Extrait de : Charles Monselet, "Lettre
à Manon Lescaut",
dans Théâtre du Figaro, Paris,
Ferdinand Sartorius, 1861, p. 183
sqq.
Nous avons signalé en caractères gras ce
qui avait trait aux Goncourt.
On remarquera l'allusion aux Lorettes vieillies de
Gavarni.
LETTRE À MANON LESCAUT
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[ ] Vous avez déjà plusieurs questions sur les lèvres, ma chère Manon. La première, naturellement, est : - Sont-elles [les lorettes] jolies ? Ensuite : - Comment s'habillent-elles ? Comment parlent-elles ? Comment écrivent-elles ? Comment aiment-elles ? Comment s'enrichissent-elles ? Je vais essayer de répondre à toutes ces questions-là, et aussi à d'autres que vous ne me faites point. « Sont-elles jolies ?» Je le crois bien! Jolies malgré tout et en dépit de tout. Elles n'ont rien à envier sous ce rapport au dix-huitième siècle ; ce. sont les mêmes petites mains, les mêmes petits pieds, la même petite bouche. Moreau le jeune et Binet, le dessinateur de la Paysanne pervertie, auraient pris plaisir à retrousser ce nez, à poteler cette joue, à ourler cette oreille, à mettre une grâce là, une lutinerie ici. On n'est en droit de reprocher à leur physionomie qu'un peu de froideur voulue, reflet des importations britanniques, mais impuissant à effacer la marque parisienne. C'est. donc un premier lieu commun que de leur contester les dons du visage, - de leur refuser l'il, la dent et le cheveu, ainsi qu'ont fait les frères de Goncourt dans leur plaquette intitulée la Lorette. On peut être moraliste sans être aveugle. Demandez aux Russes, aux Anglais, à tous ces princes et à tous ces millionnaires, qui ne s'enquièrent ni des distances ni des lettres de crédit pour venir passer un samedi soir au jardin Mabille, demandez-leur s'ils ne les trouvent pas agréables à souhait, d'une attraction irrésistible. L'opinion de ces honnêtes étrangers doit être comptée : leur fortune ou leur race leur a appris à s'y connaître. - Et pour quelques laiderons égalés dans la masse, pour quelques coryphées qui n'ont pas obtenu, comme Ninon de Lenclos, la permission de porter leurs rides aux talons, je ne vois pas la nécessité d'envelopper toutes ces filles d'Ève dans un mensonge universel. Leur toilette (vous redoublez d'attention, chère amie) bien que d'ordre composite, comme notre architecture, comme notre musique, comme notre littérature, ne laisse pas d'être adorablement folle. Chapeaux trop petits ou trop grands, robes trop grandes ou trop petites, manteaux droits à la Watteau, ceintures effrontément dorées, bas de soie éternellement agaçants, tout cela, colère des bourgeoises, envie des duchesses! - amuse extraordinairement le regard. Rien de délicieux comme le ridicule dans les modes. Encore une fois, haussons les épaules devant les grognons et les chroniqueurs de mauvaise foi. Comment elles parlent ? - Aïe! aïe! voilà peut-être leur côté faible. Celle-ci dit : des broneqnins, et celle-là : ma robe bleuse. Les plus courageuses se refont une éducation à l'usage des hommes distingués et rêveurs, mais elles gardent toujours la nostalgie de l'argot, comme dans le Mariage d'Olympe. |
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Comment écrivent-elles ? Avez-vous mémoire, ma belle enfant, de certaine lettre un peu -- comment dirai-je ? - un peu sans gêne que vous laissâtes dans votre appartement, en abandonnant pour la deuxième fois ce pauvre Des Grieux ? Elle était conçue en ces termes, car, moi aussi, je l'ai retenue : - «Je te jure, mon cher chevalier, que tu es l'idole de mon cur, et qu'il n'y a que toi au monde que je puisse aimer de la façon dont je t'aime ; mais ne vois-tu pas, ma pauvre chère âme, que, dans l'état où nous sommes réduits, c'est une sotte vertu que la fidélité ? Crois-tu qu'on puisse être bien tendre lorsqu'on manque de pain ? La faim me causerait quelque méprise fatale ; je rendrais quelque jour le dernier soupir en croyant en pousser un d'amour. Je t'adore, compte là-dessus ; mais laisse-moi pour quelque temps le ménagement de notre fortune. Malheur à qui va tomber dans mes filets! » Cette. lettre se tire tous les jours à plusieurs centaines d'exemplaires ; la forme peut en varier, comme toutes les formes, mais le fond reste le même. - «Je te jure, mon cher chevalier » On commence toujours par jurer, c'est de rigueur, mais on est moins laconique que vous, Manon ; on jure par quelque chose ou par quelqu'un, - on jure par sa vieille mère, - parce que le faux drame a mis les vieilles mères à la mode. Vous me direz avec justesse qu'il y a là un manque de pudeur et une sorte de profanation. Je