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Germinie Lacerteux |
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Germinie Lacerteux, qui
êtes-vous ?*
*Sur l'image, elle se
pochetronne
Deux ans, il
aura fallu deux ans aux Goncourt pour écrire un
livre inspiré par ce qui est presque un fait divers.
Mme de Goncourt avait à son service, depuis 1837, une
bonne, Rose (Rosalie pour l'état civil)
Malingre ; Rose faisait , à sa place et dans son
rôle, partie de la famille. Après la mort de
leur mère, en 1848, les deux frères prennent
un appartement 43 rue Saint-Georges (en janvier 1850),
où Rose les suit. Elle meurt en 1862, et ses
maîtres, qui l'avaient prise en charge à la fin
de sa vie, pleurent sa disparition. Rose meurt à
l'hôpital le 16 août. Peu après, Maria
M., la sage-femme, maîtresse des deux frères,
leur apprend ce qu'était la vie privée de
Rose, puisque la mort l'a déliée du secret
professionnel. Rose avait eu un jeune amant, Alexandre, le
fils de la crémière de la rue Saint-Georges,
Mme Colmant ; elle avait accouché en secret
à l'hôpital, elle buvait, elle volait ses
maîtres. En octobre 1860, Rose est abandonnée
par Alexandre, et se livre à des amants de passage.
Les Goncourt décident, - quand ? on ne
sait - d'en faire une héroïne de
roman : Rose Malingre devient Germinie
Lacerteux. Germinie et
Rose Lorsque Germinie est
publiée chez Quantin, en 1886, Edmond ajoute une
préface à celle de la première
édition en donnant les passages du Journal
écrits, à chaud, avec son frère,
concernant Rose. Ces passages ont été en
partie récrits (voir nos extraits commentés de
cette préface), mais peu importe ici : avec
cette deuxième préface, Edmond met l'accent
sur le lien entre Rose et Germinie, entre le réel et
la fiction. Lorsque le roman parut en
janvier 1865, il ne fut pas très bien
accueilli ; la princesse Mathilde leur écrit que
«Germinie l'avait fait vomir» (Journal, 7
août 1865), Pontmartin s'étonne qu'un livre sur
le peuple soit écrit en un style si peu populaire
(Gazette de France, 26 janvier 1865). On s'accorda,
plus tard, à reconnaître en lui le premier
roman naturaliste. De leur propre aveu, les Goncourt ont
voulu écrire un roman moderne, et si moderne
signifie nouveau, ce roman était moderne parce
que pour la première fois, une domestique, fille du
peuple, accédait au statut littéraire
d'héroïne de roman. Germinie et Mlle de
Varandeuil Aucun doute, Rose-Germinie
est l'héroïne du livre, mais elle n'existerait
pas sans Mlle de Varandeuil. Deux femmes
antithétiques, l'aristocrate, âgée, et
la femme du peuple, jeune, sont les piliers sur lesquels
repose le roman, et non point Germinie seule, comme le titre
nous incite à le croire. Si Germinie renvoie à
Rose, Mlle de Varandeuil renvoie, elle, sur le même
mode du reflet, une cousine des Goncourt, Cornélie
Lebas de Courmont, - qu'Edmond croit revoir lorsque
Germinie sera représentée à
l'Odéon, « avec son bonnet à
ruche[s], sa robe feuille-morte, sa boucle de
ceinture genre Restauration» (Journal, 15
décembre 1888). Dans le roman, les enfances
de Germinie et Cornélie sont mises en
parallèles : toutes deux ont été
malheureuses, toutes deux furent victimes des hommes -
Germinie pour avoir été violée et Mlle
de Varandeuil dominée par un père
égoïste. Leurs vies d'adulte, en revanche, sont
opposées : Germinie aime, sinon les hommes, au
moins l'amour physique, alors que Mlle de Varandeuil semble
définitivement vierge ; Germinie vit dans la
duplicité, sa maîtresse est loyale ; la
vie de Germinie est une chute, certes, mais de la chute elle
a le mouvement, tandis que Mlle de Varandeuil vit sans
surprise dans un univers feutré, elle est immobile.
