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Henriette Maréchal  

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La pièce de tous les malentendus

 

   Ce fut une suite de méprises, d'erreurs, avec des hauts très hauts (avant la représentation) et des bas désespérants. Les auteurs eussent été contents qu'elle fût acceptée même par le théâtre du Vaudeville ; c'est au Théâtre-Français qu'elle fut reçue. Cette pièce qui, pour les Goncourt, fut comme un premier enfant, n'était, pour Édouard Thierry, l'administrateur de la Comédie-Française, qu'un pis-aller ; il pensait la faire jouer en été, pour étoffer une saison traditionnellement un peu creuse. Une fois acceptée (elle passa l'épreuve de la lecture le 8 mai 1865), la pièce des Goncourt focalise tous leurs espoirs. Ils ont dû éprouver ce qu'ils écriront avoir éprouvé le matin de la première représentation, «le théâtre! Nous au théâtre!» (Journal, 5 décembre 1865). Janin leur avait dit, après l'échec de leur En 18.. : «Pour arriver, voyez-vous, il n'y a que le théâtre…» (Journal, 21 décembre 1851). Maintenant, ils vont être reconnus, c'est sûr ; or, Henriette Maréchal est restée, dans l'histoire du théâtre français au XIXe siècle, comme l'une des chutes les retentissantes. On croyait les deux frères méprisants, ils étaient vulnérables, et tombèrent malades, ou presque, de leur échec. Reçus par la princesse Mathilde, ils avaient pensé être sinon protégés des foudres de la police qu'ils craignaient tant depuis qu'ils étaient passés en Correctionnelle. C'est cet illustre patronage qui fut la cause, une des causes, de la déroute. Le soir de la première représentation, en effet, une cabale fait tomber la pièce, qui n'aura que six représentations. Et toutes houleuses : les gens venaient en foule voir la pièce, mais pour assister sinon prendre part au désordre. Quinze ans d'efforts, pour en arriver là!

Revenons en arrière.  

 

Prologue, des embryons de pièces

 L'édition chez Charpentier (1879), sous le titre Théâtre, des deux pièces, Henriette Maréchal et La Patrie en danger, offre une préface d'Edmond, datée du 11 mai 1879, où sont répertoriées les pièces écrites par eux depuis leur plus jeune âge. Edmond, dans cette préface, recopie souvent les pages de leur Journal. Normal, il refait l'historique de leur œuvre théâtrale, depuis la rhétorique de Jules. Pourtant, il est à peine digne de mention, le drame en cinq actes et en vers écrit par Jules à dix-sept ans, Étienne Marcel. Tout aussi insignifiant, un vaudeville en deux actes, écrit à deux (1850), Sans titre. Le vaudeville est lu à Sainville, acteur du Palais-Royal, sans déchaîner, c'est le moins que l'on puisse dire, son enthousiasme. Refusé! (octobre 1850). Le mois suivant, nouvelle pièce, toujours un vaudeville, nouveau refus du Palais-Royal. Les trois actes s'intitulaient Abou-Hassan.

En 1851, encouragés par Janin, les Goncourt écrivent une revue de l'année, La Nuit de la Saint-Sylvestre qui serait jouée au Théâtre-Français le 31 décembre : refusée! Mais un tout petit pas vient d'être fait : le texte en est publié dans L'Éclair. Des broutilles, encore : en 1852, un acte tiré de En 18.., proposé à Lemoine-Montigny, directeur du Gymnase : refusé! Sans date, un opéra-comique destiné au Théâtre-Lyrique, Mam'selle Zirzabelle, dont la prose, croit se rappeler Edmond, s'ornait de vers écrits par Jules. Refusé! Écrivant l'Histoire de la Société française pendant le Directoire, ils mettent leurs documents à profit pour composer un acte, présenté au Théâtre-Français, Incroyables et Merveilleuses : la pièce fut perdue par le théâtre. Ajoutons qu'elle avait un autre titre, Le Retour à Ithaque (voir le Journal, 14 janvier 1858).

