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Sophie Arnould d'après sa correspondance et ses mémoires inédits

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Sophie Arnould eut trois éditions: chaque nouvelle découverte de documents appelait une nouvelle édition.

- 1857, puis 1859 (deuxième tirage), Sophie Arnould d'après sa correspondance et ses mémoires inédits, par Edmond et Jules de Goncourt, Poulet-Malassis et De Broise.
L'édition de 1859, deuxième tirage de celle de 1857 eut elle-même un retirage en 1861.

- 1877, donc retouché par Edmond seul, titre identique, E. Dentu.

- 1885, titre identique, Charpentier (Bibliothèque-Charpentier à 3 fr. 50 le volume).


   POURQUOI LES FRÈRES GONCOURT se sont-ils intéressés à Sophie Arnould au point d'écrire sa biographie ? Par hasard, écrivent-ils. Ils avaient acheté en 1855, chez Charavay, une liasse de papiers écrits par, ou sur elle. Mais si le hasard les a, en effet, favorisés, pourquoi leur attention a-t-elle été attirée par ces papiers ? C'est que Sophie Arnould, pour des collectionneurs qui s'intéressaient au XVIIIe siècle, était un réel personnage. Chanteuse dramatique et courtisane, elle est née en 1740 ( ce sont les Goncourt qui ont rendu public son acte de naissance, rectifiant une date jusqu'alors fausse), et connut donc l'époque triomphante des boudoirs et des petites maisons ; des salons aussi, et sa légende la rapprochait de Ninon de Lenclos - Sophie, «sœur cadette de Ninon», écrivent les Goncourt. On sait que les chanteuses, danseuses, actrices du XVIIIe siècle jouaient un rôle social non négligeable : entretenues par des personnages considérables, elles étaient des signes extérieurs de puissance érotique et financière et devaient, en contrepartie, se montrer sociables, capricieuses, expertes en amour, scandaleuses même. Sophie fut en tout conforme au modèle, et s'intéresser à elle revenait à s'intéresser à une partie agissante de la société du XVIIIe siècle, beaucoup moins marginale qu'on le penserait. Ajoutons que la légende de Sophie Arnould avait été perpétuée par Arnoldiana, d'Albert Deville (1813) - dont, après la parution de Sophie Arnould chez Dentu, Edmond de Goncourt trouva un exemplaire annoté par l'antiquaire Millin : précieux exemplaire, car Millin avait fréquenté Sophie Arnould. Si la chanteuse entra dans l'histoire de l'Ancien Régime (son histoire galante) elle traversa aussi la période révolutionnaire, le Directoire et le Consulat, puisqu'elle mourut le 22 octobre 1802.

La Révolution avait cassé les structures d'une société qui pratiquait un fragile art de vivre, et Sophie en fut une des victimes. Elle avait certes perdu la faveur du public vers 1766 déjà, et songeait à se retirer de l'Opéra en 1774 (ce fut accompli en 1778), mais sans les bouleversements politiques elle eût bénéficié de ressources (sa pension, réduite, ne lui fut payée que jusqu'en 1793) et conservé des protecteurs, alors qu'elle mourut dans la pauvreté, splendeurs et misères d'une courtisane. Et pourtant, Sophie avait soutenu la Révolution à ses débuts, comme beaucoup d'aristocrates, mais vint la Terreur, la pauvreté et la solitude. Sophie Arnould, même devenue misérable, est restée un témoin de l'ancienne manière de vivre. De vivre et d'écrire. Les documents des frères Goncourt sont, pour une bonne part, des lettres de Sophie - collectionnées par eux, prêtées par d'autres collectionneurs, recopiées sur des catalogues d'autographes, retrouvées aux Archives. Le corpus des lettres utilisées par les Goncourt, tout le monde le regrettera, n'est pas vraiment représentatif. Les vandales sont passés par là, «les lettres de Sophie Arnould antérieures à la Révolution sont rares» (Sophie Arnould, Charpentier, p. 142, n. 1), elles ont été brûlées ou ont servi de cornets aux épiciers ; on peut imaginer que ces lettres disparues n'étaient en rien inférieures à celles de Mme du Deffand. Dans la biographie des Goncourt, l'ensemble est déséquilibré, alourdi par les trop nombreuses lettres de sollicitation de Sophie auprès des hommes de pouvoir. Heureusement, les registres de l'Académie royale de musique étaient merveilleusement bien tenus, heureusement, il y avait les nouvelles à la main, heureusement surtout, les Goncourt ont su exploiter toutes sortes de documents, y compris les dessins, estampes et caricatures pour écrire leur biographie. Biographie, ce mot n'avait pas, en 1856, le sens qu'il a de nos jours, désignant presqu'une industrie, en tout cas un genre à part, codifié et pas toujours estimé. La recherche était, elle aussi, différente, artisanale et s'exerçant dans un cercle restreint où tout le monde connaissait tout le monde. Edmond était un rat de bibliothèque, il était aussi lecteur impénitent, amateur d'art, infatigable fureteur. La dernière édition (Charpentier), par lui amplement complétée, bénéficie de ces qualités, et nous fait oublier la première édition (Poulet Malassis et De Broise) écrite avec son frère. Sophie Arnould n'est plus le symbole d'une époque, «scandale» de son siècle quand elle était vivante, «son sourire» une fois passée à la postérité (Sophie Arnould, ch. I) ; elle est devenue, au cours des éditions successives, augmentées, remaniées de sa biographie non pas une personne vivante, mais ce qui, pour les lecteurs, est davantage, une héroïne de papier, sur laquelle Edmond, plus que Jules et Edmond, a mis sa griffe.

