans cet émail bleu sertissant les fleurs de neige des pêchers et des amandiers, dans ces grands couchers de soleil cramoisis et d'où partent les rayons d'une roue de sang, dans la splendeur des astres écornés par le vol des grues voyageuses ».

  Ces albums d'estampes japonaises que, plongé dans la rêverie, feuillette le peintre Coriolis, sont l'une des grandes originalités de ce roman. Et c'est sans doute à juste titre que les deux frères s'honorent d'avoir été parmi les premiers à s'intéresser à l'art japonais dès les années 1860 où ils fréquentent assidûment les magasins de chinoiseries et de japonaiseries comme la Porte chinoise ou le Céleste Empire. C'est dans ces magasins que naquit le japonisme qui s'étendit bientôt à la peinture et à la mode. Lorsqu'ils écrivent Manette entre 1864 et 1866, des artistes comme Whistler qui peint sa Princesse du pays de la porcelaine, ou Le Paravent,  s'enthousiasment en même temps qu'eux pour la peinture japonaise. Mais les Goncourt sont vraiment les premiers à introduire le japonisme en littérature avec cette description éblouissante des albums des estampes feuilletés par Coriolis, et ils continuent :

« Coriolis feuilletait toujours : et devant lui passaient des femmes, les unes dévidant de la soie cerise, les autres peignant des éventails… des femmes glissant en barque sur des fleuves, nonchalamment penchées sur la poésie et la fugitiveté de l'eau. Elles avaient des robes éblouissantes et douces… des albums faisaient voir à Coriolis une volière pleine de bouquets, des oiseaux d'or becquetant des fruits de carmin, - quand tombait, dans ces visions du Japon, la lumière de la réalité, le soleil des hivers de Paris, la lampe qu'on apportait dans l'atelier ».

  Ces pages superbes constituent véritablement le premier essai "littéraire" sur l'art japonais, et Coriolis tirera parti, dans sa peinture, de la contemplation de ces estampes, de leurs couleurs comme le feront Whistler, et plus tard, Monet, Degas ou Van Gogh. Dans La Maison d'un artiste, un livre tout à fait extravagant, écrit dix ans après la mort de son frère, Edmond décrit pièce par pièce leur belle maison d'Auteuil et les précieuses collections qu'ils y avaient réunies, entre autres les quatre cents dessins du XVIIIe siècle et une magnifique collection d'estampes japonaises. Après avoir parcouru le vestibule orné d'écrans et de broderies du Japon, le grand salon où s'élevait un grand vase de bronze haut d'un mètre sur lequel se détachait un dragon cornu et gravi un escalier, on arrivait au palier du premier étage où un précieux meuble en laque contenait les albums d'estampes japonaises. Et les descriptions de La Maison d'un artiste nous montrent finalement que les objets japonais, porcelaines, bronzes, kakemonos, estampes, occupaient autant de place que les œuvres d'art du XVIIIe siècle français. Dans son Journal, le 25 mai 1888, Edmond qui a soixante-six ans, note :

« Ah ! si j'avais encore quelques années à vivre, je voudrais écrire sur l'art japonais un livre dans le genre de celui que j'ai écrit sur l'art du XVIIIe siècle… Et ce livre, je le composerais de quatre études : une sur Hokousaï, le rénovateur moderniste du vieil art japonais, une sur Outamaro, le Watteau de là-bas, une sur Korin et une autre sur Ritzono, deux célèbres peintres et laqueurs ».