Semblables et différentes, elles vivent ensemble, et
s'aiment à leur manière ; aucune des deux
ne pourrait vivre sans l'autre. Où commence la
fiction ? Dans le roman,
Germinie est à la place qu'occupait Rose dans la
réalité, domestique à la vie trop
libre, dans une maison de la rue Saint-Georges (celle
d'Edmond et Jules). Mlle de Varandeuil, elle, est une
pièce rapportée, puisque Cornélie de
Courmont étant étrangère à cette
maison. La question que l'on se pose est celle-ci :
pourquoi les Goncourt ont-ils mis à leur propre place
Mlle de Varandeuil ? Tout se passe comme s'ils avaient
décidé de ne point se mettre en
scène : pudeur bien compréhensible. Mais
à la question : pourquoi Mlle de
Varandeuil ? Pourquoi Cornélie de
Courmont ? nous n'avons aucune réponse. Pourquoi
ont-ils mis Germinie sous l'autorité d'une
femme ? Parce que Rose avait été au
service de leur propre mère ? Mais Mme de
Goncourt, semble-t-il, n'est présente dans le livre
que par le biais des goûters d'enfants, et les
Goncourt ont, eux-mêmes, donné le nom du
modèle de Mlle de Varandeuil. Fausse piste, tout se
passe entre Germinie et Mlle de Varandeuil. Tout se passe
comme si les Goncourt, à la recherche d'une figure
antithétique de Germinie avaient trouvé
Cornélie de Courmont. Fort bien. Mais ils assurent
également avoir décrit exactement, en Mlle de
Varandeuil, leur cousine Cornélie : Les «biographies
véridiques» de Germinie-Rose et de Mlle de
Varandeuil-Cornélie ne sont pas sur le même
plan. Effet délibéré ou liberté
laissée par les Goncourt à leur imagination,
sans se poser de questions ? On se gardera de
répondre. Reste que la prétendue exactitude de
la biographie de Mlle de Varandeuil et celle de Germinie est
mise à mal. Dans la réalité, jamais les
vies de Cornélie et de Rose ne se sont
croisées ; les biographies de Germinie-Rose et
de Mlle de Varandeuil-Cornélie sont, chacune pour sa
part, exactes, avec cette réserve que l'enfance seule
de Mlle deVarandeuil est exacte, et sans doute aussi son
caractère. Ce qui est, en revanche, inventé,
est leur croisement. Jamais Rose n'a aimé une
maîtresse, comme Germinie aime Mlle de
Varandeuil ; jamais Cornélie de Courmont n'a
été intriguée et séduite,
déçue aussi, par une femme comme Mlle de
Varandeuil l'a été devant Germinie. Hors du
réel Peut-être les Goncourt
ont-ils été la proie de mouvements ou
impulsions contradictoires. Ils ont voulu, c'est certain,
retracer la vie de Rose derrière celle de Germinie,
et c'était, peut-être, en partie un mouvement
de piété, en partie un essai de s'expliquer
à eux-mêmes, écrivant, comment et
pourquoi Germinie les avait trompés si facilement.
Ils n'ont pas retracé la vie réelle de
Cornélie, mais ils ont imaginé, après
avoir décrit, exactement cette fois, son enfance, une
vie plausible pour Mlle de Varandeuil en compagnie d'une
servante dévouée et hystérique.
Là, nous sommes dans la reproduction de la
réalité, une réalité à
laquelle nous sommes d'autant plus sensibles qu'elle se
renforce de se déployer dans un Paris si exactement
reproduit : le quartier Saint-Georges où se
concentraient les maisons habitées par les lorettes,
le bal de la Boule Noire, les fortifications, les dimanches
à la campagne, une pauvre campagne, la misère
des accouchements à la Bourbe, les cafés
sordides, la chasse à l'homme - les documents des
Goncourt sont irremplaçables et leur art nous les
rend peut-être plus sensibles, en 2001, qu'ils ne
l'étaient pour les lecteurs de 1865. Germinie Lacerteux
est-il cela seul, un recueil de documents , aussi exacts et
transcrit avec art soient-ils ? On posait la
question : ce roman appartient-il à la
même veine que ceux de Zola ? Non, certes. Les
romans de Zola tiennent au corps, ils sont nourrissants - et
épais. Primaires et linéaires, du travail bien
fait et décevant pour l'imagination. Germinie
Lacerteux, au contraire, recèle une part
d'inconnaissable peut-être irréductible.
L'attrait du livre, sa singularité, vient de ce que
l'on ne peut déterminer, comme dans les ouvrages
ouvertement fantastiques, où est le réel et
où l'imaginé. À un moment, que l'on ne
saurait d'ailleurs déterminer, on a le sentiment
d'être entraînés hors de la
réalité selon un mouvement que les Goncourt
n'ont pas voulu maîtriser. Le livre, apparemment bien
construit avec ses antithèses, ses descriptions
jamais ennuyeuses, ses personnages vivants, son
côté balzacien, mais balzacien moderne, est
comme un château de cartes que l'on s'attend à
voir s'effondrer. Comme une forêt
indéterminée où se met à
souffler un vent dont on sait qu'il abattra tous les arbres.
Dans ce vide, la liberté d'interpréter du
lecteur s'engouffre. Est-ce à dire que le
roman est incomplet ? Il est plutôt un OFNI -
objet fictionnel non identifié. Roman, oui, mais qui
a créé deux types, Mlle de Varandeuil et
Germinie. Des femmes sacrifiées, nous en avons tous
connu, et des femmes grugées par des hommes. Des
femmes doubles, aimantes en famille et âpres dans la
recherche de l'amour physique, également. Seule une
subjectivité aussi exacerbée que celle des
Goncourt, alliée à leur culte du document
pouvait restituer et tout à la fois inventer une
femme aussi vivante que Mlle de Varandeuil, une femme aussi
ambiguë que Germinie.

Que Germinie soit
Rose, personne n'en doute ; que les frères
écrivirent leur livre à la suite du choc
par eux reçu devant la duplicité d'une
femme en qui ils avaient confiance, c'est certain. Mais
que représente ce livre, pour nous, en 2001 ?
Doit-on le lire comme un quelconque livre de
Zola ?
«[Germinie
Lacerteux a été]
étudiée et montrée par nous en
service chez notre vieille cousine, Mlle de C
t,
dont nous écrivions une biographie
véridique à la façon d'une
biographie d'histoire moderne»
(Deuxième préface, Germinie
Lacerteux, Quantin 1886, p. XIX).
ILLUSTRATION
Illustration pour Germinie
Lacerteux (Modern-Bibliothèque, Arthème Fayard et
Cie, s.d. [1913]), p. 63, d'après une aquarelle
de J. Jamet.
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