COMMENT LIRE CETTE BIOGRAPHIE, Sophie Arnould ? On peut le faire selon plusieurs modes : celui de l' innocence, et on la lira comme un livre consacré à une héroïne privilégiée de l'histoire intime d'un siècle, qui aurait cependant le cruel avantage d'avoir survécu à l'époque où sa place était prééminente : admiration et pitié. On peut la lire comme un exemple de la méthode des Goncourt, double : s'attacher à ressusciter une époque en ayant recours à toutes ses reliques, à tous les genres de littérature, aux traces artistiques autant qu'à celles écrites, et toujours entourer les documents d'un texte recherché. On sera tenté de comparer la manière des Goncourt au style frelaté d'Arsène Houssaye (voir, par exemple, sur Sophie Arnould, Les Femmes du diable, nouvelle édition, Michel Lévy Frères, Librairie nouvelle, 1876), et on appréciera la performance des Goncourt. On peut, enfin, et c'est peut-être la manière de lire la plus féconde, y voir se révéler peu à peu, étalés dans le temps, les intérêts et les manières de travailler et d'écrire du seul Edmond

 RAPPELONS pour l'histoire littéraire que la même année 1857, chez les mêmes éditeurs, parut l'ouvrage de Monselet, Les Oubliés et les Dédaignés, figures littéraires de la fin du dix-huitième siècle (2 vol., dans les éditions ultérieures devenus un seul volume), dont la fin de la préface a comme un parfum Goncourt : «Aux documents que les faiseurs de dictionnaires se passent de main en main avec une sérénité imperturbable, nous avons préféré les notes de famille, les souvenirs des contemporains, les correspondances». Si Monselet évoque implicitement les Goncourt, ceux-ci le citent, tout aussi implicitement, dans la préface des Portraits intimes : «[nous voulons] peindre en pied, les personnages oubliés ou dédaignés par l'histoire» (préface de 1856, voir plus bas). Pour que l'allusion soit plus nette, l'expression «oubliés et dédaignés» sera, par Edmond, dans l'édition Charpentier 1878, mise en caractères italiques : tous les lecteurs reconnaîtront le titre de Monselet ! Signalons aussi que l'expression «galerie d'un dix-huitième siècle peint par lui-même» (dans la même préface) est une allusion à Arsène Houssaye, qui écrivit environ les mêmes années une Galerie du XVIIIe siècle  en plusieurs volumes : qui, avec cette expression a plagié qui ?

1857, c'est l'année où paraît, chez Dentu, la première série, suivie d'une seconde en 1858, des Portraits intimes du XVIIIe siècle, La méthode est la même que pour Sophie Arnould, le sous-titre l'indique : Études nouvelles d'après les lettres autographes et les documents inédits, et la préface de ces Portraits intimes (dont nous donnons des extraits ci-dessous) est une véritable déclaration de méthode en même temps qu'une défense et illustration de la lettre autographe. Toujours dans ces Portraits intimes de 1857 paraît une étude sur la danseuse Camargo, «Camargo, etc.» ; selon une note de Ricatte pour le Journal, à la date du 14 juillet 1856, cette notice était la version, peut-être édulcorée, d'un article refusé par le Figaro, intitulé «L'Opéra galant». Ce n'est pas une biographie, plutôt une chronique de l'Opéra centrée sur la Camargo, les documents en sont publics (lus par les Goncourt à la Bibliothèque impériale). L'article disparaîtra des éditions ultérieures de Portraits intimes, on ne sait pourquoi. Reste qu'Edmond, longtemps après la mort de Jules, voulait reprendre cette étude en l'étoffant pour l'intégrer à la série «Les Actrices du XVIIIe siècle», chez Charpentier, où reparut la biographie de Sophie Arnould.

Lisant cette dernière édition de Sophie Arnould, chez Charpentier, on y puisera des matériaux pour mieux connaître Edmond, et non plus cet auteur double : les frères Goncourt. Ce livre est devenu de biographie certes bien écrite - réelle œuvre littéraire - mais un peu mince, une part de l'œuvre écrite d'Edmond seul : style, construction, recours à une iconographie aussi complète que possible, table des matières détaillée (curieusement dénommée «table des paragraphes»), tout est signé Edmond de Goncourt.



 

ILLUSTRATION
Frontispice de l'édition Dentu, 1877. Edmond a fait graver un portrait du XVIIIe siècle de Sophie Arnould par François Flameng (1856-1923)

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