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Études d'art. Le Salon de 1852 - La peinture à l'Exposition de 1855 

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«La peinture est-elle un livre ?»

 

   Le Salon de 1852 parut d'abord dans L'Éclair, sous forme d'articles, du 10 avril au 12 juin 1852, puis en volume, chez Michel Lévy (1 volume in-12 de 146 pages, 1852), tiré à deux cents exemplaires ordinaires, plus dix exemplaires sur papier vergé avec le titre rouge, et dédié «Au public de l'art». La Peinture à l'exposition de 1855 parut chez Dentu (1 volume, in-12 de 527 pages, 1855), tiré à quarante-deux exemplaires. Le chapitre sur Decamps a été repris dans Pages retrouvées.

Les deux textes de 1852 et 1855 sont mis en pages, presque en scène, avec beaucoup de soin. La monotonie des pages imprimées est rompue par des illustrations, toutes œuvres d'Edmond et Jules, reproduites par l'héliogravure ; les deux textes des Goncourt, disparates par leurs dates (1852 et 1855) sont placés dans une perspective actuelle, celle de 1893, grâce à la préface de Roger Marx. Ils sont enfin suivis par une «Note sur l'illustration et table des planches», de la main d'Edmond : si le lecteur de 1893 avait été tenté de ne jeter qu'un coup d'œil distrait sur les illustrations, le soin mis par Edmond à les décrire est là pour rappeler que les deux Goncourt étaient aussi des artistes, donc des critiques d'art appuyés sur une véritable légitimité. Edmond cite (p. 211), sans en nommer l'auteur, le début de la dédicace de Théophile Gautier tracée sur un exemplaire d'Émaux et Camées :

Aux graveurs sur pierre fine sur la prose,
Edmond et Jules de Goncourt,
Un maintenant toujours double.

et l'on voit bien que ce qui lui a plu est l'alliance des mots graveurs et prose.

    Tout le livre, plus qu'un hommage rendu par l'aîné des frères à son cadet mort, marque le désir de rendre vivante, en 1893 et aux yeux de la postérité, une étonnante entité bicéphale, elle-même douée deux fois, et pour l'art et pour l'écriture. Dans l'écriture, la fusion de ces deux êtres est réalisée dès l'origine, puisque les textes étaient écrits par eux deux ; mais dans les illustrations choisies par Edmond, elle est recréée par lui, rendue présente, évidente. En frontispice, le portrait d'Edmond de Goncourt par Jules de Goncourt (daté sur la feuille : 1860). C'est une eau-forte, que l'on a pu voir, déjà, dans le recueil publié par Ph. Burty (Eaux-fortes de Jules de Goncourt, Paris, in-folio, 1876). Puis, en regard de la page I, une aquarelle représentant Jules, exécutée par Edmond, datée 29 avril 1857, et qui figura à l'Exposition centennale de l'art français en 1889. Pour échapper (très peu, en fait) à ce narcissisme exhibé, voici montrés les goûts d'Edmond et Jules et non plus Edmond et Jules eux-mêmes : la gravure, par Edmond, d'un dessin, alors attribué à Chardin, représentant un jacquet (soit : un petit valet) ; après le goût des dessins du XVIIIe siècle et de Chardin, celui que manifeste l'aquarelle de Jules, «Tannerie à Sienne» (1856).

  De ce livre, on ferait une ritournelle : Jules par Edmond, Edmond par Jules, les gravures de Jules, les aquarelles d'Edmond, Jules et Edmond, on tourne en rond, mais c'est le charme un peu trouble de l'ouvrage de 1893. Il va de soi, néanmoins, que le livre n'est pas gratuit, c'est une vraie critique d'art. Et il est intéressant de le rapprocher de Manette Salomon, puisque le Salon où Coriolis expose pour la première fois est celui de 1852 (voir Manette Salomon, ch. XL et suivants) et que c'est à l'Exposition universelle de 1855 que Coriolis expose deux toiles. La lecture d'Études d'art est indissociable de celle de Manette, où se trouve la profession de foi critique des Goncourt, la théorie qui sous-tend les critiques effectives du Salon de 1852. Il suffit également de prendre le contre-pied de ces critiques qui apprécient le peintre académique, Garnotelle, pour saisir ce que font les Goncourt, soit goûter «devant un ton [une] jouissance poignante» apprécier l'art «par cette impression spontanée, la sensation» (Manette, p. 250) : c'est moins et plus qu'une théorie esthétique.

