Extrait de :
Journal des Goncourt - Mémoires de la vie littéraire
-
Troisième volume. 1866-1870, G. Charpentier et Cie,
1888
p. 128-129 et p. 134-136.
Théophile Gautier,
qui est dans ce moment maestro di casa, nous
présente à la Païva, en son
légendaire hôtel des
Champs-Élysées. Un vieille courtisane peinte
et plâtrée, l'aspect d'une actrice de province,
avec un sourire et des cheveux faux. On prend le thé dans
la salle à manger, qui, en dépit de tout son
luxe et de la surcharge de son mauvais goût
renaissance, en dépit des sommes ridicules qu'ont
coûté ses marbres, ses boiseries, ses
peintures, ses émaux, et la ciselure de ces
candélabres d'argent massif venant des mines du
Prussien entreteneur se trouvant là, n'est au fond
qu'un riche cabinet de restaurant, un salon des
Provençaux pour millionnaires. [
]. Et on sent
tomber sur cette table magnifique, éclairée de
l'incendie des lustres, le froid spécial aux maisons
de filles jouant la femme du monde, ce froid composé
d'ennui et de malaise, qui glace, dans les palais de la
prostitution et les Louvres de la putinerie, le naturel et
l'esprit des gens qui passent. [
] Vendredi 24
mai.
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[ ] Nous sommes dans ce salon fameux, et qui ne vaut pas le bruit qu'il fait, au milieu de ces peintures faites et encore à faire, destinées à représenter l'Assomption de la courtisane, et commençant à Cléopâtre et finissant par la maîtresse de la maison aumônant des égyptiaques. Dans toute cette richesse, rien qui soit de l'art que le plafond de Baudry, un semis de divinités un peu délié, un Olympe disjoint, mais d'une distinction de coloris délicieuse, et au milieu duquel se lève une Vénus hanchant sur sa belle cuisse gauche qui est, dans une riante apothéose de chair véronésienne, une adorable académie. Le reste, une uvre de tapissier, sans un morceau du passé, sans un meuble, une statue, un tableau, qui sauve une maison du tout neuf, et y met l'intérêt et l'amusant de l'historique. On passe dans la salle à manger et on dîne. Alors c'est l'exhibition du surtout, et c'est la bourgeoise invitation sans pudeur à admirer cela, et à toujours l'admirer. On n'en dit pas le prix, mais on déclare que chez tel fabricant il coûterait 80 000 francs. Et il faut que chacun, le poing sur la gorge, accouche de son admiration, de son compliment, et le compliment, si gros qu'il soit, ne satisfait pas encore. Saint-Victor vante le talent du banal sculpteur de cela, de Carrier-Belleuse, ce pacotilleur du XIXe siècle., ce copieur de Clodion. Il se vante de lui avoir fait obtenir cette année la médaille de sculpture, s'indignant qu'on n'ait pas décoré le modeleur du service Le dîner est bon, très bon, mais sans rien de ce qui étonne un estomac. La maîtresse de maison, je la regarde, je l'étudie. Une chair blanche, de beaux bras et de belles épaules se montrant par derrière jusqu'aux reins, et le roux des aisselles apparaissant sous le relâchement des épaulettes; de gros yeux ronds; un nez en poire avec un méplat kalmouck au bout, un nez aux ailes lourdes; la bouche sans inflexion, une ligne droite, couleur de fard, dans la figure toute blanche de poudre de riz. Là dedans des rides, que la lumière, dans ce blanc, fait paraître noires, et, de chaque côté de la bouche, un creux en forme de fer à cheval, qui se rejoint sous le menton qu'il coupe d'un grand pli de vieillesse. Une figure qui, sous le dessous d'une figure de courtisane encore en âge de son métier, a cent ans, et qui prend, par instants, je ne sais quoi de terrible d'une morte fardée. Et pendant tout le dîner, dans un dialogue de la Païva avec son architecte et son comte, c'est un entonnement d'hosannah sur son hôtel et toutes les choses de sou hôtel. Après le café on s'assoit dans le petit jardin muré, aux dessins de verdure de tapisserie, pareil à un jardin de Pompéi, dans lequel arrivent, par bouffées sonores, la musique de Mabille, les quadrilles de la prostitution à pied, venant expirer aux pieds de la fille, qui se vante d'avoir par jour 1 000 francs de loyer à Paris et 1 000 de loyer à Pontchartrain. [ ] |
Vendredi 31 mai. |