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Entre collectionneurs |
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L'ami
n'était pas le sculpteur animalier Barye, mais
Auguste Sichel qu'Edmond avait très bien connu et
fréquenté jusqu'à sa mort. Auguste
tenait, avec son frère Philippe (1839 ou 40-1899), un
magasin d'objets d'arts d'Extrême-Orient, sis à
Paris, 11 rue Pigalle, mais il ne bornait pas, on en a la
preuve ici, sa curiosité au Japon et à la
Chine. Auguste Sichel avait un fils, prénommé
Philippe, et recevait régulièrement chez lui,
avec Mme Sichel : à ces dîners assistait
régulièrement Goncourt. «Un mot sur
Barye», par Edmond de Goncourt, est une
préface ; même pas la préface d'un
catalogue des uvres de Barye, mais celle d'un
catalogue de vente (vente du 27 février 1886,
à l'hôtel Drouot), le Catalogue de bronzes
de Barye. Modèles, tableaux et dessins composant la
collection de M. Auguste Sichel. Ce texte de Goncourt
fut publié dans Pages retrouvées, qui
parut cette même année 1886. Barye,
né le 24 septembre 1795 (et non 1796) à Paris,
devient apprenti vers 1810 chez un graveur pour
équipements militaires, Fourier, puis se forme
également à la peinture : en 1818, il
s'inscrit à l'École des Beaux-Arts,
après un rapide passage dans l'atelier de Gros. De
1820 à 1828, il est employé par Fauconnier,
rue du Bac (passage Sainte-Marie), qui, orfèvre
attitré de la duchesse de Berry, fit faillite en
1827. En 1833, Barye expose au Salon le modèle en
plâtre du Lion au serpent, dit aussi Lion
des Tuileries, et il est considéré comme
un artiste d'avant-garde ; Louis-Philippe ordonna que
l'uvre fût exécutée en marbre,
mais Barye préféra le bronze, et c'est
Honoré Gonon qui fondit l'uvre, avec ses deux
fils, en 1835 ; Le Lion au serpent fut, sous
cette forme, exposé au Salon de 1836. En 1838, Barye
s'établit bronzier ; en 1843, il présente
au Salon Thésée et le Minotaure, deux
Étude(s) de taureau, deux Étude(s)
de serpent : toutes uvres refusées par
le jury. En 1845, il habite 6 impasse Tivoli, tandis que sa
fabrique de bronze est 6, rue de Boulogne. Il crée,
toujours en 1845, la société Barye et Cie. En
1848, il installe son atelier au Louvre. Parmi les nombreux
Salons auxquels il participe, on choisira de mettre ici en
évidence le Salon de 1852, car les Goncourt l'ont
commenté (voir la nouvelle publication dans E. et J.
de Goncourt, Études d'art, Librairie des
Bibliophiles, p. 138 sqq.). Pour écrire
sa préface en 1886, Edmond relut avec attention ce
qu'il écrivait, avec Jules, en 1852 : on y
retrouve, par exemple, les allusions aux chevaux de Calamis
et aux vaches de Miron, tout comme la
référence au chien de bronze du temple de
Junon. Barye, en 1854, est nommé professeur de dessin
de zoologie au Muséum d'histoire naturelle et ouvre
un magasin, 10 rue Saint-Anastase. En 1855, il reçoit
la Grande Médaille à l'Exposition universelle,
et en 1867, la Grande Médaille d'or. Dans sa
préface, Goncourt cite longuement
W. T. Walters, qu'il connaît par l'article
tout récent de son ami américain,
Théodore Child, «Antoine-Louis Barye» (paru
dans The Harper's New Monthly Magazine de
juin-novembre 1885, vol. LXXI, p. 585
sqq.), qui a le bon goût d'aimer Gavarni autant
que Barye. Cet amateur américain commence à
acheter en 1859 des uvres de Barye, et commande, en
1873, un exemplaire de chacun de ses bronzes (120) pour la
Corcoran Gallery, au musée de Washington. En
1868, Barye est élu membre de l'Académie des
Beaux-Arts ; il meurt le 25 juin 1875. À la fin
de l'année 1875, on organisa, à l'École
des Beaux-Arts de Paris, une exposition d'uvres de
Barye qui voulait montrer toutes les facettes de son talent.
