x

Histoire de la société française pendant la Révolution

x

 

   Si l'on en croit les Goncourt, leurs deux Histoires de la Société française, pendant la Révolution puis le Directoire, ont une origine modeste : ils voulaient écrire une Histoire du plaisir sous la Terreur, «un petit volume à 50 centimes». Nul doute que cette chronique eût été celle du Palais-Royal, en effet lieu de plaisir(s), et cela depuis bien avant l'époque révolutionnaire. Dans Histoire… pendant la Révolution, c'est avec le sous-titre «Prostitution» (ch. IX), qu'il est évoqué, alors dénommé «le jardin Égalité». Histoire du plaisir sous la Terreur, ce titre avait été remplacé, dans l'esprit des Goncourt, par celui-ci, Le Camp des Tartares. Tel est, en effet, le livre annoncé (embryon, rappelons-le, d'Histoire… pendant la Révolution) sur une quatrième page de couverture.

Puis les Goncourt se prennent au jeu : les documents s'amassant et leur intérêt s'accroissant, le sujet devint une «histoire interne» de la Révolution, suivie de celle du Directoire. La masse des documents rassemblés par les frères est, en effet, impressionnante : «[…] Pour cet essai de reconstruction d'une société […] nous avons consulté environ quinze mille documents contemporains : journaux, livres, brochures, etc. […] C'est dire que cette histoire intime appartient sinon à l'histoire grave, au moins à l'histoire sérieuse.» (Préface de l'édition originale, datée du 31 janvier 1854). Dès 1854, les Goncourt commencent la reconstitution des mœurs du XVIIIe siècle en partant de «l'histoire sociale de la Révolution [qui] a été tentée pour la première fois dans ces études [… pour] peindre les mœurs, les âmes, la physionomie nationale, la couleur des choses, la vie et l'humanité de 1789 à 1800.» Ils affirment qu'il s'agit d'une «nouvelle histoire» (préface de mai 1864), sans avoir la prétention de faire la philosophie de cette Révolution qui, de constitutionnelle est devenue terroriste.

La dimension de l'opuscule projeté ne suffisait plus, voici qu'apparaissent deux volumes in-8°, le premier (la Révolution) en 1854, le second (le Directoire) en 1855. Pour le premier livre, les frères firent dans les journaux beaucoup d'annonces - traduisons : de publicité (Journal, mars 1855). Pour le second, François Barrière, rédacteur au Journal des Débats, leur demande, en échange de son article de critique, de passer une annonce dans son journal : indignation de Jules, qui s'exécute néanmoins - à sa mesure financière.
L'édition originale d'Histoire… pendant la Révolution chez Dentu fut suivie, en 1854 toujours, d'une seconde édition, in-8° au lieu de grand in-8°, et avec une couverture différente. Le livre est publié à compte d'auteur. En 1864, les Goncourt changent d'éditeur (Didier et Cie), le format change également (in-12). Puis, quatrième et nouvelle édition chez Charpentier, en 1880 ; en 1889 (pour cause de centenaire), cinquième édition chez Quantin, 1 vol. gr. in-4° raisin, 44 planches hors-texte dont 9 en couleur.


   Lire l'Histoire de la société française pendant la Révolution est entrouvrir un portefeuille empli de papiers imprimés, rassemblés par des fureteurs, et les voir transformés en documents, mot magique pour les Goncourt. Ces originaux fussent-ils tombés entre nos mains, peut-être n'aurions-nous pas eu la patience de les dépouiller tous. Les frères, eux, se mettent au travail, le jour se passe en lecture et ils rédigent durant la nuit. Ils regardent, aussi, et n'oublient jamais de décrire les œuvres dont ils ont le courage de souligner la pauvreté et la faiblesse artistique. Le lecteur a le sentiment de voir et de lire directement, sans grille idéologique, des journaux et des périodiques, des pamphlets, des brochures, des affiches, des gravures, des caricatures ; il entend les voix des gens et sent les odeurs de Paris ; il visite les théâtres, les salons, les prisons ; il apprend tout sur les modes vestimentaires et celles de la pensée ou du langage ; les Goncourt font naître sous ses yeux femmes du peuple et hommes politiques à la stature tristement humaine, et rendent présents ceux qui ont dû abandonner leur pays, les émigrés. Lecteurs et badauds, cousins de Sébastien Mercier et de Rétif de la Bretonne, les Goncourt ont rendu vivantes les époques de la Révolution et du Directoire à la manière de deux reporters envoyés sur le terrain : un terrain constitué de papier, c'est là que gît le tour de force.



 

ILLUSTRATION
«MORT DE LOUIS CAPET 16me DU NOM, le 21 janvier 1793».
«Détail de la caricature parue dans "un canard colorié du temps"».
Image choisie par Edmond de Goncourt pour illustrer, p. 236, l'édition illustrée de Histoire de la… Révolution chez Quantin en 1889.

 

 Retour à la table des matières