le sais, mais nos Manon vont vous répondre, en leur petit argot de poche, que cela fait bien dans le paysage. - Comprenez-vous ? «Je te jure, mon cher chevalier, que tu es l'idole de mon cur » Idole de mon cur est une expression un peu surannée, un peu opéra-comique. On la remplace par mon ange, qui est de tous les temps, ou par un équivalent tiré du vocabulaire mignard : - le Gaston à sa petite femme, - mais cette dernière expression est plus particulièrement du domaine de la grisette ; - «Il n'y a que toi au monde que je puisse aimer de la façon dont je t'aime.» C'est convenu : les femmes ne nous aiment jamais de la manière dont elles ont aimé les autres. Elles ajoutent infailliblement : - «Ce n'est qu'avec toi que j'ai ressenti ces transports, etc.» - Et puis : - «Je te dois une nouvelle existence ; tu as ouvert à mon cur et à mon esprit des horizons jusque alors inconnus.» Voyons, ne riez donc pas comme cela, Manon! «C'est une sotte vertu que la fidélité.» - Oh! diable! on entoure aujourd'hui de plus de précautions oratoires l'émission de cette incontestable vérité. - «Crois-tu qu'on puisse être bien tendre lorsqu'on manque de pain ?» Je suppose que pain sous-entend ici : bouchées à la reine, écrevisses à la bordelaise et vin de Champagne. - « Je rendrais quelque jour le dernier soupir en croyant en pousser un d'amour.» Votre plaisanterie est passablement crue, mon amie ; elle sent son Poquelin d'une lieue, et je conçois qu'elle ait révolté le cher chevalier. - «Je t'adore, compte là-dessus.» A la bonne heure! et voilà la devise éternelle! Ces mots sont à eux seuls toute une rhétorique ; rien de plus éloquent n'a été prononcé depuis un siècle ; compte là-dessus fait le fond de la langue du sentiment, bien que des commentateurs grossiers aient essayé de le faire suivre de ces mots mal intentionnés : - Et bois de l'eau. «Malheur à qui va tomber dans mes filets!» Hélas ! hélas! mauvaise Manon, vous ne vous doutiez pas de l'écho retentissant et prolongé qu'allait éveiller votre cri de guerre! II dure encore, - et, la nuit, des vieillards, cramponnés à leurs dernières illusions, se réveillent en sursaut, croyant l'entendre. O franchise abhorrée! O candide et parfait oubli de tout sens moral! ô projets exécrables! J'avais donc raison de dire que votre lettre était restée le grand modèle de toutes les lettres d'amour et de perversité. Elle sert à la fois aux idiotes et aux précieuses ; - mais ces dernières, toujours préoccupées de leur argot, l'embellissent, vers la fin, de quelques baisers à la clef. Vous continuez à ne pas comprendre, Manon. |
«Elle appréhende la faim, grand Dieu! quelle grossièreté de sentiment, et que c'est répondre mal à ma délicatesse!»
Telle est, Manon, la naïve et douloureuse exclamation qui fut arrachée à l'ami Des Grieux par la lecture de ce billet. - Belle raison, en effet, la faim! rare et délicat motif, la crainte de ne pas manger! Comme si l'appétit pouvait être mis sur la même ligne que la passion! Et je le vois, le pauvre chevalier, arpentant sa chambre à grands pas, haussant les épaules, froissant le papier avec colère. Il ne se doute pas, pour continuer à parler le langage à la mode, que c'est lui qui est d'un bleu!
Eh! mon Dieu, oui, elles appréhendent la faim, et plus encore le travail que la faim. Le travail, c'est-à-dire la chambre à tabatière, la chaise de paille, le pot à eau, les doigts roidis, les yeux sanglants, toute la mise en scène du troisième acte de Ce qui plaît aux femmes ; elles redoutent de marcher sur les gencives, - et je comprends, moi, cette crainte jusqu'à un certain point.
Voilà pourquoi elles aiment. Les plus franches l'avouent hautement. Vous reconnaissez là votre descendance, n'est-ce pas, Manon ? - Mais, rassurez-vous, l'amour vrai, qui ne perd jamais ses droits, vient souvent les visiter à leur déclin, répétant avec Voltaire :
Qui que tu sois, voici ton maître :
Il l'est, le fut ou le doit être!Qui que tu sois! - Et malheur à celles dont le maître s'empare à l'âge des visites chez l'épileuse! Les tristes drames et les violentes douleurs qui s'accomplissent alors dans l'alcôve inopinément purifiée! Les terribles vengeances qui se jouent au bénéfice de l'impassible Morale, - même après la Courtisane amoureuse de la Fontaine ; même après la Marion Delorme de Hugo ; même après la Coralie et l'Esther de Balzac!
- Si elles se sont enrichies, elles se ruinent ; si elles ont fait souffrir, elles souffrent ; si elles ont été de marbre, l'amour vengeur les fait de flamme et, dans leurs yeux suppliants, il allume dérisoirement l'ardeur insensée des bacchantes!
