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Sophie Arnould d'après sa correspondance et ses mémoires inédits |
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Sophie Arnould eut
trois éditions: chaque nouvelle découverte de
documents appelait une nouvelle édition. - 1877, donc
retouché par Edmond seul, titre identique, E.
Dentu. - 1885, titre
identique, Charpentier (Bibliothèque-Charpentier
à 3 fr. 50 le volume).
POURQUOI
LES FRÈRES GONCOURT se sont-ils
intéressés à Sophie Arnould au point
d'écrire sa biographie ? Par hasard,
écrivent-ils. Ils avaient acheté en 1855, chez
Charavay, une liasse de papiers écrits par, ou sur
elle. Mais si le hasard les a, en effet, favorisés,
pourquoi leur attention a-t-elle été
attirée par ces papiers ? C'est que Sophie
Arnould, pour des collectionneurs qui s'intéressaient
au XVIIIe siècle, était un réel
personnage. Chanteuse dramatique et courtisane, elle est
née en 1740 ( ce sont les Goncourt qui ont rendu
public son acte de naissance, rectifiant une date
jusqu'alors fausse), et connut donc l'époque
triomphante des boudoirs et des petites maisons ; des
salons aussi, et sa légende la rapprochait de Ninon
de Lenclos - Sophie, «sur cadette de Ninon»,
écrivent les Goncourt. On sait que les chanteuses,
danseuses, actrices du XVIIIe siècle jouaient un
rôle social non négligeable : entretenues
par des personnages considérables, elles
étaient des signes extérieurs de puissance
érotique et financière et devaient, en
contrepartie, se montrer sociables, capricieuses, expertes
en amour, scandaleuses même. Sophie fut en tout
conforme au modèle, et s'intéresser à
elle revenait à s'intéresser à une
partie agissante de la société du XVIIIe
siècle, beaucoup moins marginale qu'on le penserait.
Ajoutons que la légende de Sophie Arnould avait
été perpétuée par Arnoldiana,
d'Albert Deville (1813) - dont, après la parution
de Sophie Arnould chez Dentu, Edmond de Goncourt
trouva un exemplaire annoté par l'antiquaire
Millin : précieux exemplaire, car Millin avait
fréquenté Sophie Arnould. Si la chanteuse
entra dans l'histoire de l'Ancien Régime (son
histoire galante) elle traversa aussi la période
révolutionnaire, le Directoire et le Consulat,
puisqu'elle mourut le 22 octobre 1802. La Révolution avait
cassé les structures d'une société qui
pratiquait un fragile art de vivre, et Sophie en fut une des
victimes. Elle avait certes perdu la faveur du public vers
1766 déjà, et songeait à se retirer de
l'Opéra en 1774 (ce fut accompli en 1778), mais sans
les bouleversements politiques elle eût
bénéficié de ressources (sa pension,
réduite, ne lui fut payée que jusqu'en 1793)
et conservé des protecteurs, alors qu'elle mourut
dans la pauvreté, splendeurs et misères d'une
courtisane. Et pourtant, Sophie avait soutenu la
Révolution à ses débuts, comme beaucoup
d'aristocrates, mais vint la Terreur, la pauvreté et
la solitude. Sophie Arnould, même devenue
misérable, est restée un témoin de
l'ancienne manière de vivre. De vivre et
d'écrire. Les documents des frères Goncourt
sont, pour une bonne part, des lettres de Sophie -
collectionnées par eux, prêtées par
d'autres collectionneurs, recopiées sur des
catalogues d'autographes, retrouvées aux Archives. Le
corpus des lettres utilisées par les Goncourt, tout
le monde le regrettera, n'est pas vraiment
représentatif. Les vandales sont passés par
là, «les lettres de Sophie Arnould
antérieures à la Révolution sont
rares» (Sophie Arnould, Charpentier, p. 142,
n. 1), elles ont été brûlées
ou ont servi de cornets aux épiciers ; on peut
imaginer que ces lettres disparues n'étaient en rien
inférieures à celles de Mme du Deffand. Dans
la biographie des Goncourt, l'ensemble est
déséquilibré, alourdi par les trop
nombreuses lettres de sollicitation de Sophie auprès
des hommes de pouvoir. Heureusement, les registres de
l'Académie royale de musique étaient
merveilleusement bien tenus, heureusement, il y avait les
nouvelles à la main, heureusement surtout, les
Goncourt ont su exploiter toutes sortes de documents, y
compris les dessins, estampes et caricatures pour
écrire leur biographie. Biographie, ce mot
n'avait pas, en 1856, le sens qu'il a de nos jours,
désignant presqu'une industrie, en tout cas un genre
à part, codifié et pas toujours estimé.