   Écrire des comptes rendus de Salon n'avait rien d'original. Des noms ont même surnagé jusqu'à notre époque, Baudelaire, Théophile Gautier, plus tard Huysmans, mais tous les feuilletonistes étaient, en leur temps, mobilisés, lors des Salons. Ils devaient, pour remplir leur rôle de journalistes, informer le public, orienter les choix des acheteurs et, plus gratuit, peser sur les jugements de la foule pour faire partager des sentiments esthétiques individuels. À l'opposé, faisaient partie du rituel critique les Salons caricaturaux, illustrés, et Baudelaire lui-même a sacrifié au genre (voir Le Salon caricatural en vers [sic] et contre tous, 1846 ; avec Théodore de Banville et Auguste Vitu, pour le texte, et Bertall en créateur de caricatures sur bois), en même temps qu'il écrivait son Salon de 1846. Les Goncourt, eux, s'ils savent être féroces dans leurs critiques écrites, ne pratiquent pas l'image caricaturale ; ils sont, en revanche doublés par leur confrère à L'Éclair, Nadar, pour l'année 1852, et peuvent être complétés par la série de Daumier consacrée à l'Exposition universelle de 1855. Dans Études d'art, la forme, sinon le fond, des deux textes est très classique, les frères Goncourt écrivent en professionnels et méritent d'être comparés à d'autres critiques, Gustave Planche pour le Salon de 1852 et Baudelaire pour l'Exposition universelle de 1855.

 Le Salon de 1852

 

   La critique d'art n'est pas détachée des conditions matérielles et les Goncourt, tout comme Planche, signalent le changement de cette année : désormais, les exposants ne peuvent envoyer que trois œuvres et le jury est composé pour moitié de membres nommés par l'administration (avec une voix prépondérante donnée au président), et de représentants élus par les artistes qui exposent. L'information donnée, on entre dans le registre de la critique des œuvres exposées. Une critique dont on signalera ici qu'elle n'est pas désincarnée, on y retrouve des signes d'actualité (ou de publicité ?) : cette année-là, en 1852, vient de paraître Nadar Jury (Album du Salon. Nadar Jury. 1852, Paris, L'Éclair, 1852). Les Goncourt le citent, or cette plaquette (12 pages) vient d'être éditée par L'Éclair (où, de plus, Nadar a donné d'autres images caricaturales du Salon) ; les Goncourt, donc, le citent, rappelant qu'il y surnomme Jadin : ferblantiertudes d'art, p. 77). Deuxième clin d'œil à l'actualité, la leur propre : l'année précédente, leur livre, En 18.. est sorti : il est ici évoqué (p. 104).

   Courbet présente, cette année, les Demoiselles de village. Le tableau est analysé en détail par Planche, qui déteste cette «peinture plus que rustique» (p. 293), mais il est tout simplement ignoré par les Goncourt. Un Enterrement à Ornans est encore proche (1849) ; Planche lui avait reconnu le mérite de donner à voir des figures laides, certes, mais vivantes ; les Goncourt avaient détesté, qui, dans Manette, feront peindre à Coriolis, avec le Mariage à l'Église, le contrepoids de cette toile. En revanche, les Goncourt consacrent toute une page au paysagiste Hoguet, «Faut-il dire […] tout l'agrément de ces terrains peau de lièvre, dont M. Hoguet a le secret ?» (Études d'art, p. 110). Dans sa préface (datée, rappelons-le, de 1893), Roger Marx leur fait crédit d'avoir distingué cet artiste revenu, en 1893, au goût du jour (p. VI) : les Goncourt précurseurs ? Planche, lui, fait silence sur Hoguet. Tous trois (ou faut-il dire tous deux ?) ont néanmoins des détestations communes, Clesinger, des admirations semblables, Barye. Et il y a les noms célèbres en ce temps, ceux que l'on ne pouvait ignorer, Meissonier, par exemple, ou Horace Vernet, analysé, sinon aimé par tous, et que Baudelaire haïssait «parce que ses tableaux ne sont point de la peinture, mais une masturbation agile et fréquente, une irritation de l'épiderme français» (Salon de 1846, XI, p. 656). Les Goncourt sont à peine plus sobres : «entre un metteur en scène du cirque et un peintre, il y a grande distance. M. Horace Vernet tient le milieu» (p. 31). Les goûts personnels ? On apprend dans une incidente (p. 75) que les grands noms, pour les Goncourt, sont, en peinture, Couture, Decamps, Ziem ; Couture, Planche le trouve plein d'adresse, sans plus (p. 314), il ignore Ziem, et Decamps n'expose pas en 1852. Le sculpteur Pradier était célèbre, les Goncourt lui donnent un coup de chapeau, plus peut-être parce qu'il vient de mourir (le 4 juin), frappé d'une apoplexie à Bougival, (encore un signe donné à l'actualité) que parce qu'ils l'aimeraient ; ils sacrifient au genre de la nécrologie, tandis que Planche, qui ignore la mort de Pradier, exprime, jugeant Sapho, tout son mépris, «le savoir ne suffit pas à dissimuler l'absence de la pensée. M. Pradier fera bien de revenir au plus tôt à ses sujets de prédilection» (p. 319).

