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Préface pour Émile Bergerat, Théophile Gautier |
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Lorsque les
Goncourt,
ou Edmond seul, écrivent des préfaces, ils
les conçoivent, souvent, comme des manifestes;
plus tard (Charpentier, 1888) Edmond les recueillera dans
Préfaces et manifestes littéraires.
Par le biais de ces préfaces, ils
présentent leur propre uvre et tissent, dans
l'intervalle de ces quelques pages, des liens
particuliers avec celui qui va lire leur livre, cherchant
à l'orienter, à lui révéler
ce qu'il ne découvrirait peut-être pas de
lui-même; ensuite, à Dieu vat, le lecteur
est lâché dans la nature livresque et le
livre affronte son propre destin. La préface, on
le sent, est la dernière marque de possession de
l'auteur sur son livre. Rien de tel ici, puisque ce n'est
pas son propre livre que présente Edmond. Bien
plus : ce n'est même pas le livre de Bergerat
qu'il annonce et dont il préparerait la lecture.
Il veut nous faire entendre la parole vivante de Gautier
-Bergerat également, mais Edmond veut l'ignorer.
Théo, en effet, parlait; il parlait dans le salon
de la princesse Mathilde, il parlait chez Flaubert, il
parlait dans les restaurants parisiens, il parlait aux
réunions de la Présidente; il avait,
écrit Ernest Feydeau, l'«amour de
l'épanchement» (Théophile Gautier.
Souvenirs intimes, Plon et Cie, 1874,
p. 8). Dans la
préface, Goncourt a la parole, mais il la
cède à Théophile Gautier. Comment
reproduire des propos tenus il y a longtemps ? En se
reportant au Journal, bien sûr, où
ils ont été consignés à chaud
(«j'écris sur le chaud de la
soirée», écrit Jules le 18 mars 1863,
à 1 heure du matin). Si bien que lisant la
préface du livre de Bergerat, on croirait,
quelques passages mis à part, lire le
Journal. Le travail serait
intéressant de comparer les transformations d'un
texte issu du Journal en une préface, et
nous avons cité la plupart des passages
recopiés ou récrits par Edmond. Plus tard,
en 1886, Edmond reprendra cette technique - coller bout
à bout, ou presque, des passages du Journal
afin d'en faire une préface - pour
l'édition de Germinie Lacerteux chez
Quantin («Deuxième préface
préparée pour une édition posthume
de Germinie Lacerteux», Auteuil, avril
1886). La préface au
livre de Bergerat, qui aurait pu être
guindée, ou du style peu attrayant d'un discours
au mort, est vivante. Théo est présent, et
en filigrane on devine les Goncourt, puis Edmond seul,
écrivant, le soir, ce qui avait été
vu et entendu dans la journée. Dans cette double
transcription, immédiate puis
rétrospective, on perçoit le talent des,
puis de, Goncourt. Edmond qui, parfois, se donne des
libertés d'auteur; il lui arrive, ainsi, de
joindre des propos tenus en des jours différents
pour en faire un ensemble; il lui arrive de faire parler,
dans la préface, les personnages dans un ordre
différent de celui de la réalité. Et
ce n'est pas caprice de la mémoire, puisqu'il a la
sténographie des entretiens sous les yeux; non,
les changements sont délibérés,
effets de l'art. «Il [Gautier] passait de la
description de la chemise d'une femme janséniste
à une définition de
l'insénescence du sens intime »,
écrit Goncourt; se reporte-t-on au Journal,
l'insénescence y est bien (11 juin 1872), mais ni
précédée ou suivie par la
description d'une quelconque chemise. Le 16 mars 1872,
Théo évoque Pythagore, et Goncourt cite ce
passage dans sa préface; puis continue :
«quelques moments après, il se mettait
à faire un historique imagé des
huiles» : cet historique, il le fit le 6
juillet 1872! Dans les
entretiens
auxquels a pris part
Edmond, chacun avait son style : fine parole de
Sainte-Beuve, coups de boutoir de Flaubert, mots
