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Gavarni, l'homme et l'uvre |
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il nous semble
ne plus exister de (Journal,
5 février 1868)
Balzac
avait pris Gavarni sous son aile ; Gavarni prit les
Goncourt sous la sienne, et peut-être Jules
prenait-il, sous cette aile, plus de place qu'Edmond :
«il [Gavarni] éprouvait pour
le plus jeune de nous deux une sorte d'affection
paternelle» (E. et J. de Goncourt, Gavarni,
préface de la première édition). Depuis
qu'ils étaient enfants, sans l'avoir jamais vu ils
l'admiraient, allant jusqu'à copier ses lithographies
(Gavarni, ch. CII, p. 245) ; lorsque
Villedeuil créa L'Éclair (qui parut
pour la première fois le 12 janvier 1852), ils
proposèrent son nom, comme collaborateur :
Gavarni acquiesça, les trois artistes devinrent amis;
tant et si bien que Gavarni les emmena en Angleterre,
où il avait vécu seul, sans sa femme
laissée à Paris, seul dans les bas-fonds de
Londres, puis avec un ami, de ci de là en
Écosse, du 21 décembre 1847 au 12 juin 1851.
Dans Gavarni, une discrète allusion est faite
à cette escapade, qui dura du 6 au 16 octobre 1852
(ch. XCVIII, p. 236). Gavarni donnera une planche par jour
au deuxième journal de Villedeuil, Paris, -
où parurent les dix portraits de collaborateurs, dont
les Goncourt, sous le titre Messieurs du
feuilleton ; uvres souvent
désenchantées, Les Lorettes vieillies
ou les Propos de Thomas Vireloque. Les articles des
Goncourt sur la lorette parurent en livre (La
lorette, 1853), et de ce livre, Gavarni est la figure
tutélaire. Le frontispice est une gravure de Jules
d'après un dessin de Gavarni, c'est «À
notre ami Gavarni» que le livre est
dédié, le texte est dans l'esprit des dessins
parisiens de Gavarni. C'est en 1839 que Peytel fut
exécuté pour avoir tué sa femme, alors
enceinte, qui le trompait avec un domestique ; c'est en
1856 qu'il apparaît dans la dernière nouvelle
d'Une Voiture de masques. Peytel était ami de
Balzac et Gavarni, qui avaient demandé sa grâce
au roi, et Gavarni est présent, dans la nouvelle,
sous l'initiale G
En 1858, les Goncourt
préfacent le 4e dizain du D'Après nature
de Gavarni
(Paris, Morizot, s.d. [1858]). Jules avait
réalisé une gravure de Thomas Vireloque,
exposée au Salon de 1861; et les frères
possédaient une aquarelle gouachée de ce
même Vireloque, Diogène du XIXe siècle.
Les fameux dîners de la table de Magny, qui
débutèrent le 22 novembre 1862, avaient
été précédés et comme
inaugurés chez Gavarni, au Point-du-Jour, le 8
novembre. Les autres convives étaient Sainte-Beuve,
le docteur Veyne, Chennevières. Quelques mois après
la mort de Gavarni (1866), son fils, Pierre, donne aux
Goncourt les deux tomes de ses Mémoires. Avec leurs
souvenirs, ceux qui sont déjà inscrits dans
leur propre journal et ceux qui vivent encore dans leur
mémoire, ils ont de quoi nourrir leur biographie.
