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Les Hommes de lettres  

puis

Charles Demailly

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Les états du texte

 

     Le roman ou récit que nous lisons aujourd'hui sous le titre de Charles Demailly fut intialement conçu sous la forme d'une pièce de théâtre (cinq actes, bien entendu en prose) avec pour titre, Les Hommes de lettres. Cette pièce-là ne fut jamais représentée, et les frères Goncourt en ont brûlé le manuscrit. La pièce écrite par Oscar Méténier et Paul Alexis (sous le titre Charles Demailly) à partir du roman ne fut conçue que bien plus tard, en 1892.

Le 24 janvier 1860, le récit paraît chez Dentu qui, après avoir publié la Révolution dans les mœurs (1854) et les deux Histoire[s ]de la Société française (1854 et 1855) semble être devenu l'éditeur attitré des Goncourt, mais à leurs frais ! Le titre est celui de la pièce de théâtre avortée, Les Hommes de lettres. Mauvais titre, on reproche aux Goncourt d'évoquer , et de manière très critique, des journalistes ou des bohèmes et nul homme de lettres. Pourquoi cette levée de boucliers ? C'est que le livre est un roman à clefs et les personnes réelles (ne) sont, en effet, (que) des journalistes ou des gens de la bohème, tandis que le héros principal, Charles Demailly (soit : les Goncourt), ne fait qu'aspirer au statut d'homme de lettres sans parvenir à son but autrement que par la négative, puisque son livre (La Bourgeoisie - préfiguration de Renée Mauperin) est démoli par les chers confrères. Procès injuste, car de réels hommes de lettres apparaissent dans le roman : Banville, Théophile Gautier, Flaubert, Barbey d'Aurevilly ; Charles Demailly, même s'il n'est pas reconnu comme homme de lettres, est un homme de lettres débutant. Mais en 1860, ni Banville ni Théo ni même Flaubert ne paraissaient avoir l'envergure de Victor Hugo, type de l'homme de lettres.

Sensibles aux critiques sur la discordance du titre et du contenu du récit, les Goncourt intitulent Charles Demailly ce qui s'appelait Les Hommes de lettres, et le récit paraît en 1868 à la Librairie Internationale, Lacroix et Verboeckhoven.

Les chapitres XL, XLI de l'édition originale ont disparu ; du chapitre XLII, il ne reste que le faire-part du mariage de Marthe (il est devenu le ch. XL de l'édition définitive).

Charles Demailly reparaîtra chez Charpentier (1876), et sera publié en feuilleton dans Le Rappel (à partir du 16 septembre 1883).

Oscar Méténier et Paul Alexis en tireront une pièce représentée au Gymnase le 19 décembre 1893.

La place du Journal des Goncourt

      Grâce au Journal nous sommes dans les coulisses de la création et à la fois de la publication d'une œuvre répétons-le, destinée d'abord au théâtre. La voie théâtrale abandonnée (mais elle ne le sera jamais tout à fait, car une fois le récit publié, les Goncourt chercheront encore à faire représenter la pièce), c'est une autre histoire qui commence : comment se faire publier ? et l'on a un document sur les aventures de deux jeunes auteurs ambitieux, et doués, déjà enviés et presque haïs. Une lutte pour la reconnaissance. On avait assisté auparavant aux étapes de la création de la pièce théâtrale, et le Journal apparaît comme un carnet de notes, où les frères jetaient des esquisses du texte, des notations, des descriptions de personnes réelles destinées à passer au statut de personnages fictionnels. Quand ils auront décidé de passer au récit, leurs notations s'amplifieront puisqu'un récit demande plus de descriptions en mots et plus de psychologie avouée qu'une pièce théâtrale. L'intéressant est que cette exigence peut être décelée dans le Journal qui nous donne comme un état des Hommes de lettres avant la réduction obligée, avant la simplification qui fait partie du genre théâtral.