spirituels de Jules (voir le Journal, 5 mars
1872). Gautier, lui, avait la parole rabelaisienne
(Journal, 27 octobre 1871). On sait, ayant lu le
Journal, que les Goncourt n'étaient point
bégueules, et se permettaient, dans le
Journal, des mots et des thèmes qu'ils ne
pouvaient songer à employer dans leurs uvres
officielles. Citant, dans le Journal, les
élucubrations de Gautier sur Louis XIV,
«Toujours à manger et à chier
[
] Une fistule dans le cul et une autre
dans le nez» (Journal, 23 août 1862),
ils commentent : «[Gautier se retourna]
vers Claudin, ahuri comme un enfant qui verrait chier sur
son catéchisme». Dans la préface,
citant ce passage de son (de leur) Journal, Edmond
est obligé de remplacer cul et chier
par c
, mais la tonalité est, en
effet, rabelaisienne - qualificatif convenu, pour
scatologique. Préfacer le
livre d'un ami est un exercice périlleux, une
corvée souvent, fût-elle acceptée de
bonne grâce. L'ami n'est pas, ici, Émile
Bergerat, certes non, mais derrière lui,
Théophile Gautier. Sur l'auteur proprement dit du
recueil, peu de mots dans la préface, Bergerat n'y
est présent qu'à travers Gautier. Edmond
n'avait aucune considération pour lui :
«il est désespérément
commun» (Journal, 15 mai 1872), «un
goujat» (2 juin 1872). Émile Bergerat avait,
le 15 mai 1872, peu de temps avant la mort de Gautier,
épousé sa fille cadette, Estelle - moins
flamboyante que Judith (en 1872, elle est encore la femme
de Catulle Mendès qu'elle a épousé
en 1866 et dont elle divorcera en 1878). Gautier n'avait
jamais épousé leur mère, Ernesta
Grisi, mais tout ce petit monde vivait en tribu, avec en
sus, les fées Carabosse - on veut dire les
surs de Théophile - et la chatte
Éponine. Plus tard, Bergerat et
Goncourt se disputeront la propriété morale
de l'image de Théophile Gautier :
La préface est
l'esquisse (la place manquait pour faire davantage)
d'une biographie sous l'aspect d'une succession de
portraits, et - la nature de Gautier s'y prêtait - une
biographie proche de l'idéal tracé un jour par
Edmond - moins le débinage. Grâce à la
préface d'Edmond, nous voyons Gautier en soutien de
famille, obligé d'écrire tous les jours pour
nourrir la tribu; Théo et ses engagements politiques;
Théo l'ancien romantique; Théo le discoureur
amateur de paradoxes et de paroles grasses et cocasses, on
l'a vu; Théo le critique théâtral sans
illusion. Nous avons là une biographie en miniature,
mais une biographie conçue dans l'esprit du
Journal Et une préface originale.
Émile
Bergerat, Théophile Gautier. Entretiens, souvenirs
et correspondance,avec une préface de Edmond de
Goncourt et une eau-forte de Félix Bracquemond,
Charpentier, 1879.
«Saint-Gratien,
septembre 1878». Ainsi est datée la
préface. Edmond passait, en effet, tous les ans -
autrefois avec son frère, - une partie du mois de
septembre dans cette résidence campagnarde de la
princesse Mathilde (située aujourd'hui dans le Val
d'Oise). Gautier est mort depuis six ans (le 23 octobre
1872); il retrouvait les Goncourt à Saint-Gratien,
et y faisait un séjour avec une de ses filles,
Estelle, peu de temps avant sa mort. Est-ce
délibérément qu'Edmond a
situé là sa préface ? Difficile
de le savoir.
«Il
n'y a qu'une biographie, la biographie parlée,
celle qui a la liberté, la crudité, le
débinage, l'enthousiasme sincère de la
conversation intime»
(Journal, 27 mars 1872).«il
[Bergerat] est tout à fait
scandalisé que la préface que j'ai
écrite à titre gracieux pour son bouquin
sur Gautier, je l'ai imprimée dans Pages
retrouvées. Ça lui
appartenait!
Ah! le drôle de
pistolet!»
(Journal, 23 février 1888).

ILLUSTRATION
Un des nombreux chats de
Théophile Gautier, reproduits sur l'eau-forte de Bracquemond,
en frontispice du livre.
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