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Sur Philomène |
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«Si
nous avons commis un livre bête, je m'en lave les
mains : c'est votre faute, c'est la faute de Bouilhet,
qui chez vous a laissé tomber un mot qui nous a fait
faire un roman». Voilà ce qu'écrit Jules
à Flaubert (lettre du 10 juillet 1861), une fois
Sur Philomène parue. L'histoire avait
commencé un an et demi plus tôt, chez Flaubert,
le 5 février 1860, lors d'un déjeuner
dominical : «Bouilhet nous conte cette jolie
nouvelle d'une sur de l'hôpital de Rouen,
où il était interne. Peut-être amour
platonique avec un interne de ses amis. Bouilhet le trouve
pendu un matin. Surs cloîtrées et ne
descendant dans la cour de l'hôpital que le jour du
Saint-Sacrement. La sur entre dans la chambre du mort,
s'agenouille ; prière muette d'un quart d'heure.
Lui, lui donna dans la main, sans un mot, une mèche
de cheveux du mort. Elle ne lui en parla jamais.»
(Journal, 5 février 1860). Maturation L'anecdote est
enregistrée, puis
rien, ou rien qu'une vague
idée. Cette anecdote elle-même sera
transformée, on ne sait quand. L'ami de Bouilhet
avait donné, en silence, mais donné, la
mèche de cheveux à la sur ; pour
les Goncourt, la sur dérobe cette mèche.
Le 24 avril, Flaubert leur envoie deux lettres de
recommandation pour les docteurs Jules Cloquet et Dumont,
mais on a le sentiment que les Goncourt traînent les
pieds, car ils ne les utilisent pas. Remerciant Flaubert,
ils annoncent qu'ils «piochent», mais «sur un
sacré peintre» ; sans doute Prud'hon,
puisque ce fascicule de L'Art du XVIIIe siècle
paraîtra en 1861. Lorsqu'au mois de juin ils plongent
dans la France provinciale, à Bar-sur-Seine, chez
leur cousin Labille, c'est «sans idées à
ruminer» (Journal, 26 juin) ; «nous
végétons à cur joie» ont-ils
écrit à Flaubert (16 juin). Comme toujours
à Bar-sur-Seine, ils mangent, digèrent et
s'ennuient. Revenus à Paris le 10
juillet, les Goncourt y rencontrent Flaubert plusieurs fois
au mois d'août. L'entreprise du livre progresse
quelque peu, puisqu'ils ont trouvé un nom pour la
sur et ont demandé, à Flaubert, de
nouvelles recommandations : «Flaubert, à
qui nous avons demandé de nous aboucher pour notre
roman de Sur Philomène avec les
hôpitaux nous mène chez le docteur Follin»
(Journal, 30 août 1860). Le jeudi 30 août, tous
quatre déjeunent ensemble, mais ce ne sont que
travaux d'approche : un repas de deux heures. Aucune
recherche sur le terrain, - ils attendront le mois de
décembre (voir le Journal, 18 décembre)
pour aller à l'hôpital de la Charité, et
dans le service du docteur Velpeau. On a le sentiment que la
conversation avec Follin les a refroidis plutôt
qu'enflammés, «notre livre grossit dans le
rêve de notre tête, jusqu'à nous
effrayer» (Journal, 30 août 1860). En
attendant de se mettre à l'ouvrage,
vacances. Le livre commence
à remuer Du 3 septembre au 30 de ce
mois, ils parcourent l'Allemagne et la Suisse, avec
Saint-Victor ; musées, théâtres,
bordels, ils voient tout et notent leurs impressions, rien
sur Sur Philomène. Pourtant, l'une de
leurs notes sera exploitée dans le livre :
à Berlin (voir Journal, 8 septembre 1860),
Edmond et Jules ont ramené dans leur chambre
d'hôtel deux jeunes filles peu farouches, l'une
d'elles «a le type délicieux et tendre d'un
visage de Memling», écrivent-ils ;
Céline, la jeune amie de Philomène au couvent,
aura le front «d'une petite vierge de Memling»
(Sur Philomène, p. 35). Documents et
sensations Lorsque les frères,
au mois de décembre (les 18, 23 et 26), ont enfin eu
le courage d'aller à la Charité, ils rendent
compte, dans le Journal, de leur visite. Les
notations sont reprises, dans le roman, à peine
transposées ; le livre débute par la
ronde de nuit, rédigée, dans le
Journal, dès le mois de décembre.
L'étude à l'hôpital «sur le vrai,
sur le vif [vif, entendre :
vivant]» (Journal, 18 décembre
1860) est nécessaire - pour eux -, il n'est pas
sûr qu'elle soit le plus intéressant de leur
travail de création. Ce qui importe, pour le livre,
échafaudage ou maturation, est, tout autant que les
faits, la nébuleuse de sentiments qui naissent en ces
appareils sensibles et compliqués, les Goncourt. Et
qu'enregistrent-ils ? Par exemple, que la vision de
têtes de femmes sur des oreillers bleuâtres,
leur donne envie de faire l'amour (18 décembre).