Edmond rendit compte de cette exposition dans le
Journal (24 décembre 1875),
préférant, sans surprise, aux sculptures
d'êtres humaisn, aux objets d'art et aux aquarelles de
Barye, ses grands fauves ; jugement confirmé
lors de l'exposition, toujours aux Beaux-Arts, de
1889 : «Oui, ce sculpteur est le seul sculpteur de
génie des fauves
, mais c'est un sculpteur plus
que médiocre de l'humanité. Quant à
l'ornemaniste, il a fait du romantisme imbécile en
bronze
» (Journal, 8 juin 1889). Les
bronzes de Barye, en 1886, tout le monde les connaissait,
beaucoup se trouvaient dans des musées. Aussi bien
Goncourt s'attache-t-il à montrer
l'originalité de la collection rassemblée par
Auguste Sichel, étrangère en un sens aux
uvres publiques. La différence est nette entre
un catalogue, qui doit être exhaustif et qui est
consacré à l'artiste, et un catalogue de
vente, qui est au moins autant, sinon plus, le reflet du
collectionneur qu'une consécration du
créateur. Faute d'être lui-même un
artiste voué à la création, le
collectionneur exerce son talent dans ce qu'on nommerait
volontiers la para-création ; il est à la
fois parasite et mécène, mais uvre-t-il
vraiment pour la postérité ? Oui, dans la
mesure où il conserve des uvres d'art qui, sans
lui, eussent peut-être disparu, oui encore, quand il a
su distinguer d'un il plus aigu que celui des amateurs
ordinaires, ce qui pouvait être source
d'émotion esthétique dans ce qui ne retenait
pas l'attention au premier coup d'il. Dans sa
préface, Goncourt, cela va de soi, analyse les
uvres proposées à la vente, mais
apprécie, en connaisseur, l'art d'Auguste Sichel en
collectionneur. La vocation d'un collectionneur, son
plaisir, le moteur de ses recherches, est de se distinguer
de l'amateur ordinaire : il est intellectuellement un
expert, esthétiquement un homme qui sait choisir, et
affectivement un raffiné. Tel s'est montré
Auguste Sichel, et Goncourt apprécie, collectionneur
lui-même. Le curieux, le vrai,
s'attache moins à ce qui est déjà fini
qu'aux esquisses, quand le talent s'ébauche et
décèle encore les voies ou les étapes
de la création. L'amateur délicat remonte
encore plus loin, quand le génie est absent encore,
cherchant les juvenilia, telle cette pièce de
la collection de Sichel, une médaille datant de 1819,
Milon de Crotone dévoré par un lion,
pour laquelle Barye obtint une mention honorable, et
«dont il n'existe peut-être en tout qu'un double
à l'École des Beaux-Arts» souligne,
jubilant, Goncourt, pensant peut-être que lui aussi
fit des trouvailles de ce genre. Les sculptures ne sont pas
produites immédiatement dans leur état
définitif, et il existe deux méthodes
distinctes pour arriver au dernier état : la
fonte au sable, et la fonte à la cire perdue,
signalée par Goncourt, la seule digne d'une
collection. On employait en effet la fonte au sable pour les
sculptures les plus commerciales : les pièces
étaient reproduites séparément et
assemblées ensuite, quitte à faire
disparaître les coutures des assemblages ; dans
une de ses notes, Edmond cite Charles Blanc (Charles Blanc,
Les Artistes de mon temps, Paris, Didot, 1876), qui
souligne que Barye lui-même savait faire
disparaître les traces de la fonte au sable. Cet
effacement était un travail de ciseleur, et Barye
avait reçu une telle formation. Un ciseleur ordinaire
agissait-il, la sculpture pouvait être
dénaturée ou affadie, si bien que les
connaisseurs préféraient, quand fonte au sable
il y avait, des pièces remontées ayant
gardé les traces des assemblages. Mais les vrais
connaisseurs, de toute façon,
préféraient la fonte à la cire perdue,
parce qu'elle aboutissait, en général,
à un seul exemplaire - la pièce unique tant
recherchée par les amateurs. En
général, car il y avait des exceptions, et on
pouvait faire un double du modèle en cire avant qu'il
fût fondu en bronze. D'autres critères
peuvent influer sur le choix d'un collectionneur de
sculptures, ainsi la taille. Le premier état de ce
qui sera une sculpture est une esquisse modelée en
terre ou en cire, baptisée parfois du terme
évocateur de réduction, de la taille
d'un presse-papier(s), précise Goncourt, qui
s'enchante de voir tous ces formats réduits
collectionnés par Sichel et rassemblés en un
bestiaire minuscule, minuscule au regard de la taille
réelle des animaux. Autre critère, une place
le plus près possible de l'origine ; il y a eu,
avant que l'on arrive à l'uvre d'art
définitive, rendue publique, une série
d'états. À juste titre, Goncourt rapproche ces
premières épreuves des tirages d'estampes
dits : avant la lettre. Les premières
sculptures portent un numéro d'épreuve et le
poinçon de l'auteur, et la règle du jeu d'un
collectionneur de sculpture est de rechercher les premiers
numéros, authentifiés par le sculpteur, qui
les a poinçonnés et signés. C'est avec
délectation que Goncourt énumère les
pièces rares de la collection de Sichel, remontant
numériquement dans sa liste (voir Pages
retrouvées, p. 299) d'une vingtième
épreuve de L'Ours couché à,
suprême rareté, deux premières
épreuves, celle du Taureau terrassé par un
ours et celle du Taureau cabré. Barye
travaillait d'après nature ; il observait et
dessinait sur le motif les animaux de la ménagerie de
la foire de Saint-Cloud, ceux du Jardin des Plantes, il
dessinait en assistant aux dissections de fauves, il
mesurait les os, il étudiait les squelettes.