 De la pièce au roman

      Ce que voulaient créer les Goncourt en 1856, c'est une pièce représentée dans un grand théâtre : ils n'avaient pas encore touché au genre à cette échelle. Écrire pour le théâtre était le moyen le plus facile de se faire connaître et de gagner de l'argent avec sa plume. La pièce sera polémique, ils écrivent : «La pièce à faire est une pièce, Les Hommes de lettres, contre la bohème» (31 mai 1856).

 Un an plus tard, la pièce est presque finie. Le sujet est bon, «la figure de mes amis s'allonge, quand je leur parle de notre pièce, à peu près comme s'ils me voyaient en main un billet de loterie à qui ils croiraient des chances» (Journal, 21 mai 1857). Le 7 juin 1857, la pièce leur est rapportée de la copie. Le chemin de croix commence ; le 6 août, le directeur du Gymnase, Lemoine-Montigny, refuse de représenter la pièce, le cinquième acte est trop long. Et peut-être trop éprouvant, car Charles Demailly agonise pendant toute la durée de cette fin de pièce. De plus, cela rappelle trop une autre fin, celle de La Dame aux camélias. Le 21 octobre 1857, les Goncourt lisent Les Hommes de lettres à Paul de Saint-Victor, Mario Uchard, Xavier Aubryet et suppriment l'agonie de Charles. Trois jours plus tard, ils remettent les 4 actes à Mario Uchard qui, avec Saint-Victor, présente (lundi 26 octobre) le manuscrit à Goudchaux, encore directeur du Vaudeville. Attente et désespoir des Goncourt, leur pièce est refusée, le soir même ils décident de transformer la pièce en un roman. Sans avoir cependant renoncé à la forme théâtrale puisque le 4 décembre 1857, Uchard propose Les Hommes de lettres à Beaufort, le nouveau directeur du Vaudeville, qui la met de côté et l'oublie.

Le roman

      Le 28 janvier 1859, «notre roman est fini ; plus qu'à le recopier.» Un mois plus tard, «aujourd'hui, 28 février [texte curieusement placé, dans l'édition «Bouquins», à la date du 17 février], la correction de notre roman, Charles Demailly est terminée.» Remarquons que le titre n'est plus, sous la plume des Goncourt, Les Hommes de lettres. Ils proposent le roman à La Presse qui tarde à le publier. Leurs amis sont hostiles, tel Adolphe Gaïffe : «"C'est ignoble contre les journalistes, c'est écrit en argot" [dit-il]» (13 avril et non 14 février comme indiqué dans le manuscrit). Sujet et forme étaient sans nul doute sulfureux, mais il faut ajouter que La Presse était dans la tourmente : Polydore Millaud était sur le point de céder le journal à Solar. Et Gaïffe, décrit dans le roman sous le nom de Florissac, passait pour être le mignon de ce même Solar (voir Journal, 13 avril 1859). Vers le 9 novembre, les Goncourt portent les épreuves chez Michel Lévy qui ne veut rien publier contre Villemessant - présent dans le roman en personne (il est Montbaillard) mais aussi indirectement : la forme de presse attaquée par les Goncourt est ce qu'on appelait alors le Petit Journal dont Villemessant était l'emblème : le Scandale du roman est, en partie, le Figaro. Le 29 novembre, refus de la librairie Amyot. Les Goncourt se rabattent sur Dentu, qui les publie (24 janvier 1860) à compte d'auteur.

 L'accueil du livre

Les vrais amis, Gavarni, Flaubert, Saint-Victor les félicitent, mais la réaction de Janin, dont ils étaient plus ou moins disciples, les déçoit qui éreinte le livre (Journal des Débats, 30 janvier 1860). Ils ont quelques bonnes critiques : un article dans La Silhouette ; un autre d'About (L'Opinion nationale, 28 janvier), que l'on pourra lire ci-dessous ; un article bienveillant de Pontmartin dans L'Union du 4 février. Le 4 mars, ils reçoivent une bonne lettre de George Sand. Edouard Fournier les éreinte, dans La Patrie, et Barbey d'Aurevilly, dans Le Pays du 28 mars 1860. «Notre livre a un succès d'estime, il ne se vend pas. » (4 mars 1860). Les Goncourt demeurent néanmoins persuadés que leur livre passera à la postérité.

