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Madame Gervaisais   

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«Une suite d'études en serre chaude»

L'expression est de Sainte-Beuve.

«Ils [MM. de Goncourt] décrivent les choses romaines dans un style qui n'est pas romain - une suite d'études en serre chaude - / Savez-vous au fond ce que c'est : c'est du jeune Anacharsis en délire [allusion au livre de l'abbé J.J. Barthélemy, Voyage du jeune Anacharsis en Grèce…, 1788, constamment réédité] - / Le but c'est la description. Les sentiments de Mme Gervaisais ne sont que des accidents et des moyens - Invasion de la peinture dans la littérature et invasion de la médecine dans le roman».

(Sainte-Beuve, «Notes» pour une critique jamais écrite de Madame Gervaisais, Ms Lovenjoul , passage cité dans l'édition de Madame Gervaisais par Marc Fumaroli, Gallimard, Folio, p. 292).


«Mais moi, fit-il, je ne sais pas, ce n'est plus de la littérature, c'est de la musique, c'est de la peinture.Vous voulez rendre des choses… » 

(Critique orale de Mme Gervaisais par Sainte-Beuve, rapportée dans le Journal, 2 mars 1869.



 

   Rome est omniprésente dans Mme Gervaisais, qui plus est sous l'aspect d'une trinité : la Rome antique, la Rome baroque, et la Rome contemporaine. Cette ville ternaire n'est pas une trouvaille des Goncourt : ils avaient lu avec soin Les Trois Rome (abbé J. Gaume, Les Trois Rome. Journal d'un voyage en Italie, 3 vol. 1856). Rome, ils la connaissaient depuis 1856 quand ils avaient, le 8 novembre1855 (et avec Louis Passy), quitté Paris pour l'Italie. Ils passèrent cinq semaines à Rome de la fin du mois de février au 4 avril. De ce séjour, ils rapportèrent un carnet de notes, avec des croquis de Jules, qui se trouve actuellement au musée du Louvre (Notes d'un voyage en Italie) et fut publié en 1996 seulement sous le titre Notes sur l'Italie (1855-1856), par N. Laneyrie-Dagen et E. Launay (Desjonquères-RMN). Ce carnet n'est plus dans son état originel, démantelé par Edmond pour constituer L'Italie d'hier… (Charpentier-Fasquelle, 1894). Lorsque les Goncourt se décidèrent à écrire un roman qui se passerait à Rome - la future Madame Gervaisais -, ils retournèrent en Italie, dans l'intention avouée de se documenter. «Nous partons pour Rome» est-il sobrement écrit dans le Journal, le 2 avril 1867. Le séjour s'achève le 18 mai, où ils sont à Marseille ; le lendemain ils retrouvent avec délices Paris et sa pluie. Doit-on ajouter que leur documentation livresque ne se borne pas au livre de l'abbé Gaume  ? Le Pape, les ecclésiastiques, les gens du peuple avec leurs superstitions, mais aussi les bâtiments consacrés : l'Église est la maîtresse de Rome, d'une partie de Rome. Les Goncourt n'ont pas lésiné sur les critiques de l'institution, et les deux directeurs de conscience, l'un bienveillant, l'autre bourreau des autres car il est au premeir chef bourreau de soi-même, sont presque caricaturaux.

Le titre l'annonce, l'héroïne du livre est une femme, Madame Gervaisais. Non point juxtaposée à une ville, Rome, mais incluse peu à peu en elle et tuée par elle bien plus que par la phtisie. Si Rome est triple, Madame Gervaisais est, elle aussi, multiple. Elle renvoie au premier chef à une de leurs tantes, Nephtalie Lebas de Courmont. Nephtalie Lefebvre, fille de Pierre Edouard Lefebvre, est née à Florence en 1802, où son père était premier secrétaire à la légation de France et passa sa première enfance en Italie (voir «Nephtalie de Courmont» par G. de Broglie, Cahiers Edmond & Jules de Goncourt, n°1-1992, p. 6 sqq.). Elle épouse en 1823 Jules Lebas de Courmont, demi-frère de la mère d'Edmond et Jules de Goncourt. Les époux habitent place Vendôme, où Edmond rend visite à sa tante, devenue l'amie de sa mère. Entre 1828 et 1836, Edmond et Jules passent avec elle des vacances dans la petite maison de Ménilmontant. Deux fils naissent à Nephtalie, Arthur en 1831 et Alphonse en 1834. Arthur qui était débile et mourut à dix ans sera le modèle du fils unique de Mme Gervaisais. La mort de son fils aîné incita Nephtalie de Courmont à se réfugier à Rome avec son second fils ; elle y mène une vie mondaine, puis se convertit vers, semble-t-il, la fin de l'année 1842. Phtisique, elle mourut en 1844 alors qu'elle se préparait à rencontrer le Pape. On aura reconnu dans cette vie réelle plusieurs éléments repris dans Madame Gervaisais : la vie à Rome, l'enfant débile, la conversion, la mort liée à une audience pontificale. Il en existe d'autres, plus discrets ; ainsi, Mme Gervaisais, poussée par l'ennui à se promener dans Rome, se laisse aller au plaisir de découvrir des objets curieux et ses errances réveillent «ses anciens goûts de peintre». Qui est-elle d'autre en ce moment qu'Edmond et Jules ? Dans La Maison d'un artiste, Edmond a rappelé que Nephtalie l'avait initié aux charmes de la quête d'objets anciens moins précieux que parlant à l'œil ou à l'imagination ; lorsqu'Edmond et Jules étaient partis pour l'Algérie, en 1849, ils s'y rendaient en peintres et non en écrivains. Madame de Gervaisais, si elle est Nephtalie, est également les frères Goncourt. Le nœud de l'affaire tient dans ce verbe : est, si bien que l'une des lectures possibles du livre est d'analyser Mme de Gervaisais pour déterminer quels sont les éléments qui la composent et la font être. Nephtalie, sans aucun doute ; les Goncourt, cela va de soi ; mais aussi une personne qui n'existe pas, une construction toute artificielle, celle d'une mystique moins rêvée (tout au moins au premier abord) par les Goncourt que patiemment élaborée avec des lectures de tous ordres

