Critique de La Lorette d'E. et J. de Goncourt
par Étienne Eggis,
parue dans le n° 33 de L'Éclair daté du 21 août 1853
et que l'on peut lire dans L'Éclair 1853, vol. III, p. 396.
et aimablement communiquée par J.-J. d'Eggis
que nous remercions
. 

 

LA LORETTE

par

MM. EDMOND ET JULES DE GONCOURT.

Un vol. in-32 - Dentu, Pa1ais-Royal, galerie d'Orléans, 13. - 1853.

 

 

 

Je veux que le diable m'emporte si j'ai jamais vu autant d'idées et de palpantes observations réunies dans un aussi petit volume.

Et vraiment, moi qui n'ai peur d'aucun nom en fait de critique, je sens que mes forces défaillent au compte rendu de cet in-32 de 90 pages!

C'est que, voyez-vous, il y a là dedans un fouillis de mots d'une puissance et d'une lumière qui vous éblouissent comme la vérité vous éblouirait si elle sortait du puits; toutes les phrases de ce petit volume tirent un coup de pistolet et la balle frappe toujours le but; pas un mot répété, pas une lettre inutile : c'est la dissection à nu au soleil, sans drap sur les ulcères, de cette araignée vernie que deux naïfs ont appelé filles de marbre*, que le Sterne de Paris à l'envers** appelle filles de boue, et qui ne sont en réalité que des filles de bois coupées dans les poteaux des halles. Cela dit, je ne vois pas trop pourquoi on fait un crime à ces filles de se donner pour de l'argent. Qu'est-ce que fait donc la jeune fille de dix-huit ans qui jette toutes les fleurs de son printemps dans les bras crasseux d'un vieillard aphrodisié ? Mais parce qu'il y a un maire et un prêtre à côté de celle-ci, elle fait vertu quand l'autre fait un crime. Ah ! M. le comte de Villedeuil, si l'on osait tout dire, quel terrible Paris à l'envers vous pourriez faire encore.

Mais laissons ces discussions qui ne changent rien aux choses, - i l n'y a que deux sortes de femmes : celles qui aiment et celles qui n'aiment pas. Quand la lorette aime, elle n'est plus lorette; le reste ne signifie rien, - et revenons à ce petit livre qu'on lit avec une avidité incroyable dans toutes les classes de la société.

Et s'il y a succès mérité, c'est bien celui-là.

Ce petit volume restera plus longtemps que bien de gros octavos qui s'hydropisient de mots et meurent de I'inanité des idées.

Jamais on n'a sondé une plaie sociale avec cette minutie lumineuse, avec cette brièveté de rapport, avec cette puissance et cette étendue de coup d'œil.

Et avec cela, c'est de l'art dans l'acception seule vraie du mot. L'art est un miroir où doivent se refléter I'homme, ce tableau, et le monde, son cadre. Le réalisme, c'est-à-dire le vrai, voilà l'art. Et le volume de MM. de Goncourt est avant tout vrai.

Il n' y a ni idéalisation comme dans la Dame aux camélias, ni charge comme dans les Filles de marbre. I1y a la réalité nue, touchée du doigt et intelligemment détaillée.

La lorette, - "elle a assez d'orthographe pour en mettre sur l'adresse d'une lettre, - elle a une amie laide, - elle paie sa lingère, son coiffeur se paie, - elle croit au diable, à la justice de paix, au paiement des rentes, - elle a une petite médaille de la sainte vierge en argent, un chapelet du buis du dimanche des Rameaux au-dessus de ce lit qui bat monnaie, - elle est bête, - impertinente comme la bêtise, - elle comprend les calembours; - dans un déjeuner de bal masqué, elle s'écrie : Quatre heures! maman épluche des carottes! - toutes n'ont ni esprit, ni gorge, ni coeur, ni tempérament," etc., etc.; nous finirions par citer tout le volume. Et le loret, - «qui vit de ce qu'une femme doit dire de tel homme : "I1 m'a eue"; et de tel autre : "Je l'ai eu."»

 On avait fait la lorette, on n'avait jamais fait le loret, l'homme prostitué! Et le vieux monsieur, et la bonne, et les messieurs de passage, et surtout papa et maman. Tenez, je viens de parler de papa et maman, le dernier chapitre du livre de MM. de Goncourt, eh bien! je ne connais pas, dans tout ce qui a été écrit jusqu'à ce jour, de récit plus effrayant et plus terrible que celui contenu dans ces cinq pages qui closent le volume.

C' est écrit avec une simplicité sombre de vieux médecin qui dit: "C'est fini!" et s'en va. L'histoire de ce père qui veut battre sa fille séduite, et s'en va, maintenant qu'elle est entretenue, lui emprunter tous les deux jours vingt francs, fait monter le frisson sur le corps, et vous jette dans un abîme vertigineux de désolations et de dégoût de la vie qui vous donne de vagues nostalgies de suicide.

Oh! oui, messieurs, vous avez mis le fer chaud sur la plaie, mais la panserez-vous ? - Je ne crois pas que l'homme avance.

Je finis en disant que les trois livres les plus puissants qui aient été faits depuis Balzac, Sand et Hugo, sont pour moi Paris à l'envers, la Lorette, et le Livre posthume de Maxime Du Camp.

ETIENNE EGGIS.

 


NDLR

* Il s'agit de la pièce Les Filles de marbre, par Théodore Barrière et Lambert Thiboust (les «deux naïfs»), représentée pour la première fois au théâtre du Vaudeville, le 17 mai 1853.
** Il s'agit de Paris à l'envers, par le comte de Villedeuil, Librairie Nouvelle, 1853, in-18, 202 p. Le journaliste zélé prendra soin de répéter plusieurs fois le titre du livre écrit par son patron.

 ILLUSTRATION

Cette illustration a été choisie par nous.
C'est une lithographie de Gavarni, extraite de
Baliverneries parisiennes (2), 1846,
avec cette légende :

- Ma… bonne Dame… cha…ritable… un petit… baiser… pour l'amour… de Dieu!
- On a déjà donné à votre père ce matin.

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