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Sœur Philomène  

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D'une mèche de cheveux dérobée à l'œuvre amère et désolée 


Sœur Philomène est citée dans l'édition
dite définitive, Flammarion-Fasquelle, s.d [1922].

     «Si nous avons commis un livre bête, je m'en lave les mains : c'est votre faute, c'est la faute de Bouilhet, qui chez vous a laissé tomber un mot qui nous a fait faire un roman». Voilà ce qu'écrit Jules à Flaubert (lettre du 10 juillet 1861), une fois Sœur Philomène parue.

L'histoire avait commencé un an et demi plus tôt, chez Flaubert, le 5 février 1860, lors d'un déjeuner dominical : «Bouilhet nous conte cette jolie nouvelle d'une sœur de l'hôpital de Rouen, où il était interne. Peut-être amour platonique avec un interne de ses amis. Bouilhet le trouve pendu un matin. Sœurs cloîtrées et ne descendant dans la cour de l'hôpital que le jour du Saint-Sacrement. La sœur entre dans la chambre du mort, s'agenouille ; prière muette d'un quart d'heure. Lui, lui donna dans la main, sans un mot, une mèche de cheveux du mort. Elle ne lui en parla jamais.» (Journal, 5 février 1860).

Maturation

 L'anecdote est enregistrée, puis… rien, ou rien qu'une vague idée. Cette anecdote elle-même sera transformée, on ne sait quand. L'ami de Bouilhet avait donné, en silence, mais donné, la mèche de cheveux à la sœur ; pour les Goncourt, la sœur dérobe cette mèche. Le 24 avril, Flaubert leur envoie deux lettres de recommandation pour les docteurs Jules Cloquet et Dumont, mais on a le sentiment que les Goncourt traînent les pieds, car ils ne les utilisent pas. Remerciant Flaubert, ils annoncent qu'ils «piochent», mais «sur un sacré peintre» ; sans doute Prud'hon, puisque ce fascicule de L'Art du XVIIIe siècle paraîtra en 1861. Lorsqu'au mois de juin ils plongent dans la France provinciale, à Bar-sur-Seine, chez leur cousin Labille, c'est «sans idées à ruminer» (Journal, 26 juin) ; «nous végétons à cœur joie» ont-ils écrit à Flaubert (16 juin). Comme toujours à Bar-sur-Seine, ils mangent, digèrent et s'ennuient.

Revenus à Paris le 10 juillet, les Goncourt y rencontrent Flaubert plusieurs fois au mois d'août. L'entreprise du livre progresse quelque peu, puisqu'ils ont trouvé un nom pour la sœur et ont demandé, à Flaubert, de nouvelles recommandations : «Flaubert, à qui nous avons demandé de nous aboucher pour notre roman de Sœur Philomène avec les hôpitaux nous mène chez le docteur Follin» (Journal, 30 août 1860). Le jeudi 30 août, tous quatre déjeunent ensemble, mais ce ne sont que travaux d'approche : un repas de deux heures. Aucune recherche sur le terrain, - ils attendront le mois de décembre (voir le Journal, 18 décembre) pour aller à l'hôpital de la Charité, et dans le service du docteur Velpeau. On a le sentiment que la conversation avec Follin les a refroidis plutôt qu'enflammés, «notre livre grossit dans le rêve de notre tête, jusqu'à nous effrayer» (Journal, 30 août 1860). En attendant de se mettre à l'ouvrage, vacances.

Le livre commence à remuer

Du 3 septembre au 30 de ce mois, ils parcourent l'Allemagne et la Suisse, avec Saint-Victor ; musées, théâtres, bordels, ils voient tout et notent leurs impressions, rien sur Sœur Philomène. Pourtant, l'une de leurs notes sera exploitée dans le livre : à Berlin (voir Journal, 8 septembre 1860), Edmond et Jules ont ramené dans leur chambre d'hôtel deux jeunes filles peu farouches, l'une d'elles «a le type délicieux et tendre d'un visage de Memling», écrivent-ils ; Céline, la jeune amie de Philomène au couvent, aura le front «d'une petite vierge de Memling» (Sœur Philomène, p. 35).
Retour en France ; ils ne sont pas encore allés à l'hôpital, mais ils «piochent» - comme l'on disait : «Tous ces temps-ci, travaillé à notre roman de Sœur Philomène» (Journal, 21 novembre 1860).

Documents et sensations

Lorsque les frères, au mois de décembre (les 18, 23 et 26), ont enfin eu le courage d'aller à la Charité, ils rendent compte, dans le Journal, de leur visite. Les notations sont reprises, dans le roman, à peine transposées ; le livre débute par la ronde de nuit, rédigée, dans le Journal, dès le mois de décembre. L'étude à l'hôpital «sur le vrai, sur le vif [vif, entendre : vivant]» (Journal, 18 décembre 1860) est nécessaire - pour eux -, il n'est pas sûr qu'elle soit le plus intéressant de leur travail de création. Ce qui importe, pour le livre, échafaudage ou maturation, est, tout autant que les faits, la nébuleuse de sentiments qui naissent en ces appareils sensibles et compliqués, les Goncourt. Et qu'enregistrent-ils ? Par exemple, que la vision de têtes de femmes sur des oreillers bleuâtres, leur donne envie de faire l'amour (18 décembre). Érotisme toujours : «Il faut nous arracher de là [l'atmosphère de l'hôpital], demain, au plus tôt, par quelque distraction violente, qui nous relance dans notre ancien monde d'idées et de pensées préoccupantes» (27 décembre).