Nephtalie de Courmont était, semble-t-il, devenue folle, du moins déséquilibrée (et l'on se gardera de définir un tel qualificatif), peut-être à cause de la mort précoce de son enfant, mais rien n'est moins sûr ; d'autre part, d'une attitude de libre penseur, elle était passée à celle d'une mystique égarée et qui plus est d'une mystique vivant à Rome où s'entrecroisent institutions religieuses et superstitions populaires. De la conversion réelle accomplie par la réelle Nephtalie, les Goncourt ignoraient tout. On est sûr de retrouver la Nephtalie qu'ils ont connue lorsqu'à Madame Gervaisais sont attribués «esprit d'analyse, de recherche, de critique, […] personnalité de jugement, […] énergie, rare chez son sexe , des idées propres» (ch. LVI, p. 165, on est moins sûr de voir l'autre Nephtalie, la convertie, derrière ou sous Mme Gervaisais à Rome. Ce personnage, il fallait le construire. En plus des lectures religieuses traditionnelles, ils ont eu recours à la Vie de S.A.S Madame la princesse Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé… (Dufour, 1843, 3 vol. in-8°) ; le livre leur a été utile, mais surtout, c'est grâce à lui qu'ils sont arrivés au nom Gervaisais - M. de La Gervaisais était un ami de la princesse. On peut imaginer que les Goncourt ont vu en Madame Gervaisais, après Nephtalie, bien sûr, la princesse - forme d'infidélité à une biographie supposée de Nephtalie. D'une manière générale, s'agit-il, dans le livre, de mysticisme ? On ne le pense pas, bien que les Goncourt l'aient cru ; ils se sont trompés, et Sainte-Beuve, «évêque du diocèse des athées» (Journal, 22 mars 1869), cependant doué d'une intuition religieuse qui manquait à Edmond et Jules, leur a reproché de n'avoir rien compris à la croyance catholique. Barbey d'Aurevilly, lui, n'y va pas par quatre chemins : «tout le livre est une caricature outrageante» (Le Nain Jaune, 7 mars 1869). Les lectures n'y ont rien fait - et Dieu sait si les Goncourt ont lu ! ainsi : «Lu saint Augustin, saint Jérôme, etc. […] Sorti de la lecture de tous ces mystiques comme d'une maison de fous» (Journal, 3 au 21 septembre 1857) - ni les idées générales, telles : «la religion est une partie du sexe de la femme», les confesseurs sont faits pour les femmes. On ne peut, aujourd'hui, admettre la conception des Goncourt que si l'on a recours à l'idée de secte. Madame Gervaisais n'est en rien une mystique - quoiqu'elle lise François de Sales et se mortifie - ; elle est, en revanche, manipulée et robotisée. Lu dans cette perspective, le récit ne sonne plus faux, comme aux oreilles averties de Sainte-Beuve ou Barbey d'Aurevilly. Reconnaissons-le, les Goncourt étaient les personnes les moins faites pour entretenir le lecteur de question religieuse, là n'est pas leur génie, bien que Sœur Philomène soit déjà derrière eux : perseverare diabolicum.