  Cet ambitieux projet, Edmond eut le bonheur de le réaliser, en partie du moins, car en 1891 fut publié le premier volume de cette histoire de l'art japonais, Outamaro, le peintre des Maisons vertes, qui sera suivi en 1896 par un second volume consacré à Hokusaï, mais la mort de l'écrivain, interrompit ce travail. Edmond de Goncourt avait nettement conscience de « travailler dans du neuf » et d'être un précurseur dans la découverte de l'art japonais, comme il l'avait été de l'art du XVIIIe siècle une vingtaine d'années auparavant. Edmond de Goncourt bénéficia dans son travail de l'aide très précieuse d'un jeune Japonais, fin lettré et marchand d'art, Hayashi Tadamasa, qui vivait à Paris depuis 1878 et lui ouvrit ses collections, mais qui surtout lui traduisit les préfaces et les textes des albums d'estampes.
  Le premier volume, Outamaro, est sans doute le plus accompli, celui sur Hokusaï donnant davantage l'impression d'un catalogue. Outamaro, né en 1754, mort en 1806, appartient lui aussi à ce XVIIIe siècle que chérissent les Goncourt,
« le Watteau de là-bas » note Edmond. Au Japon comme en France, c'est le siècle de la grâce, de la femme et de l'élégance. Et l'écrivain, comme s'il voulait rivaliser avec l'artiste japonais et même le surpasser, nous décrit, en très grand coloriste, les robes des courtisanes d'Outamaro, des robes qui méritent véritablement « d'être appelées des robes tableaux » :

« Outamaro nous a peint des robes violettes, où, dans la dégradation rosée du bas de la robe, des oiseaux courent sur les branches des arbres en fleurs, des robes violettes, à travers lesquelles zigzaguent, tissés en blanc, les caractères-insectes de l'alphabet japonais, des robes violettes où il y a des éboulements de farouches lions de Corée, en des couleurs de vieux bronze […], des robes bleues, de ce frais bleu que la Chine a baptisé bleu du ciel après la pluie, sous de larges pivoines pâlement roses […], des robes pourpres, sillonnées de cours d'eau, où la bordure du bas montre la promenade de canards mandarin […], des robes noires, qui font de si beaux repoussoirs en cet étal de robes de couleurs, des robes noires, fleuries de chrysanthèmes ou d'aiguilles de pins, brodées en blanc ».

  Edmond décrit encore admirablement certains effets originaux, particuliers à l'art d'Outamaro, par exemple, des jeux de transparence extrêmement raffinés, le visage d'une femme à demi visible, à demi effacé derrière le treillis d'une moustiquaire lors des préparatifs du coucher, derrière un tissu à mailles ou un voile transparent. Cette dernière estampe est également une maternité, car Outamaro qui a passé toute sa vie entre son atelier et les Maisons Vertes du Yoshiwara, c'est-à-dire, les maisons de prostitution, est pourtant le peintre de maternités émouvantes, très différentes de celles peintes en Occident, des Vierges à l'Enfant des artistes européens.
  L'étude sur Hokusaï, moins achevée sans doute, le dernier livre d'Edmond, reste cependant un ouvrage extrêmement intéressant, très bien documenté et, de l'avis même des spécialistes, presque irremplaçable, sur le plus célèbre des artistes japonais, sur celui qui signait ses œuvres, Hokusaï, « fou de peinture ». De ce « fou de peinture », nous connaissons une estampe, la plus représentative de cet art japonais qu'Edmond de Goncourt a été l'un des premiers à révéler à l'Europe, à étudier et à nous faire aimer. Il s'agit bien entendu de la Vague, l'une des trente-six vues du Fouji-Yama, une série d'impressions célèbres qui parurent entre 1823 et 1832 :

« … le dessin un peu divinisé par un peintre sous la terreur de la mer redoutable entourant de toute part sa patrie : dessin qui vous donne le coléreux de sa montée dans le ciel, l'azur profond de l'intérieur transparent de sa courbe, le déchirement de sa crête qui s'éparpille en une pluie de gouttelettes ayant la forme d'animaux ».

 

  Depuis le romantisme, mais surtout dans la seconde moitié du XIXe siècle, la littérature et les arts visuels n'ont cessé d'entretenir des rapports de plus en plus étroits. Entre le roman et la peinture s'établit une véritable osmose et les descriptions des Goncourt sont des tableaux, où dans cette écriture-artiste qu'ils ont inventée et qu'ils font souvent flamboyer, ils semblent avoir voulu rivaliser avec les peintres qu'ils auraient pu être. Comme Chardin ou Fragonard, comme Chassériau ou Decamps, comme Outamaro et Hokusaï, oui, les Goncourt savaient peindre !

 

Jean-Pierre Puigrenier

 

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