Plus important, cette fois: en 1857, les Hommes de lettres, quatre actes, présentés d'abord au Gymnase, puis au Vaudeville (le directeur en était Goudchaux, bientôt remplacé par Beaufort). Refusés! En 1860, la pièce est de nouveau refusée, cette fois à l'Odéon, par Charles de La Rounat. En 1858, (Journal, 1er mars 1858), les Goncourt ont eu un avant-goût, sans y croire pour eux, de l'échec au théâtre, en assistant à la chute du Retour du mari, par Mario Uchard : «Tristesse et effroi pour nous-mêmes d'une pareille salle, qui peut-être ferait le même visage à une pièce littéraire, étincelante de verve, de mots et de poésie…». Plaignons-les, ce sera pis encore.

Premier acte, espoirs

Le 30 décembre 1863, Jules vient de terminer la scène 10 de l'acte I. La pièce achevée (elle s'appelait alors Henriette), les Goncourt la proposent à Beaufort, directeur du Vaudeville : air connu, refusée! Deux ans plus tard, les Goncourt sont devenus les familiers de la princesse Mathilde (leur premier dîner à Saint-Gratien date du 16 août 1862) et, dans son salon, ils entendent la lecture du Supplice d'une femme, dans la version du seul Émile de Girardin - Alexandre Dumas fut, ensuite, appelé au secours en carcassier.

Pourquoi ne pas lire leur dernière pièce ? Trop émotifs pour le faire eux-mêmes, ils se font remplacer par Lockroy. Encouragés par la réception de l'auditoire, ils proposent Henriette à Harmand, alors devenu directeur du Vaudeville. Pas de réponse. Un auditeur, chez la princesse, venait lui-même de faire recevoir une pièce, La Pomme, à la Comédie-Française : c'était Banville, garant de poids. «La modernité de l'acte des masques [le premier acte, lors du bal carnavalesque à l'Opéra]», «les étincelles du dialogue», «la franchise du jet dans l'œuvre entière» (A. Delzant, Les Goncourt, Charpentier, 1889, p. 111), voilà ce qu'il a aimé. On cite le jugement tout au long, car ses deux premiers attendus sont, aujourd'hui encore pertinents. La pièce est reçue, les répétitions commencent, «l'un des frères, Edmond, était franchement insupportable, l'autre, Jules, plus doux» (Souvenirs de M. Delaunay de la Comédie-Française, Calmann-Lévy, 1901, p 177), les journaux ont été alertés. Les amis se préparent, tel Flaubert et la princesse Mathilde : «je suis comme vous, très angoissé relativement à Mademoiselle Henriette. Et je vous remercie beaucoup de la bonne place que vous m'offrez pour l'entendre» (lettre de Flaubert à la princesse, [23 novembre 1865], Correspondance, Bibl. de la Pléiade, t. III, p. 466). Le même jour, lettre aux bichons, le style est différent, le fond identique : «La Princesse m'offre une place dans sa loge. Si vous aimez mieux que je sois au paradis ou aux latrines, faites. On ne vient pas pour s'amuser aux 1res des amis, mais pour les servir» (ibid., p. 467).

L'horizon est clair, «tout le théâtre croit comme nous à un immense succès», «de la nervosité presque maladive dans du bonheur» (Journal, 3 décembre et 4 décembre 1865). Le 5 décembre au matin, visite au mentor, Janin, qui d'ailleurs n'allait plus au théâtre et faisait ses feuilletons d'après les comptes rendus de son entourage - ce soir-là, ce sera sa femme. Pauvres bichons, ils croient s'être prémunis! Fatigués mais surexcités, ils vont au massacre, sans le savoir.

Deuxième acte, l'orage se prépare

Le mardi 5 décembre, on joue (on essaiera de jouer), à la Comédie-Française, Henriette Maréchal, drame en trois actes, en prose. Got est Pierre de Bréville, Delaunay Paul de Bréville, Lafontaine M. Maréchal, Mme Victoria-Lafontaine Henriette Maréchal, Mme Arnould-Plessy (la préférée d'Edmond) Mme Maréchal, Dinah Félix (une des sœurs de Rachel) Thérèse, Bressant, un Monsieur en habit noir.. La pièce est précédée d'un prologue en vers par Théophile Gautier, récité par Mlle Ponsin. Elle est suivie, le 5 décembre, d'une comédie en un acte, en vers, de Ponsard, Horace et Lydie, puis du Dépit amoureux de Molière. On jouera aussi, lors d'autres séances, Les Précieuses ridicules.