Gavarni doit avoir inspiré, dans la Comédie
humaine, quelque personnage de fiction ; Baudelaire
a parlé de lui, et pas seulement pour en faire ce
poète des chloroses qui déplut tant aux
Goncourt ; Sainte-Beuve a préfacé
Masques et visages, et composé une
étude qui parut en volume (Nouveaux Lundis,
t. VI, M. Lévy, 1866) ; Charles Yriarte a
fait précéder Manières de voir et
façons de penser (par Gavarni, Dentu, 1869,
uvre posthume) d'une étude sur Gavarni ;
ajoutons Philippe de Chennevières (Souvenirs d'un
directeur des Beaux-Arts, publiés pour la
première fois dans L'Artiste, 1883-1889,
republiés chez Arthena, 1979), qui se souvient :
«Gavarni, qui avait le goût de la jeunesse et
nous avait toujours traités, Ernest et moi
[Ernest Lafontan], avec une tendresse vraiment
paterne, quelque chose de ce qu'il ressentit plus tard pour
les Goncourt [
]» (ouvr. cit., IIIe
partie, p. 3). Aucun d'eux n'a écrit tant et si bien
sur Gavarni que les Goncourt, ses little boys (voir
les Lettres de Jules de Goncourt, celle de
[février 1853] et la note d'Edmond pour la
lettre à Gavarni du 7 septembre 1853, pour l'autre
version, littre-boit ou litre-boit). Barbey
d'Aurevilly, qui n'avait pas aimé les livres
précédents des Goncourt, sauf
Marie-Antoinette, apprécie celui-là :
«Je trouve ici, en effet, dans cette biographie,
quelque chose de net, de précis,
d'arrêté et même de simple
[
]. Leur rayon - car il y a du rayon dans tout
ce qu'écrivent MM. de Goncourt - ne se disperse plus
et pénètre davantage dans l'il de
l'âme, comme dit Shakespeare,
[
]» (Barbey d'Aurevilly,
«Gavarni», dans XIXe siècle. Les
uvres et les hommes. Sensations d'art, Paris,
Bibliothèque des Deux-Mondes, L. Frinzine et Cie,
Éditeurs, 1886, p. 124). Balzac, lourdaud de
génie, était fasciné par la vie
élégante. Dandy, il ne l'était certes
pas ; Gavarni, oui. Et les Goncourt également.
Quand ils font sa connaissance, il a presque cinquante ans,
mais il est toujours élégant,
séduisant. Les Goncourt partagent ses
«façons de penser» : le
progrès, une idée inutile ; le peuple,
Gavarni - comme les Goncourt -, pense mieux le
connaître et l'apprécier que les
démophiles systématiques, «les
aimeurs de peuples» (Gavarni,
ch. CIX, p. 257) ; les femmes, à
séduire, certes, mais à oublier aussi vite,
«Connaître des femmes, il appelait cela
"classer des papillons"» (id.,
ch. XLVI, p. 109). Les Goncourt partagent ses
«manières de voir», et apprécient en
connaisseurs ses productions artistiques, qu'elles
soient
élégantes
ou cruelles. Semblables, ils ne pouvaient l'être en
tout : Gavarni adorait son fils aîné,
Jean, les Goncourt n'ont jamais eu le moindre sens de la
paternité; Gavarni aimait la science, il se voulait
mathématicien, il avait peut-être des
intuitions de physicien ; pour les Goncourt, un monde
étranger, et ils en veulent à Gavarni de se
laisser aller, vers la fin de sa vie, à des
rêveries pseudo-scientifiques, qui lui font abandonner
ses crayons. Reste qu'un fil invisible relie les trois
représentants de trois générations, le
désir de mettre à jour la nature humaine, par
l'invention romanesque, et c'est Balzac ; par des
dessins, inséparables de légendes,
Gavarni ; par l'aller retour entre la vie moderne et
celle du passé, c'est là l'originalité
des deux Goncourt. Les biographies sont, de nos
jours (pour combien de temps encore ? mais cela est une
autre histoire), fort à la mode. Pourquoi celle de
Gavarni par les Goncourt ne serait-elle pas
rééditée ? Elle est un
modèle du genre, document sur Gavarni, mais aussi et
peut-être surtout, uvre originale des Goncourt.
Lorsque Pierre Gavarni leur donne, en pleins cartons, les
papiers de son père, ils s'y plongent, vivant de la
vie du dessinateur - qui, d'ailleurs, n'était plus
guère dessinateur à la fin de sa vie. Cet
homme, dont ils avaient été les disciples, ils
le suivent, maintenant, à la trace,
historiens et inquisiteurs, déçus
parfois : «Homme de génie ou de talent,
se montrer, c'est se diminuer» (Goncourt,
Journal, 5 février 1868). Or, ils sont
parvenus à ce difficile équilibre où le
génie de Gavarni est mis en évidence, sans que
les défaillances, montrées et parfois
estompées, ne l'obscurcissent.
«Homme[s] d'imagination», en leur
biographie (id., 8 février), ce qui ne
signifie pas falsificateurs, ils ont conscience d'avoir
immortalisé Gavarni, lui donnant la seule vie que
puissent donner des artistes, une vie fictive.
notre vie propre, mais de la vie
de l'homme que nous suivons, que nous creusons

ILLUSTRATION
Autoportrait dit «L'Homme
à la cigarette» (détail), dessiné par
Gavarni, gravé par Léopold Flameng.
On peut le voir en frontispice du Gavarni des Goncourt, Henri
Plon, 1873.
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