Et le théâtre ?

 Retour aux projets de théâtre. Saint-Victor propose la pièce à Charles de la Rounat, directeur de l'Odéon, qui la refuse le 15 mai 1860. Les Goncourt envoient à Théodore Barrière (Journal, 15 juillet 1860) leur pièce, rebaptisée La Guerre des Lettres et dans le même envoi, le roman, mais le carcassier pressenti se dérobe : la pièce déjà écrite ne l'intéresse pas, et il essaierait, éventuellement, d'en tirer une du roman, mais sans la signer. Échec.

 Les clefs des Goncourt

Les Goncourt donnent eux-mêmes dans leur Journal (31 mars 1861) leurs clefs. Les voici, présentées selon un ordre alphabétique mais ayant gardé la distinction des prototypes (les personnes réelles sont transformées au gré des besoins de la fiction) et des portraits . Les prototypes : Bourniche est Claudin; Bressoré est Royer; Couturat, Nadar; Farjasse, Turcas; Florissac, Gaïffe; Giroust est H. Valentin; Grémerel, Xavier Aubryet; Laligant, Constantin Guys; Malgras, Isidore Venet; Mollandeux, Monselet;Montbaillard est H. de Villemessant; Nachette, Scholl; Pommageot, Champfleury; et enfin, Puisignieux est le comte de Villedeuil.

Les portraits : Boisroger est Théodore de Banville; la Crécy, Anna Deslions; Grancey est un mélange de Penguilly et de Célestin Nanteuil; Marthe est Madeleine Brohan, Masson est Th. Gautier, Ninette est Juliette la Marseillaise soit Juliette Beau, et Rémonville, Paul de Saint-Victor

Ceux qui ne sont pas nommés par les Goncourt : pour Franchemont, Ricatte suggère Barbey d'Aurevilly. Tous les personnages de leur roman ne sont pas cités par les Goncourt : qui est Lampérière, par exemple ? - s'il doit renvoyer à une personne réelle, bien sûr. Charles Edmond ? Couturat ne correspond guère à l'image que nous avons de Nadar. Mario Uchard n'est pas présent dans le livre, or c'est lui que faisait souffrir Madeleine Brohan, soit la Marthe du roman. Le livre se veut une attaque contre la bohème tout entière. La bohème est de tous les temps, mais vers1856, Murger en était le symbole. Or, Murger n'apparaît pas dans Charles Demailly : nous avons une explication hypothétique, elle sera exprimée plus loin.

Le Petit Journal

 Au troisième chapitre de Charles Demailly, longue tirade contre le «Petit Journal», attaqué «au nom de l'art et de l'honneur des lettres» (Journal, 15 août 1858). Les persécuteurs de Charles Demailly, décrits un par un au chapitre précédent en font tous partie. Dans le Journal, des notations réalistes s'accumulent, de toute évidence destinées à nourrir Les Hommes de lettres et il est intéressant de faire le va-et-vient entre le Journal et le roman.

Le Scandale de Charles Demailly est, au premier chef, le Figaro, ne serait-ce que parce qu'il est dirigé par Montbaillard, avatar de Villemessant. Le nouveau Figaro parut le 2 avril 1854. Journal peu glorieux : «l'impuissance, l'envie, le linge sale et la table de nuit… Pouah !» (Journal, 1-3 février 1858).