Avant que la pièce fût représentée, il y avait eu des signes d'agitation dont personne n'avait pris la mesure. Édouard Thierry avait compté sur la commission de censure pour supprimer des termes alors malsonnants. «Il va falloir compter avec la censure très animée, dit-on, contre la pièce, et dont le rapport conclura peut-être à l'interdiction» écrit Jules à Flaubert (novembre 1865 ; J. de Goncourt, Lettres, Flammarion-Fasquelle, p. 263). Le 2 décembre, le censeur Planté autorisa la représentation C'est que la princesse Mathilde était intervenue, demandant au ministre de la maison de l'Empereur, le maréchal Vaillant, de «museler» (le verbe est d'Alidor Delzant) les censeurs. Nous n'avons rien inventé avec nos campagnes de promotion : la presse publie, toujours avant le 5 décembre, quantité d'échos, favorables ou défavorables sur la pièce. Jules continue : «Aujourd'hui a paru un article anonyme du Nord que j'ai tout lieu d'attribuer à X… [l'article n'était pas signé], et qui dénonce au public et au Pouvoir la pièce ignoble des auteurs d'un livre "pire que Madame Bovary", sic». On faisait à notre pièce, par avance, écrivent les Goncourt dans «Histoire de la pièce» (datée du 12 décembre 1865, et précédant le texte imprimé de la pièce), «la méchante et basse guerre des cancans calomnieux, des citations falsifiées, et des dénonciations anonymes». Mais, par avance, aussi, «on organisait depuis plus de trois mois, dans les journaux, une contre-cabale pour la faire réussir», c'est Henri Rochefort qui l'écrit (Le Soleil, 10 décembre 1865).

Troisième acte, le désastre

Le 5 décembre, avant la représentation, au poulailler, on chante Le Sire de Framboisy : le choix n'est pas anodin, le sire de Framboisy avait pris «femme trop jeune», comme Napoléon III, et la chanson était l'emblème des anti-impérialistes. Le public chahute Horace et Lydie, de Ponsard, donné au début, mais écoute le prologue de Théophile Gautier pour Henriette Maréchal, et même le début du premier acte. À l'injure «abonné de la Revue des Deux Mondes», lesdits abonnés, jusque là bienveillants, passent à l'ennemi. Fin du premier acte, dans les sifflets et les bravos. Second acte, énorme bruit dans la salle ; au troisième acte, les acteurs ne peuvent même pas dire leur rôle. Got mit dix minutes à pouvoir prononcer le nom des auteurs. La représentation du 11 fut la plus agitée, la plus calme, celle du lendemain. La pièce fut retirée sur ordre, par le maréchal Vaillant, le 17. Les raisons de la cabale sont encore obscures, et l'action de Georges Cavalier (Pipe-en-Bois) incertaine. On a consacré une étude spéciale à cette question.

Le spectacle est fini, place à l'histoire littéraire

Après avoir raconté l'échec injustifié d'Henriette Maréchal, Got enchaîne :«Bien différente est la destinée de La Famille Benoîton au Vaudeville…». Certes. Mais qui monterait, qui même lit pour son plaisir, aujourd'hui, La Famille Benoîton ? - comédie de V. Sardou, représentée pour la première fois au Vaudeville le 4 novembre 1865.

Oublions la cabale, «Henriette Maréchal ne méritait ni cet excès d'honneur, ni cette indignité» (Journal d'Edmond Got, 18 décembre 1865), et relisons la pièce.