Aussi y en a-t-il qui finissent comme vous, Manon, héroïquement et chrétiennement. C'est l'exception, je le sais, mais elle est radieuse. On a dit que le ciel était plus en fête au jour de la conversion d'un pêcheur qu'au jour de la mort d'un juste. Cette pensée est trop humaine pour ne pas faire sourire ; - et pourtant ?
L'aimable et cruel philosophe qui s'appelle Gavarni me paraît avoir un peu forcé les traits de leur décadence. Toutes ne balayent pas les rues, toutes ne portent pas au-devant d'elles un éventaire à poissons. - Pour cinq ou six qui s'asphyxient ou se noient par année, pour d'autres qui meurent gardes-malades comme Adèle Blay, - combien en verriez-vous qui, parvenues à leur maturité, entrent paisiblement et discrètement dans le monde, comme quelqu'un qui, voyant passer un cortège, sort de la foule des curieux et se mêle au convoi ? Elles prennent la suite des sages et des heureuses ; remarquées d'abord, elles s'effacent insensiblement, se confondent, et finissent par ressembler à tout le monde. Le temps les recouvre ensuite de son vaste manteau d'indulgence.
Voulez-vous un exemple, imprévoyante Manon, de l'esprit de calcul de quelques-unes et de leur perception froide et sûre de l'avenir ? Je vais l'emprunter tout exprès pour vous à un livre de Théodore de Banville, les Esquisses parisiennes, un livre qui a tellement terrifié la critique, qu'elle a passé à côté sans en souffler mot, les cheveux hérissés, les prunelles agrandies. - C'est une jeune fille qui parle, une jeune fille de l'école actuelle, presque une enfant ; elle définit son avenir en ces termes :
«J'aurai deux cent mille francs sur l'affaire des terrains du clos Saint-Lazare ; puis il y a les rentes, deux cents actions dans l'affaire des fiacres, dés qu'elle se fera ; et c'est à moi spécialement qu'a été donné le privilège du petit théâtre à bâtir rue de Rivoli ; seulement il me faut un prête-nom Mon plan est bien simple. Gérard sort aujourd'hui de Saint-Cyr. Dans sept ans il sera décoré et capitaine ; grâce au million que je lui apporterai, il obtiendra de reprendre le titre et le nom de sa mère ; nous nous marierons et tout sera dit. Car lorsqu'on n'est pas honnête fille, il faut se faire honnête femme, ou on ne mérite aucune pitié, car on est une bête!»
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A propos de tout cela et à propos de bien des choses encore, - de bien des choses et de bien des personnes, - je veux rire avec vous, Manon, d'une prétention du dix-neuvième siècle. Le dix-neuvième siècle a la fatuité du vice ; vous ne lui ôterez pas de la tête qu'il est le plus grand pendard du monde, un scélérat consommé, le dernier mot de la dépravation humaine. Il en est convaincu. Ne lui parlez ni de la Rome des Césars, ni de la Régence, ni du Directoire ; l'opinion du dix-neuvième siècle est qu'il résume et dépasse toutes les époques d'exorbitances et d'immoralité. C'est à peine s'il ose se regarder en face dans son miroir. - Allons, allons, mon bonhomme, vous n'êtes pas aussi effrayant que cela ; vous vous calomniez, vous valez mieux que vous ne le croyez vous-même. Restez tranquille dans votre paletot et ne redoutez pas tant le feu du ciel. Pour quelques assiettes jetées par les fenêtres des restaurants, pour quelques petites émeutes intimes dans les avant-scènes du boulevard du Temple, il n'y a pas de quoi se glorifier ou se maudire. Vous n'avez pas agrandi le vice ; vous l'avez vulgarisé tout au plus. Vous l'avez mis à la portée du premier faquin qui, pour trois francs, a le droit de franchir le seuil illuminé du Casino ou la grille du Château-des-Fleurs ; - cette admirable grille signée par Lamour, serrurier de Louis XV. - Vous avez mis le plaisir au rabais, comme vous avez fait de toutes choses, des pendules et des habits. Grâce à vous, le sommier-Tucker a remplacé le sofa de Crébillon fils. Allons, mon brave dix-neuvième siècle, cessez de poser pour le fantôme de l'Antechrist. Tranquillisez-vous au sujet de vos égarements. Vos petites brochures ne détruiront rien du tout, non plus que vos petites images qu'on regarde au fond des petites boîtes. Les corrupteurs sont ceux qui écrivent les Liaisons dangereuses ou Jacques le fataliste. Il y a d'ailleurs une autre population, un autre esprit que la population et l'esprit qui s'agitent dans les cafés du boulevard et remplissent les établissements de danse. Ce Paris dans Paris, que vous voulez créer, n'est ni la préoccupation , ni l'attrait, ni l'effroi exclusifs du passant. Lorsque la France se fait de jour en jour si grande par ses guerriers, par ses historiens, par ses poëtes, par ses peintres, - aux yeux de qui croit-on pouvoir la personnifier en une courtisane tatouée de poudre de riz, aux coins des paupières allongés à l'aide d'une épingle noircie, aux bottines lacées avec un cordon bleu ou rouge, et dont le souci principal est de lever le pied au son d'un orchestre de faubourg ?
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