Sans doute Le Scandale est-il aussi Paris et L'Éclair, bien que les Goncourt, trop proches de ces journaux, passent l'analogie sous silence ; il est encoreLe Corsaire, devenu Le Corsaire-Satan en 1849. En 1842, Nadar lui donne des contes, Victor Mabille (le fondateur du bal Mabille) est un rédacteur de la première heure. De 1845 à 1848, Champfleury, Murger, Fauchery, Plouvier, La Rounat, Marc Fournier, écrivaient dans Le Corsaire dont Le Poitevin Saint Alme (Saint Alme n'était qu'un pseudonyme) et Virmaître furent, jusqu'en 1849, rédacteurs en chef. Ses journalistes, Le Poitevin les nommait les «petits crétins du père Saint Alme». En 1849, Le Corsaire «s'imprimait […] rue d'Enghien et appartenait à une vieille femme dont j'ai oublié le nom. Il comptait parmi ses rédacteurs Paul Féval, Jules Sandeau, Théodore Barrière, Murger, Théodore de Banville, Charles Monselet, Auguste Vitu, Fauchery, Privat d'Anglemont, le plus grand des bohèmes de Paris, et bien d'autres» (Claudin, p. 83). Scholl y entre en 1850. Le Corsaire-Satan fut supprimé en 1852 et ressuscité en 1855 par Scholl ; rappelons que Charles Demailly est situé en 185… Il y avait d'autres «petits journaux» : Le Charivari, Le Tintamarre (cités par Banville dans sa préface de 1857 aux Odes funambulesques). Il y avait Le Mousquetaire d'Alexandre Dumas Père, 1 rue Laffitte, dont les collaborateurs étaient Méry, Philibert Audebrand, Roger de Beauvoir, Aurélien Scholl, Georges Bell. «La presse a ses bas-fonds dans lesquels s'agitent des troupes de bohémiens littéraires, à l'existence honteuse» écrivait le comte de Viel-Castel (14 août 1851). Les Goncourt citent encore Triboulet, Le Réveil.

 Les endroits fréquentés

En 1857 (Journal, 18 mai) le lieu de rendez-vous de ceux que les Goncourt appellent «les bohèmes du petit journalisme» est la Brasserie des Martyrs, dans le quartier Bréda. Mais aussi le Moulin-Rouge, le café Riche où les Goncourt ont rencontré pour la première fois Saint-Victor en 1857, et qui est décrit au chapitre XXIII de Charles Demailly ; le célèbre Divan, rue Le Peletier, où l'«On voit le doux Asselineau / Près du farouche Baudelaire» (Banville, «Le Divan Le Peletier», Odes funambulesques). Lieu chargé d'histoire littéraire, où Banville rencontra Musset pour la première fois et Monselet «la belle tête grise de Daumier auprès du front crépu de Privat d'Anglemont» (Le Petit Paris, p. 38). En 1857, les Goncourt abandonnent le café Riche, devenu trop vulgaire, bohémien, pour rejoindre le café du Helder.

D'autres lieux de rencontre : le restaurant du Gymnase, celui de Dinochau, au coin de la rue de Navarin et de la rue Bréda, vis-à-vis l'imprimerie Vallée. Le bal Mabille et son jardin, ouvert entre 1840 et 1842, allée des Veuves (depuis avenue Montaigne) par Mabille, déjà cité, ancien professeur de danse qui possède aussi le Château des Fleurs, au même endroit. 

Certains de ces lieux sont mixtes, c'est--dire que s'y rencontrent, en même temps, les bohèmes, pauvres et provinciaux, et ceux que l'on n'appelait plus les gandins. Tous, hommes du monde, bohèmes, femmes, désœuvrés, vaudevillistes, hommes de lettres, se retrouvent 15 boulevard des Italiens, au coin de la rue de Gramont, à la Librairie nouvelle de Bourdilliat et Jacottet - véritable salon littéraire -, fondée en 1849 et rachetée en 1862 par Michel Lévy. «Les journalistes et les gens de lettres qui venaient à la librairie Nouvelle formaient entre eux plusieurs groupes. Celui auquel j'appartenais [Claudin] se composait de Théophile Gautier, d'Edmond et Jules de Goncourt, de Paul de Saint-Victor, d'Aubryet, de Charles Edmond, de Gustave Flaubert, de Gustave Doré, du peintre Charles Marchal, de Mario Uchard et d'Arsène Houssaye» (Claudin, 179). Ce lieu sera décrit dans Charles Demailly (ch. XI).