Un des plus grands plaisirs est, pour nous, de repérer ce qu'elle révèle d'autobiographique. Pierre de Bréville, c'est Edmond, bien sûr et Paul, Jules. «Tu es mon frère… et je suis un peu ton père… C'est vrai, je t'ai un peu élevé» (Henriette Maréchal, I, 2, p. 45). Nous qui avons lu Les Frères Zemganno, écrits par le seul Edmond, en 1879, nous entendons, en même temps que les paroles de Pierre disant à Paul : «À dix ans, je t'ai planté sans selle sur un cheval» (p. 46), nous entendons la voix de Gianni, et en surimpression, celle d'Edmond. Dans Henriette Maréchal, comme dans la vie, l'aîné se comporte en mère et en père, il surveille et conseille, il gronde et il aime. Il est l'Expérience, face à l'Illusion (Jules), le vieux (le mot est d'Edmond, dans la préface de 1885) devant l'adolescent, le sceptique face à l'ingénu. Ce qui est devenu, dans la bouche de Thérèse, se pâmant à la seule image de Paul : «Oh! si j'étais riche!… Eh bien! j'en ferais mon cœur!» (Henriette Maréchal, II, 1, p. 73), fut dit par une vraie petite bonne, qui venait de voir Jules. On peut le lire dans leur Journal (octobre 1863), et c'est Edmond qui le révèle encore dans sa préface pour Henriette Maréchal, du 15 mars 1885 (p. 35). Paul amoureux, c'est Jules amoureux, Jules face à Edmond qui ne pense même plus à l'être, si bien qu'entre eux, «ironiques petites chamaillades» et «tendre ferraillement d'esprit» (préface de 1885, p. 32). Les Goncourt se rappellent avoir lu Point de lendemain, la nouvelle attribuée à Vivant Denon, quand ils prêtent ce rêve à Paul «une voiture qui t'emportera, les yeux bandés, la nuit, à la porte d'un petit parc…» (p.46). Peut-être font-ils Mme Maréchal citer Rousseau (qu'ils n'aimaient pas, mais connaissaient bien) quand elle dit : «Décidément, le bonheur parfait… c'est fade» (II, 3, p. 74). «Le bonheur m'ennuie» s'était plainte Julie, dans La Nouvelle Héloïse.

Traces de «vécu», encore - dans sa préface de 1885 (p. 32) ; Edmond met vécu, pris en ce sens, entre guillemets, tout en soulignant que «l'expression est acceptée aujourd'hui». Le prologue est écrit par l'ami, Théophile Gautier, dont on rappelle qu'il a préfacé les Œuvres choisies de Gavarni (1857). Le premier acte tout entier est du pur Gavarni, le tuteur tant aimé, c'est un album donné à voir en chair et en os et non plus à feuilleter. «Et quand on aura vu l'album de Gavarni…», annonce le prologue. En 1865, Gavarni était malade - il mourra l'année suivante -, mais il s'est déplacé pour assister à la générale. Ce n'est pas ce Gavarni-là qui est évoqué, mais le créateur du Carnaval à Paris, des Débardeurs. L'époque où se déroule le drame est imprécise : vers 1838, ou vers 1862 ? Le fameux bal avait lieu tous les ans, dans l'ancien Opéra, 12 rue Le Peletier, le jour de Mardi-Gras. Ce jour-là, tout le monde pouvait entrer, les femmes obligatoirement masquées, les hommes, s'ils le voulaient, toutes les licences étaient tolérées. Bien entendu, un dandy tel qu'Edmond se devait à lui-même de s'ennuyer à ce bal, en effet populaire. Du temps de Gavarni, déjà, l'ennui rôdait au bal et on l'affichait ; ainsi la légende d'une planche de Carnaval à Paris pour un dessin représentant deux masques perplexes devant un homme non déguisé, l'air glacial : «- C'est un diplomate… - C'est un épicier… - Non! c'est un mari d'une femme agréable. - Non! Cabochet, mon ami, vous avez donc bu… que vous ne voyez pas que mosieu est un jeune homme, farceur comme tout, déguisé en un qui s'embête à mort». Apostropher les inconnu(e)s était tout un art, et les injurier. «Veux-tu te sauver, sauvage», lit-on chez Gavarni ; et l'injure des Goncourt, «Abonné de la Revue des Deux Mondes» (p. 53) fit scandale ; scandale encore, pour le «pacificateur de la Vendée» (p. 51). La censure, si elle avait fait son travail, aurait supprimé un certain nombre de ces injures : la princesse Mathilde avait cru bien faire. Le bal de carnaval à l'Opéra, c'est vraiment Gavarni qui l'a recréé en le rajeunissant (voir la préface de Sainte-Beuve pour Masques et visages). C'est Gavarni qui a créé le déguisement appelé débardeur, un demi-déshabillé flottant, pantalon large porté par les femmes aussi bien que les hommes, - du Chanel, déjà - et l'on disait débardeurs comme l'on disait paillasses ou pierrots.