Qu'ils soient écœurés par les odeurs de l'hôpital, nulle surprise. Plus étrange, (noté le 27), ils éprouvent un «singulier sentiment de peur». Dans la mémoire immédiate de la visite, l'hôpital s'est transformé en un lieu onirique, et la description, elle aussi immédiate ou presque, de la ronde nocturne de Philomène traduira en mots ces sentiments de rêve d'où la pesanteur du réel semble exclue.

Construire le livre

Comment et pourquoi une religieuse vole-t-elle une mèche de cheveux de l'interne dont elle est tombée amoureuse ? Plus généralement, comment une religieuse en arrive-t-elle à tomber amoureuse d'un homme ? Il a fallu construire un passé à Philomène, et tracer, en partant de sa fin, un chemin que le lecteur empruntera en sens inverse. Comment inventer une enfance qui mène à une vie religieuse, certes, mais aussi sentimentale ? En liant amour et religion. Les Goncourt ont dû (c'est une hypothèse) feuilleter leur Journal, et relire une page ancienne (Journal, 5 août 1857) ; ils y rapportaient que leur bonne, Rose Malingre, leur avait donné des lettres mystiques et amoureuses écrites par une jeune couventine, amie de la nièce de Rose. Le voilà le document dont ils avaient besoin, les lettres auront leur place dans le roman, où elles ont un rôle à jouer. La véritable religieuse, mue par un amour divin, c'est Céline, mais Philomène est contaminée, un temps, par ce mysticisme. Puis, il faut une faille, pour que l'amour humain s'introduise dans la vie de Philomène, ce sera la perte de l'amour divin, un moment éprouvé, pour laisser la place à un amour humain, celui d'une femme pour un homme. Voilà un temps reconstruit, celui d'un amour qui naît et se développe, amour qui est comme doublé par le premier amour humain de Marie, celui qu'elle éprouvait, autrefois, pour Henri, soit : Edmond et Jules. Deux temps au moins s'entrecroisent, celui des auteurs et celui de personnages - moins inventés que composés grâce à des personnes réelles.

À mesure que les Goncourt avancent dans leur livre, ils entrent dans une durée proprement littéraire.Au temps, s'ajoute l'espace, ils vivent dans leur livre comme en une maison, une demeure qu'ils construisent en même temps qu'ils y vivent déjà. Elle est construite avec des documents pris à la vie dans lesquels s'imbriquent des images singulières, fruits de leur imagination. Maison où parfois ils s'ennuient, tels au mois de janvier (Journal, le 30), «arrêt dans notre travail […], repos paresseux au milieu de notre roman». Le livre a commencé par une image, très cinématographique, celle de la ronde, la nuit, à l'hôpital. Pour nous, les images sont celles du cinéma en noir et blanc ; pour les Goncourt, elles venaient (Saint-Victor le souligne) de Rembrandt. Dans l'image inaugurale du livre, le noir est une lumière, une chandelle avance comme d'elle-même ; le livre se termine par une autre image, où la lumière est de nouveau celle d'une chandelle - qui éclaire des murs blancs, des rideaux blancs, la robe blanche de Philomène, mais aussi une cheminée noire, une glace à l'encadrement de papier doré.


 

Le livre leur échappe

Les Goncourt ont écrit, c'est indéniable, un livre sur les hôpitaux et la charité toute populaire des religieuses ; un livre documenté, certes, mais surtout vivant, avec des dialogues et des niveaux de langage - les internes ne parlent pas comme les religieuses - , avec des personnages qui ont une histoire qui progresse. Les auteurs ont pourtant conscience que leur matériau leur a échappé ; le livre, au cours de sa création, est devenu, dira-t-on un objet ? non, un être indépendant. En réalité, ce livre existait en eux, bien qu'informe, avant même qu'ils l'écrivissent, et/mais ils ont devant lui la surprise du père qui ne reconnaît pas ses enfants, tout en sachant qu'ils sont de lui : «Et quelquefois, comme pour ce roman de Sœur Philomène, le livre qui vous sort des mains ne vous semble pas sorti de vous-même ; il vous étonne comme quelque chose qui était en vous et dont vous n'aviez pas conscience» (Journal, février 1861).

Un livre sorti d'eux-mêmes, et de la partie d'eux-mêmes qui était fascinée par l'amour, peut-être par ce qu'il y a, en tout amour, de part interdite. Un livre sur l'amour, écrit par ceux qui reconnaissaient volontiers n'avoir jamais éprouvé de véritable amour ? Sans doute. Un livre, aussi, sur le peuple, puisque c'est dans cette catégorie que les Goncourt le plaçaient (voir au début de Germinie Lacerteux, Charpentier 1865, la page d'annonce des œuvres déjà publiées). Nous pouvons, rétrospectivement, aller plus loin, et voir ce que les Goncourt ne pouvaient voir, tout ce qu'il y a, déjà, en Philomène, de ce qu'il y aura en Germinie Lacerteux et Madame Gervaisais : courir à sa perte, se détruire, disparaître - dans l'horreur, la mort.



 

ILLUSTRATION
Dessin de Gustave Doré, représentant la salle de garde décorée de l'hôpital de la Charité en 1860.
La gravure sur bois du dessin, par Linton, parut dans Le Monde illustré en 1860.

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