«Artiste naturiste», comme le qualifie
Goncourt, il se comporte comme l'écrivain
naturaliste, qui rassemble des documents avant
d'écrire. Puis, semblable au travail du style chez
l'écrivain, voilà, chez le sculpteur, l'effort
de rendre ce qu'il a vu, de presque restituer la nature sans
la copier servilement. C'est tout le travail de l'art, et
contradictoire chez le sculpteur animalier puisque sa
matière dernière, après le dessin, le
plâtre ou la cire, est le bronze, la matière la
moins malléable qui soit, et qui doit, pourtant,
rendre l'élan, la souplesse, le mouvement. «Arrêtons-nous un
moment devant le : JAGUAR DÉVORANT UN
LIÈVRE», annonce Edmond, qui, tout
tranquillement, recopie, avec quelques variantes, ce qu'il
avait écrit avec Jules en 1852. Le modèle en
plâtre à patine brune de ce jaguar avait
déjà été exposé au Salon
de 1850 ; commandé par le ministère de
l'Intérieur en 1851, il fut présenté au
Salon de 1852, mais en bronze - à patine brun-vert,
fondu au sable. La dernière phrase, belle, est
d'Edmond seul : ce félin est la parfaite
représentation «de la succion jouisseuse, de la
volonté gourmande du sang!». Pour sa conclusion
générale, retour à la critique de
1852 : la sculpture du corps humain dans
l'Antiquité a été remplacée au
XIXe siècle par celle du corps animal, cette
idée était déjà exprimée,
et plus longuement développée, dans «Le
Salon de 1852». Edmond
rapporte, dans son Journal, le sentiment
éprouvé par Henri Cernuschi revenant de
l'exposition de 1889 ; ce n 'est pas
indifférent, car Cernuschi, lui aussi collectionnait,
comme Goncourt, comme Auguste Sichel, des bronzes japonais.
«Il [Cernuschi] me parlait avec un certain
mépris des bronzes du sculpteur, surtout au point de
vue de la matière, comparée à la
matière des bronzes japonais.» Ouf! c'est moins
l'art du sculpteur qui est mis en cause, que la
qualité du bronze employé. Quoique
Lorsqu'il était allé lui-même voir cette
exposition, Edmond de Goncourt avait pensé
secrètement, voyant les bronzes de Barye, aux petites
merveilles japonaises qu'il possédait : En ces deux pages de
préface, travail de commande, Edmond de Goncourt,
nous expose, implicitement, ses prédilections ;
nous comprenons ce qu'est un collectionneur, nous voyons
aussi la sorte de lien tacite et la compréhension
immédiate qui existe entre collectionneurs ;
nous nous instruisons sur un artiste précis, Barye,
et sa technique, ce qui n'est jamais
négligeable ; et nous nous amusons de voir le
japonisant montrer le bout du nez, cet amour qu'il
partageait déjà avec Jules, mais qui est
devenu le sien propre par l'ampleur qu'il lui a
donnée après la mort de son frère.
Jules est présent, Edmond lui rend hommage en
reprenant leur article, mais de Jules il se détache
aussi, la collectionnite a pris dans sa vie solitaire la
force et l'étendue d'une passion, le Japon est son
pays à lui, lui seul.
EXTRAIT DU
JOURNAL SUR BARYE Vendredi 24
décembre 1875 «Exposition
Barye.
«beaucoup de
ses admirateurs [ceux de Barye] ne
s'arrêteraient pas devant des bronzes japonais, des
oiseaux de proie, qui égalent ses fauves, et
devant des petits bronzes, des tortues comme j'en
possède une de Sei-Min dans une vitrine - des
petits bronzes comme il n'en a jamais, jamais fait»
(Journal, 8 juin 1889).

Barye est un sculpteur du corps de l'homme très
ordinaire. La femme, sous son ébauchoir, prend
l'aspect caricatural qu'aurait un véritable
antique copié par Daumier. L'ornemaniste se
montre empire, perruque, né pour
l'agrémentation du zinc.
Barye n'a de génie que comme animalier et
seulement dans les grands fauves. Le premier, il a rendu
le tressautement du repos, le sillonnement tranquille de
la force et de la vitesse dans le courant des muscles aux
grands méplats carrés, le flottement
élastique, dans la marche, du corps sous la peau
distendue, le rampement du bond ; le premier, il a
rendu la sérénité ennuyée du
roi des animaux.
L'aquarelliste me paraît surfait. On sent trop, sur
la feuille de papier, le transport parmi les roches
grises de Fontainebleau d'un croquis de féroces
fait au Jardin des Plantes. Cependant, parmi ces
aquarelles, il y a, autour d'énormes arbres
desséchés, des enroulements alourdis de
boas apparaissant dans la lueur d'un éclair
livide, qui sont d'un coloriste tout à fait
dramatique.»
ILLUSTRATION
Serpent python
enlaçant une gazelle (détail). Musée du
Louvre
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