Érotisme toujours : «Il faut nous arracher
de là [l'atmosphère de
l'hôpital], demain, au plus tôt, par quelque
distraction violente, qui nous relance dans notre ancien
monde d'idées et de pensées
préoccupantes» (27 décembre). Qu'ils soient
écurés par les odeurs de
l'hôpital, nulle surprise. Plus étrange,
(noté le 27), ils éprouvent un «singulier
sentiment de peur». Dans la mémoire
immédiate de la visite, l'hôpital s'est
transformé en un lieu onirique, et la description,
elle aussi immédiate ou presque, de la ronde nocturne
de Philomène traduira en mots ces sentiments de
rêve d'où la pesanteur du réel semble
exclue. Construire le
livre Comment et pourquoi une
religieuse vole-t-elle une mèche de cheveux de
l'interne dont elle est tombée amoureuse ? Plus
généralement, comment une religieuse en
arrive-t-elle à tomber amoureuse d'un homme ? Il
a fallu construire un passé à
Philomène, et tracer, en partant de sa fin, un chemin
que le lecteur empruntera en sens inverse. Comment inventer
une enfance qui mène à une vie religieuse,
certes, mais aussi sentimentale ? En liant amour et
religion. Les Goncourt ont dû (c'est une
hypothèse) feuilleter leur Journal, et relire
une page ancienne (Journal, 5 août 1857) ;
ils y rapportaient que leur bonne, Rose Malingre, leur avait
donné des lettres mystiques et amoureuses
écrites par une jeune couventine, amie de la
nièce de Rose. Le voilà le document dont ils
avaient besoin, les lettres auront leur place dans le roman,
où elles ont un rôle à jouer. La
véritable religieuse, mue par un amour divin, c'est
Céline, mais Philomène est contaminée,
un temps, par ce mysticisme. Puis, il faut une faille, pour
que l'amour humain s'introduise dans la vie de
Philomène, ce sera la perte de l'amour divin, un
moment éprouvé, pour laisser la place à
un amour humain, celui d'une femme pour un homme.
Voilà un temps reconstruit, celui d'un amour qui
naît et se développe, amour qui est comme
doublé par le premier amour humain de Marie, celui
qu'elle éprouvait, autrefois, pour Henri, soit :
Edmond et Jules. Deux temps au moins s'entrecroisent, celui
des auteurs et celui de personnages - moins inventés
que composés grâce à des personnes
réelles. À mesure que les
Goncourt avancent dans leur livre, ils entrent dans une
durée proprement littéraire.Au temps, s'ajoute
l'espace, ils vivent dans leur livre comme en une maison,
une demeure qu'ils construisent en même temps qu'ils y
vivent déjà. Elle est construite avec des
documents pris à la vie dans lesquels s'imbriquent
des images singulières, fruits de leur imagination.
Maison où parfois ils s'ennuient, tels au mois de
janvier (Journal, le 30), «arrêt dans notre
travail [
], repos paresseux au milieu de notre
roman». Le livre a commencé par une image,
très cinématographique, celle de la ronde, la
nuit, à l'hôpital. Pour nous, les images sont
celles du cinéma en noir et blanc ; pour les
Goncourt, elles venaient (Saint-Victor le souligne) de
Rembrandt. Dans l'image inaugurale du livre, le noir est une
lumière, une chandelle avance comme
d'elle-même ; le livre se termine par une autre
image, où la lumière est de nouveau celle
d'une chandelle - qui éclaire des murs blancs, des
rideaux blancs, la robe blanche de Philomène, mais
aussi une cheminée noire, une glace à
l'encadrement de papier doré.
Le livre leur
échappe Les Goncourt ont
écrit, c'est indéniable, un livre sur les
hôpitaux et la charité toute populaire des
religieuses ; un livre documenté, certes, mais
surtout vivant, avec des dialogues et des niveaux de langage
- les internes ne parlent pas comme les religieuses - , avec
des personnages qui ont une histoire qui progresse. Les
auteurs ont pourtant conscience que leur matériau
leur a échappé ; le livre, au cours de sa
création, est devenu, dira-t-on un objet ? non,
un être indépendant. En réalité,
ce livre existait en eux, bien qu'informe, avant même
qu'ils l'écrivissent, et/mais ils ont devant lui la
surprise du père qui ne reconnaît pas ses
enfants, tout en sachant qu'ils sont de lui : «Et
quelquefois, comme pour ce roman de Sur
Philomène, le livre qui vous sort des mains ne
vous semble pas sorti de vous-même ; il vous
étonne comme quelque chose qui était en vous
et dont vous n'aviez pas conscience» (Journal,
février 1861). Un livre sorti
d'eux-mêmes, et de la partie d'eux-mêmes qui
était fascinée par l'amour, peut-être
par ce qu'il y a, en tout amour, de part interdite. Un livre
sur l'amour, écrit par ceux qui reconnaissaient
volontiers n'avoir jamais éprouvé de
véritable amour ? Sans doute. Un livre, aussi,
sur le peuple, puisque c'est dans cette catégorie que
les Goncourt le plaçaient (voir au début de
Germinie Lacerteux, Charpentier 1865, la page
d'annonce des uvres déjà
publiées). Nous pouvons, rétrospectivement,
aller plus loin, et voir ce que les Goncourt ne pouvaient
voir, tout ce qu'il y a, déjà, en
Philomène, de ce qu'il y aura en Germinie Lacerteux
et Madame Gervaisais : courir à sa perte, se
détruire, disparaître - dans l'horreur, la
mort.
Sur Philomène est citée dans
l'édition
dite définitive, Flammarion-Fasquelle, s.d
[1922].
Retour en France ; ils ne sont pas encore allés
à l'hôpital, mais ils «piochent» -
comme l'on disait : «Tous ces temps-ci,
travaillé à notre roman de Sur
Philomène» (Journal, 21 novembre
1860).

ILLUSTRATION
Dessin de Gustave Doré,
représentant la salle de garde décorée de
l'hôpital de la Charité en 1860.
La gravure sur bois du dessin, par Linton, parut dans Le Monde
illustré en 1860.
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