Du vécu encore : Paul, blessé, hébergé dans la maison de la femme dont il est tombé amoureux la nuit du bal , ce n'est pas une ficelle, dira Edmond en 1885 (p. 29), son frère et lui n'ont fait que reproduire l'aventure d'un cousin. Le troisième acte se passe à Trouville : c'est là que les deux frères allaient en villégiature, comme Ernest Feydeau. Trouville, autant dire le prolongement de Paris : «J'étais l'autre jour avec une dame qui est ici depuis un mois ; tout à coup elle a dit : Ah tiens, la mer!…» (Henriette Maréchal, III, 5, p. 123).

En 1885, la pièce est reprise à l'Odéon, réception  : honorable. Edmond la préface, et rêve : il faudrait récrire la pièce, maintenant, mais ce n'est plus possible, il a perdu la moitié de lui-même, le «poète doublé d'une oreille particulière» (préface de 1885, p. 32). Récrire, à quoi bon ? Le théâtre n'a aucun avenir ; autrefois divertissement collectif, il sera remplacé par le livre, que chacun peut lire seul, sans sortir de chez soi. Remplacez livre par télévision, et vous donnerez raison au préfacier. Edmond a pris plaisir, dans cette préface, à souligner ce qu'il y avait de vécu dans la pièce écrite en 1863, jouée deux ans plus tard. Mais les choses ont changé, le naturalisme s'est imposé au théâtre, le vécu, ce n'est pas cela, pour lui. Le vécu montré sur la scène théâtrale, oui, mais un vécu des sentiments et non des faits bruts. On le suit mal sur ce terrain miné de la psychologie, et l'on n'est pas sûr, non plus, que son idée d'une «langue littéraire parlée» [en italique dans le texte]» (préface de 1885, p. 34 ; Edmond ne fait que reprendre l'expression qu'il avait réemployée dans sa préface de 1879, p. XVI, et qu'il avait empruntée à Théophile Gautier) spécifique au théâtre, soit fertile.


   Henriette Maréchal est une étape dans le parcours littéraire des deux frères ; pour l'histoire littéraire, c'est l'exemple d'une pièce assez habilement faite pour que l'on souhaite la voir représenter non plus au théâtre, mais plutôt au cinéma. On peut, c'est encore mieux, se passer, dans la tête le film du premier acte du bal masqué, après avoir longtemps regardé des planches de Gavarni. La pièce est, surtout, révélatrice de ce qu'étaient les Goncourt, et bien plus qu'eux-mêmes ne le pensaient. «En aimant mon frère, vous avez fait de moi un homme reconnaissant, orgueilleux de cet amour… comme s'il tombait sur moi-même…» (III, 5, p. 125). Voilà révélée l'une des facettes d'Edmond, que l'on traduira par ce mot : passivité. Pierre est passif à la fois en amour et à l'égard de son frère ; ce n'est pas lui qui aime, c'est Paul, ce n'est pas lui qui est aimé par Mme Maréchal, c'est encore Paul. Absent de la vie, absent de lui-même, tel est Pierre-Edmond, vivant de la vie de Paul-Jules. Que d'abîme, dans ces mots de Pierre à Mme Maréchal!



 

ILLUSTRATION
Femme masquée au bal de l'Opéra.
Gravure de Gavarni.

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