La grande affaire, en 1852, est le paysage, qui avait commencé à intéresser les peintres vers 1840, dans une semi-indifférence publique : «Malgré les noms de Dupré, de Cabat, de Huet, de Rousseau qui pouvaient forcer les portes du Salon, le paysage n'avait point alors l'autorité, la considération, la place dans l'art qu'il devait finir par conquérir à coups de chefs-d'œuvre» (Manette Salomon, ch. III, p. 93-94). En 1852, les choses ont avancé, et les Goncourt concluent : «N'est-ce pas le paysage qui fait l'honneur de ce Salon de 1852 ?» (p.124) en citant Dupré, Ziem, Rousseau, Daubigny, Hoguet «et tant d'autres» (p. 125). Leur engagement est plus franc que celui de Planche, un pas en avant, deux en arrière, «De tous les genres cultivés en France, le paysage est celui qui mérite la plus sérieuse attention, je ne dis pas pour son importance, mais pour le soin et la délicatesse que nous remarquons parmi ceux qui traitent cette partie de l'art» (p. 314).

Planche n'hésite pas à égratigner les exposants, et même plus, à les démolir ; les Goncourt également. C'est dans les éloges que se marque mieux l'originalité des deux frères, et face à Planche, qui s'exprime en esthéticien, ils se montrent des artistes, de la plume et de l'œil.

La peinture à l'Exposition universelle de 1855

 

   Exposition n'est pas Salon, et si les Goncourt, dans le texte de 1855, ont limité leur sujet à la peinture, quand ils sont allés à l'Exposition, c'était aussi pour voir, entre autres, une «jambe en cire, avec les poils» (Journal, 28 août 1855). En revanche, une exposition universelle est internationale, et ils donnent, en effet, un panorama de la peinture étrangère.

  Les conceptions de l'art et de la critique d'art s'exposent, en 1855, plus nettement que dans le texte descriptif de 1852. On dirait que le texte des Goncourt répond, implicitement, à la conclusion de Planche en 1852. «Les plus belles époques de la peinture et de la statuaire ont été fécondées par l'idéal», écrivait Planche en 1852 (p. 329). L'idéalisme, qu'il prône, s'oppose, pour lui, au réalisme ; pour les Goncourt, il s'oppose au matérialisme, et ils ont choisi leur camp : «La peinture n'est-elle pas plutôt un art matérialiste ?» (p. 166). Rien là d'ailleurs de neuf ; en 1852, ils écrivaient déjà : «À la plume l'idéal ; au pinceau le réel. La route est fausse des allégories, des croyances qu'on essaie de faire palpables aux yeux» (p. 61). La peinture religieuse est morte, l'historique se réfugie dans le passé, restent vivantes la peinture de genre et celle des portraits, mais à la dimension actuelle, étriquée, bourgeoise. Non, la seule peinture vivante est celle du paysage.

