Extrait de l'édition intégrale du Journal des
Goncourt, R. Laffont, coll. «Bouquins», t. II.
|
Vendredi 24 mai 1867 |
Gautier, qui est en ce moment le maestro di casa, nous présente à cette fameuse Païva, dans son légendaire hôtel des Champs-Élysées. Elle nous reçoit dans une petite serre. Une vieille courtisane peinte et plâtrée, l'air d'une actrice de province, avec un sourire et des cheveux faux. On prend le thé dans la salle à manger qui, avec tout son luxe et la surcharge de son mauvais goût Renaissance, ne ressemble guère qu'à un très riche cabinet de grand restaurant, à un salon des Provençaux, malgré tout l'argent de ses marbres, de ses boiseries, de ses émaux, de ses peintures, de ses candélabres d'argent massif, venant des mines du Prussien entreteneur qui est là. [ ] On sent tomber sur cette table magnifique, chargée de cristaux, éclairée de l'incendie des lustres, le froid, l'horrible froid, spécial aux maisons de putains jouant la femme du monde, et l'espèce de Mané Thécel Pharès d'ennui et de malaise qui glace, dans les palais de prostitution et dans les Louvres du cul, le naturel et l'esprit des gens qui y passent. [ ] |
|
Vendredi 31mai 1867 |
[ ] Nous sommes dans ce salon fameux et qui ne vaut pas le bruit qu'il fait, au milieu de ces peintures faites ou encore à faire, destinées à figurer la fortune de la courtisane, commençant à Cléopâtre et finissant à la maîtresse de la maison versant de l'or à des pauvres d'Egypte. Dans toute cette richesse, rien qui soit de l'art, que le plafond de Baudry. Un semis de dieux, un peu délié; un Olympe disjoint, mais d'une distinction de coloris délicieuse et au milieu duquel se lève une Vénus hanchant sut sa belle cuisse gauche, qui est; dans une riante apothéose de chair véronésienne, la plus adorable académie. Le reste, un rêve de tapissier, sans un morceau de passé, sans un meuble, une statue, un tableau, qui sauve une maison de l'ennui du nef et y met l'intérêt et l'amusant de l'historique. Et l'on passe dans la salle à manger et l'on dîne. Alors, c'est l'exhibition du surtout, c'est la basse et bourgeoise invitation sans goût, sans pudeur, à admirer cela et à l'admirer toujours. On n'en dit pas le prix, mais on dit que chez tel fabricant, cela coûterait 80 000 francs. Et il faut que chacun, le poing sur la gorge, accouche de son admiration, de son compliment. Et le compliment, si gros qu'il soit, ne satisfait pas encore. Saint-Victor ne tarit pas sur le talent du banal sculpteur de cela, de Carrier-Belleuse, ce pacotilleur du XVIIIe siècle [erreur; lire : XIXe siècle], qui n'a fait là absolument que faire un faux Clodion. Il se vante de lui avoir fait avoir, cette année, la médaille de sculpture et s'indigne qu'on n'ait pas encore décoré ce modeleur de la maison où il mange. Le dîner est bon, il est ordinaire, sans rien de ce qui doit étonner l'estomac chez une courtisane. Je fais la remarque, sur le service de Saxe où l'on vous sert, que toutes les assiettes sont creuses et que ce n'est que les assiettes à soupe d'un grand service. Tout le luxe me semble un peu ici comme les assiettes. La femme, je la regarde, je l'étudie. Une chair blanche, des bras, des épaules qui se montrent par derrière jusqu'aux reins; des épaulettes qui tiennent à peine et cachent à demi l'aisselle; de beaux gros yeux un peu ronds; un nez en poire avec un méplat kalmouk au bout; les ailes du nez lourdes; la bouche sans inflexion, une ligne droite couleur de fard rouge dans la figure toute blanche de poudre de riz. Là dedans, des rides, que la lumière, dans ce blanc, fait paraître noires; et de chaque côté de la bouche, un sillon creux en forme de fer à cheval, qui se rejoint sous le menton, qu'il coupe d'un grand pli de vieillesse. Une figure qui, sous le dessous d'une figure de courtisane encore en âge de son métier, a cent ans et qui prend ainsi ,par instants, je ne sais quoi de terrible d'une morte fardée. Et tout le dîner, dans un dialogue avec son architecte ou avec son comte, c'est un entonnement d'hosannas sur son hôtel et toutes les choses de son hôtel. Après le café, on s'assoit dans le petit jardin muré, sans arbres, aux dessins de verdure de tapisserie, bâti comme un jardin de Pompéi, dans lequel arrive par bouffées sonores la musique de Mabille, les quadrilles de la prostitution à pied venant expirer aux pieds de la putain qui se vante d'avoir mille francs par jour de loyer à Paris et mille francs de loyer à Pontchartrain. [ ] |