La recherche était, elle aussi, différente,
artisanale et s'exerçant dans un cercle restreint
où tout le monde connaissait tout le monde. Edmond
était un rat de bibliothèque, il était
aussi lecteur impénitent, amateur d'art, infatigable
fureteur. La dernière édition (Charpentier),
par lui amplement complétée,
bénéficie de ces qualités, et nous fait
oublier la première édition (Poulet Malassis
et De Broise) écrite avec son frère. Sophie
Arnould n'est plus le symbole d'une époque,
«scandale» de son siècle quand elle
était vivante, «son sourire» une fois
passée à la postérité (Sophie
Arnould, ch. I) ; elle est devenue, au cours des
éditions successives, augmentées,
remaniées de sa biographie non pas une personne
vivante, mais ce qui, pour les lecteurs, est davantage, une
héroïne de papier, sur laquelle Edmond, plus que
Jules et Edmond, a mis sa griffe. COMMENT LIRE CETTE
BIOGRAPHIE, Sophie Arnould ? On peut le
faire selon plusieurs modes : celui de l' innocence, et
on la lira comme un livre consacré à une
héroïne privilégiée de l'histoire
intime d'un siècle, qui aurait cependant le cruel
avantage d'avoir survécu à l'époque
où sa place était
prééminente : admiration et pitié.
On peut la lire comme un exemple de la méthode des
Goncourt, double : s'attacher à ressusciter une
époque en ayant recours à toutes ses reliques,
à tous les genres de littérature, aux traces
artistiques autant qu'à celles écrites, et
toujours entourer les documents d'un texte recherché.
On sera tenté de comparer la manière des
Goncourt au style frelaté d'Arsène Houssaye
(voir, par exemple, sur Sophie Arnould, Les Femmes du
diable, nouvelle édition, Michel Lévy
Frères, Librairie nouvelle, 1876), et on
appréciera la performance des Goncourt. On peut,
enfin, et c'est peut-être la manière de lire la
plus féconde, y voir se révéler peu
à peu, étalés dans le temps, les
intérêts et les manières de travailler
et d'écrire du seul Edmond RAPPELONS pour
l'histoire littéraire que la même année
1857, chez les mêmes éditeurs, parut l'ouvrage
de Monselet, Les Oubliés et les
Dédaignés, figures littéraires de la
fin du dix-huitième siècle (2 vol., dans
les éditions ultérieures devenus un seul
volume), dont la fin de la préface a comme un parfum
Goncourt : «Aux documents que les faiseurs de
dictionnaires se passent de main en main avec une
sérénité imperturbable, nous avons
préféré les notes de famille, les
souvenirs des contemporains, les correspondances». Si
Monselet évoque implicitement les Goncourt, ceux-ci
le citent, tout aussi implicitement, dans la préface
des Portraits intimes : «[nous
voulons] peindre en pied, les personnages oubliés
ou dédaignés par l'histoire»
(préface de 1856, voir plus bas). Pour que l'allusion
soit plus nette, l'expression «oubliés et
dédaignés» sera, par Edmond, dans
l'édition Charpentier 1878, mise en caractères
italiques : tous les lecteurs reconnaîtront le
titre de Monselet ! Signalons aussi que l'expression
«galerie d'un dix-huitième siècle peint
par lui-même» (dans la même préface)
est une allusion à Arsène Houssaye, qui
écrivit environ les mêmes années une
Galerie du XVIIIe siècle en plusieurs
volumes : qui, avec cette expression a plagié
qui ? 1857, c'est
l'année où paraît, chez Dentu, la
première série, suivie d'une seconde en 1858,
des Portraits intimes du XVIIIe siècle, La
méthode est la même que pour Sophie
Arnould, le sous-titre l'indique : Études
nouvelles d'après les lettres autographes et les
documents inédits, et la préface de ces
Portraits intimes (dont nous donnons des extraits
ci-dessous) est une véritable déclaration de
méthode en même temps qu'une défense et
illustration de la lettre autographe. Toujours dans ces
Portraits intimes de 1857 paraît une
étude sur la danseuse Camargo, «Camargo,
etc.» ; selon une note de Ricatte pour le
Journal, à la date du 14 juillet 1856, cette
notice était la version, peut-être
édulcorée, d'un article refusé par le
Figaro, intitulé «L'Opéra
galant». Ce n'est pas une biographie, plutôt une
chronique de l'Opéra centrée sur la Camargo,
les documents en sont publics (lus par les Goncourt à
la Bibliothèque impériale). L'article
disparaîtra des éditions ultérieures de
Portraits intimes, on ne sait pourquoi. Reste
qu'Edmond, longtemps après la mort de Jules, voulait
reprendre cette étude en l'étoffant pour
l'intégrer à la série «Les
Actrices du XVIIIe siècle», chez Charpentier,
où reparut la biographie de Sophie
Arnould. Lisant cette dernière
édition de Sophie Arnould, chez Charpentier,
on y puisera des matériaux pour mieux connaître
Edmond, et non plus cet auteur double : les
frères Goncourt. Ce livre est devenu de biographie
certes bien écrite - réelle uvre
littéraire - mais un peu mince, une part de
l'uvre écrite d'Edmond seul : style,
construction, recours à une iconographie aussi
complète que possible, table des matières
détaillée (curieusement dénommée
«table des paragraphes»), tout est signé
Edmond de Goncourt.
- 1857,
puis 1859 (deuxième tirage),
Sophie Arnould d'après sa correspondance et ses
mémoires inédits, par Edmond et Jules
de Goncourt, Poulet-Malassis et De Broise.
L'édition de 1859, deuxième tirage de celle
de 1857 eut elle-même un retirage en 1861.

ILLUSTRATION
Frontispice de l'édition
Dentu, 1877. Edmond a fait graver un portrait du XVIIIe siècle
de Sophie Arnould par François Flameng (1856-1923)
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