    Le centre de l'Exposition (inaugurée le 15 mai) est le duel Ingres-Delacroix ; chacun d'eux, le classique et le romantique, a droit au même espace, «En face la royauté de M. Ingres se dresse la royauté de M. Delacroix» (Études d'art, p. 196), et «Depuis longtemps l'opinion a fait un cercle autour d'eux comme autour de deux lutteurs» (Baudelaire, Exposition Universelle de 1855, ch. III, p. 703). Pour le plus grand déplaisir des Goncourt, Courbet expose, lui aussi, mais à partir du 28 juin, et avenue Montaigne, au rond-point de l'Alma, sous le titre : Le Réalisme. Gustave Courbet. Exhibition de quarante tableaux de son œuvre. Les Goncourt l'ignorent, Baudelaire, lui, s'incline devant sa force, «un puissant ouvrier, une sauvage et patiente volonté», écrit-il, (Exposition…, p. 698) tout en lui reprochant d'être trop soumis à la nature immédiate. Exit Courbet, les critiques vont sacrifier au poncif du jour. Il y eut Corneille et Racine, Mozart et Beethoven, Glück et Grétry, il y a Ingres et Delacroix. Ingres ou Delacroix ? Delacroix voit, le jour de l'inauguration l'exposition d'Ingres, «l'effort et la prétention sont partout» (Delacroix, Journal, 15 mai 1855), mais une seconde visite (1er juin) le trouve plus indulgent. Il est, certes, mal placé pour juger. Les Goncourt, et Baudelaire, se prêtent au parallèle obligé, les uns et l'autre préfèrent Delacroix - sans proposer les mêmes raisons. Pour Baudelaire, Ingres «mêle dans un adultère agaçant la solidité calme de Raphaël avec les recherches de la petite-maîtresse» (Exposition …, p. 699), pour les Goncourt, «il jette ça et là, un bras, une jambe, une tête parfaitement dessinée et il croit sa tâche finie quand il a assemblé des formes» (p. 194). Quant à Delacroix, s'il fait délirer d'enthousiasme Baudelaire, il suscite, chez les Goncourt, des réserves «coloriste, M. Delacroix est un coloriste puissant, mais un coloriste à qui a été refusée la qualité suprême des coloristes : l'harmonie» (p. 198).

   Au delà de l'opposition obligée, les Goncourt et Baudelaire rompent tous trois la symétrie de la trop facile antithèse pour déployer leur propre univers, tel qu'il est occupé et coloré par tel peintre: Baudelaire oublie Ingres pour laisser toute la place à Delacroix, l'«artiste unique, sans générateur, sans précédent, probablement sans successeur» (p. 709). Les Goncourt négligent à la fois Ingres et Delacroix pour chanter les louanges, l'expression n'est pas trop forte, de Decamps l'orientaliste - qui sera très présent dans Manette.

   Si Baudelaire a fait précéder le parallèle entre Ingres et Delacroix de pages devenues immortelles (c'est là que l'on peut lire «Le Beau est toujours bizarre») sur l'art de la critique - d'art, précisément -, les Goncourt réservent leur vue d'ensemble à la conclusion. Le paysage, toujours le paysage. Ce qu'ils retiennent de cette Exposition universelle, c'est la confirmation de leurs jugements de 1852, qu'eux-mêmes reprendront dans Manette Salomon, «le paysage est la victoire de l'art moderne, il est l'honneur de la peinture du XIXe siècle, les grands peintres sont les paysagistes, Troyon, Dupré, Rousseau, Français, Diaz» (p. 180). Reste que l'art ne se résume pas à la peinture, et d'autres formes d'art ont intéressé les Goncourt, Edmond surtout, qui, après la mort de Jules, s'est tourné de plus en plus vers l'art dit décoratif, et s'est toujours montré plus sensible à d'autres supports que la toile : le papier, la céramique, les bronzes, les tissus, à ce que l'on voyait, mais aussi touchait.  


   L'expression «La peinture est-elle un livre ?» est des Goncourt eux-mêmes, dans L'Exposition universelle [sic, dans l'édition de la Librairie des Bibliophiles, p. 165] de 1855.

Études d'art. Le Salon de 1852 - La peinture à l'Exposition de 1855 est cité dans l'édition originale, Paris, Librairie des Bibliophiles, E. Flammarion, in-12 de XIX-224 pages, s.d. [1893].

Manette Salomon est citée dans l'édition Gallimard, Folio classique, 1996.

Le livre de Gustave Planche est cité dans l'édition originale, Études sur l'école française (1831-1852) - Peinture et Sculpture, Michel Lévy, 1855, t. II.

Les textes de Baudelaire sont cités dans l'édition d'Y.-G. Le Dantec, Œuvres complètes, Gallimard, Bibl. de La Pléiade, 1958.



 

ILLUSTRATION
Les deux caricatures sont de Nadar, et datent de 1852.
Elles ont paru dans On nous écrit de Paris, coll. des «Petits albums pour rire», n° 7, Philippon, 1852.

 

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