Aux lieux publics s'opposent, dans Charles Demailly, fidèles reflets de leur vie, les dîners entre amis du même bord. Les dimanches soir chez Mario Uchard (que nous connaissons par le Journal) deviennent les jeudis de Charles Demailly. Ces dîners entre gens du monde sont la contrepartie des réunions dans les cafés, plus mêlés et marqués par les commérages et les mots d'esprit pas toujours spirituels des journalistes de feuilles à scandale. À la bande des journalistes venimeux du Scandale s'oppose le groupe des amis : Rémonville (Saint-Victor), Bressoré (Alphonse Royer), Lampérière (peut-être inspiré par Charles Edmond), Boisroger (Banville), Franchemont (Barbey d'Aurevilly ?), Grancey et Giroust (Célestin Nanteuil et Valentin).


 

Bohème et contre-bohème; les Goncourt et Murger

     À l'intérieur de l'univers des journalistes, il y avait un clivage entre bohèmes et non-bohèmes. Et deuxième fossé, entre le journalisme et ce que les Goncourt appelaient l'Art, ce que nous appellerions la Littérature. La bohème, disent avec réprobation les Goncourt, forme une franc-maçonnerie ; et devant ce groupe, quelle répulsion!

Les bohèmes eux-mêmes ne formaient pas un groupe homogène ; les Goncourt ont suivi d'un œil sceptique la carrière de Murger qui, venu en effet de la bohème, sembla mener la vie d'un homme du monde arrivé. Bohèmes peintres (les rapins) et bohèmes littéraires se fréquentaient et déteignaient les uns sur les autres.

Qui était Henri Murger ? Né rue Saint-Georges, à Paris, en 1822, de parents concierges, Murger se destine à la peinture. En 1838, il est secrétaire du comte Tolstoï. Il fréquente les artistes des deux rives. En 1841, il appartient à la Société des Buveurs d'eau. En 1842-1843, il fréquente le cénacle du 5, rue des Canettes, l'hôtel Merciol, où il est très proche de Champfleury. Celui-ci l'hébergera chez lui, rue de Vaugirard, très peu de temps. Nadar lui fait faire la connaissance de Banville (janvier 1844). Nadar et Champfleury fréquentent l'hôtel Merciol, mais sans faire partie du cénacle qui se composait de 13 peintres, musiciens, sculpteurs, romanciers, poètes - 13 en référence à l'Histoire des Treize. Ils sont tous misérables, et l'aristocratie de la bohème est celle de la rue du Doyenné, avec Gautier, Houssaye, Nerval, Ourliac. En 1847, Murger habite rue Mazarine, dans le même hôtel que Proudhon, et fait partie d'un groupe, au Quartier latin, dont les membres se retrouvent au café Momus, rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois, au cabaret-restaurant de Perrin, place Saint-Sulpice, à la brasserie Andler, rue Hautefeuille. En 1848, il entre à l'hôpital.

Dès 1845 et jusqu'en 1849; Murger publie des «Scènes de la Vie de Bohème» dans le Corsaire-Satan ; en 1849, La Vie de Bohème est représentée aux Variétés, écrite par Murger et Barrière à partir des feuilletons du Corsaire C'est le succès, Le soir même Michel Lévy lui fait signer un contrat. Murger renonce à la bohème et devient mondain, il écrit, tout un symbole, à la Revue des deux Mondes. Le 7 décembre 1857, les Goncourt le voient à un dîner chez Mario Uchard «en habit noir». Il meurt en 1861 à l'hôpital.