Marc Fumaroli, suivi par Dominique Fernandez (Le Voyage d'Italie : dictionnaire amoureux, Plon, 1998) voudraient créditer les Goncourt d'avoir été précurseurs de la découverte du baroque. On ne les suivra pas sur ce terrain, car si le XVIIIe siècle français et l'art japonais ont fait partie intégrante de l'esthétique d'Edmond (surtout lui) et de Jules, l'art baroque ne semble avoir été pour eux que l'objet d'une curiosité passagère. En revanche, ils ont toujours été sensibles aux idées de maladie désorganisatrice, de corruption, de délitement, et c'est dans la seule mesure où l'art baroque relève de ces notions qu'il est lié à Madame Gervaisais. Mais d'une manière toute laïque chez elle, malgré le masque religieux que les Goncourt lui ont fabriqué. Destruction d'une unité, le baroque, mais aussi spectacle. Les Goncourt, à leur manière, on veut dire leur manière de peintres en mots, créent dans Madame Gervaisais un spectacle, et surtout, l'héroïne s'exhibe toujours - car les auteurs la voient : ils la voient marcher dans la ville ou s'enfermer chez elle, ils la voient en extase ou en état de sécheresse, et la voyant, ils la donnent à voir. Si c'est cela être baroque, alors oui, elle est baroque. Baroque aussi par l'effroi qu'elle suscite ; son fils aime «à la voir si belle de cette beauté qui lui faisait peur». Par sa souffrance spectaculaire Madame Gervaisais est pathétique. Masochiste ? On le croit. Mais pas uniquement telle, ce serait trop simple. Edmond, quand il était jeune, admirait et aimait Nephtalie de Courmont. Elle paraît avoir été presque laide, et pourtant lorsqu'on lit son évocation dans le Journal, on ne peut s'empêcher de l'imaginer gracieuse, fine, jolie en un mot. C'est elle qui inculqua le goût de collectionner à Edmond, c'est elle qui l'initia au goût littéraire. Comment cette femme, phtisique il est vrai, et ayant eu un enfant mort jeune, en est-elle venue à avoir un tel goût du malheur qu'elle mourut jeune en passant pour folle ? La pratique religieuse n'est qu'un accessoire rapporté ; reste sans aucun doute la souffrance, et insurmontable puisqu'elle conduit Madame Gervaisais à vivre en morte-vivante. Madame Gervaisais, mais Nephtalie ? nul ne sait comment elle vécut lors de sa retraite à Rome ; dévote, certes mais (peut-être) rien de plus. Ce sont les Goncourt qui en ont fait une mystique, qui plus est une mystique à leur mode, romanesque mais sans rapport à aucune réalité. Et parce que la Nephtalie de la jeunesse d'Edmond était toujours présente en sa mémoire, gaie, active, libre, ces aspects ont passé dans le personnage de Madame Gervaisais - par exemple lorsqu'elle se promène dans Rome. On entend bien que les auteurs ont voulu créer un cheminement, une sorte de calvaire, et certes Madame Gervaisais change de comportement petit à petit et s'autodétruit lentement. Mais aux détours de certaines pages, l'ancienne Nephtalie réapparaît et apparaissent aussi les Goncourt : ainsi les rapports de Madame Gervaisais et de son frère sont exactement ceux d'Edmond et de Jules.

Qui se promène dans Rome, sinon l'être double, les Goncourt ? Qui regarde les tableaux et visite les églises sinon eux ? Et qui décrit les crépuscules ? La liste serait trop longue des pages où les deux frères sont présents, soit qu'ils prêtent leurs sentiments et surtout leurs yeux à Madame Gervaisais, soit qu'ils soient un pur regard, celui de l'auteur. Le charme de ce livre, une fois surmontée la première impression d'étouffement, de malaise, parfois, est de faire éclater le livre, et nous y sommes incités par la personnalité composite de Madame Gervaisais. Par les tons différents adoptés par les auteurs également ; ainsi, des pages baroques se juxtaposent à d'autres qui sont du pur Chateaubriand et l'on s'amuse de voir que Sainte-Beuve n'a pas repéré le passage sur les ruines et la nature (voir le chapitre VI), lui qui leur reproche : «C'est du rococo romain. Comparez cela à la campagne romaine de Chateaubriand. Le goût se révolte» (Ms Lovenjoul, cité dans l'édition de Madame Gervaisais par M. Fumaroli, Gallimard, Folio, 1982, p. 292).

Lire des pages indépendamment de l'histoire et les savourer pour elles-mêmes, ainsi peut-on se rendre sensible à Madame Gervaisais. Barbey d'Aurevilly, aux critiques littéraires passionnées jamais indifférentes, a pressenti cette lecture, quoique d'une manière péjorative : «du kaléidoscope dans son tournoiement incohérent et son flamboiement tintamaresque pour l'œil» (Le Nain Jaune, art. cit.). C'est parfaitement méchant et très bien vu : il suffit de retourner le négatif en positif pour caractériser une façon de lire qui nous est familière après l'évolution de la littérature au XXe siècle et qui devait, en effet, heurter non seulement Barbey mais la plupart des écrivains et critiques du XIXe siècle. Tout le monde y trouve son compte : les amoureux de Rome, les amateurs de poésie en prose, ceux qui cherchent un document sur la ville de Rome vers 1856 ou des témoignages d'un pittoresque tout populaire. Pourqoui ne pas visiter Rome, de nos jours, avec pour guide, Madame Gervaisais ? Des pages détachées, donc, comme il y aura des Pages retrouvées. C'est ce qu'avait pressenti Sainte-Beuve , «ce n'est plus de la littérature, vous voulez rendre des choses…» : tout est dans les points de suspension. Ce n'est plus de la littérature traditionnelle et narrative, c'est de la pure littérature.



 

ILLUSTRATION
Une partie du plafond de Sainte Marie-du-Transtévère, à Rome.

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