Pourquoi Murger est-il absent de Charles Demailly ? Si les Goncourt ont voulu donner un document sur la petite presse de leur époque, et ils l'ont voulu, Murger en fit partie et sa célébrité était déjà grande au temps où ils écrivaient - il est très présent dans le Journal. On proposera une hypothèse : si Murger n'apparaît pas dans Charles Demailly, c'est qu'il était un (demi) modèle pour les Goncourt qui auraient voulu, avec beaucoup de réticences, refaire son parcours : Murger écrivait au Corsaire, ils ont écrit à Paris et à L'Éclair ; Murger a obtenu le succès au théâtre, c'est ce qu'ils désiraient avec la version pour la scène des Hommes de lettres ; Murger a trahi la bohème, eux, dès le début, étaient du bon côté (selon eux) de cette bohème. C'est que ce terme bohème (dont l'utilisation littéraire est à chercher du côté de Balzac) touche à des domaines divers. Si le bohème s'oppose au bourgeois, les Goncourt peuvent le revendiquer, avec Flaubert ; si être bohème signifie se sentir du côté du peuple républicain, tel était Nadar, mais non pas les Goncourt ; si être bohème est aimer l'Art, oui, les Goncourt sont bohèmes, comme Banville : «J'ai été et je suis encore de ceux pour qui l'Art est une religion intolérante et jalouse ;[…] Je partage avec les hommes de 1830 la haine invétérée et irréconciliable de ce que l'on appela alors les bourgeois […]» (Commentaire de 1873 aux Odes funambulesques). Il y eut, c'est certain, une exploitation publicitaire de la bohème, et Banville toujours, écrit : «[…] le mot Bohème que j'exècre». Sa place, dans la bohème, était certes ambiguë.

Murger est présent en creux dans Charles Demailly ; mais aussi Monselet, d'une autre manière. Ce n'est cependant qu'une hypothèse : et si les Goncourt avaient emprunté une partie de l'intrigue de leur roman à Monsieur de Cupidon ? Le livre de Monselet parut en 1854 chez Victor Lecou. On y trouve, entre autres, l'histoire de Justin Ronan, qui a de troublantes ressemblances avec une partie de celle de Charles. Provincial monté à Paris, ayant des ambitions littéraires, Justin vit avec une petite actrice, Framboise. Pour la séduire, il lui offre des poèmes, elle lui réclame un vaudeville. Il obtempère, auteur et actrice ont du succès. Au Divan Le Peletier, des journalistes du Corsaire se moquent des prétentions de Justin à l'art sérieux (comme l'on se moque de Charles dans Charles Demailly) , et publient sur lui ,dans Le Sifflet d'argent, un article féroce. Ce pourrait être le modèle de la publication des lettres de Charles dans Le Scandale. Ensuite, il n'y a plus de point commun entre le livre de Monselet et celui des Goncourt, puisque Justin, devenu cynique, prend la direction du Sifflet d'argent. Restent les ressemblances plus haut signalées.

Journalistes faute de mieux, les Goncourt ne rêvent que de littérature : «Plus je coudoie de ceux-là qui dépensent leur vie, la fièvre de leur esprit dans le Petit Journal, plus je suis convaincu que l'état, les agitations, la vie sans assiette, la précipitation des idées, le détournement de la pensée, de l'observation, du travail lent et mûri rendent ceux-là absolument impropres, même dans l'avenir, à une œuvre : il faut, pour pondre, une retraite et comme une nuit à l'esprit» (Journal, 19 mars 1858).

La littérature, mais laquelle ? «Au fond, les deux grands abâtardissements et les deux grandes sources d'immoralité de la littérature : le théâtre et le journal» (Journal, 10 octobre 1861). Dans Charles Demailly, le journalisme et le théâtre (Marthe est une petite actrice pour laquelle Charles écrit une pièce) sont, pour eux, les sources impures, les matériaux méprisables avec quoi faire ce dont ils rêvent : de la littérature. Une certaine littérature de fantaisie, irréelle et non sentimentale, légère et grave à la fois, une anti-Madame Bovary ; une littérature qu'ils ont sacralisée.



 

ILLUSTRATION
«Le journaliste littéraire», dessin d'E. Lami, gravure de Lavieille, pour un article de J. Janin,
«Le journaliste», publié dans Les Français peints par eux-mêmes, Philippart [et non Curmer], s.d., t. II, p. 380).

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