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En   18.. 

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   En 18.. parut en 1851, à compte d'auteur, et fut éclipsé par le coup d'État. Malgré une critique assez bienveillante de Jules Janin, une soixantaine de lecteurs seulement l'achetèrent. Le livre reparut en 1884, avec une préface d'Edmond, «Histoire d'un premier livre», chez l'éditeur des jeunes romanciers naturalistes et des auteurs licencieux en coquetterie avec la censure, Kistemaeckers (Bruxelles). Puis l'année suivante en France ( G. Charpentier et Cie, éditeurs). La réédition ne suscita aucun enthousiasme, et Léon Bloy titra sa critique (18 octobre 1884) : «Les premières plumes d'un vieux dindon». En 1884, Edmond a rétabli entre crochets les suppressions demandées en 1851 par l'imprimeur.


   Ce premier livre, déconcertant à première lecture, est inclassable, bien qu'on en discerne certains antécédents : Vie et opinions de Tristram Shandy , Le Neveu de Rameau, les contes fantastiques de Hoffmann. «Ceci n'est pas un conte», prévenait Diderot ; En 18.., «est-ce un roman, une nouvelle, une étude ? Qui sait ?». Les auteurs posent eux-mêmes la question au chap. XIV, et continuent à (s')interroger : «Est-ce une histoire ? Pourquoi pas ?». et de citer le texte d'une lettre de Mme de Maintenon, apparemment inédite et dénichée à la bibliothèque de l'Arsenal dans les manuscrits de Conrart, avec des références précises comme ils le feront plus tard dans leurs livres d'histoire. Mais que vient faire ici la veuve Scarron ? L'intrigue est mince, décousue. Charles rencontre une «vieille fille» de 27 ans, Hertha de Riedmassen, fille d'un homme politique d'origine prussienne, ils se plaisent, et Charles fait sa cour, tous les samedis dans le salon de M. de Riedmassen, décoré et meublé comme le sera plus tard la maison d'Auteuil :  Japon et XVIIIe siècle. Charles s'échappe à la campagne où il rencontre deux très jeunes sœurs (image en reflet de Jules et Edmond ?), nées à Alger. Avait-il entr'aperçu déjà Nifa, l'aînée, à Paris, dans un théâtre ? Il semble ; maintenant, il l'aime, tandis que Hertha, femme libérée avant la lettre, s'offre à Charles sans exiger le mariage.  Les doubles amours de Charles finissent mal : Hertha était une espionne, Nifa un modèle de nu. Désespéré, Charles se cantonne dans une activité d'érudit, forme de «suicide» - c'est le titre du dernier chapitre.

La lecture du livre est double : on peut en étudier la forme en boucle, quand la «stéatite verdâtre» du dernier chapitre est déjà citée au début du livre qui contient sa fin : Charles a fini d'écrire le livre, «ouf», tandis que le lecteur commence, lui, à lire. Au delà de cette structure circulaire qui contient elle-même autant d'ellipses que de répétitions, la question est : le décousu apparent du livre vient-il de l'art ou du hasard ? Raffinement littéraire ou inexpérience ? Le style est constitué d'une suite de phrases dont le cliquetis laisse pantois et donne l'impression que l'on s'est bien amusés, comme des gamins surexcités à l'idée d'apposer leur nom pour la première fois sur la couverture d'un livre. Il faut se souvenir qu'En 18.. fut commencé à Sainte-Adresse, en septembre 1850 (voir la lettre de Jules à Louis Passy du 17 septembre), à l'époque où le cadet des frères n'avait pas encore vingt ans.

Le livre est moins artificiel qu'il n'y paraît d'abord, il peut être lu comme une autobiographie. Charles , jeune parisien qui vit de ses rentes et fréquente les ateliers de peintres, ressemble fort au couple formé par Edmond et Jules - dans «L'Atelier», on entend un «Edmond», un «Jules». Les jeunes Algériennes nous font souvenir qu'en 1849, les Goncourt étaient à Alger. L'ouvrage fut terminé durant leur séjour, en été 1851, à Louèche-les-Bains (canton de Valais). Il est possible que le nom de Mlle de Riedmassen soit tel en souvenir d'Adrien II de Riedmatten, évêque de Sion qui, au XVIIe siècle, fit en sorte que le Valais ne basculât pas dans la Réforme. Le nom du héros n'est pas choisi au hasard, il se retrouvera dans Charles Demailly, dans Madame Gervaisais (Pierre-Charles, le fils de l'héroïne), jusque dans cette expression rapportée par le Journal en juillet 1857, où les frères se font appeler par les habitants de Neufchâteau (Vosges), présents aux obsèques de l'oncle Victor Huot, les «fils de M. Charles» ! (Le père se prénommait en réalité Marc Pierre, et cette désignation reste un mystère). L'oncle de Charles est dénommé M. de Courmont (Jules de C.), et sont évoquées les trois arcades que «mon oncle» possédait au Palais-Royal ; le père Ganne, aubergiste à Barbizon, est cité, et Servin, et même «J.J.» (Jules Janin) ; Charles décrit Anvers et ses mauvais lieux, les Goncourt étaient en Belgique, l'année 1850. Liste de noms et de lieux non exhaustive. Ce pot-pourri, ce salmigondis est devenu, pour nous, un document sur une microsociété parisienne, en même temps qu'il reste un exercice de style où alternent morceaux de bravoure et coq-à-l'âne. Edmond, en 1884, voudra y voir des traces de déterminisme, de pessimisme, de japonisme. En cette fin du XIXe siècle, la pensée était devenue pesante, Edmond lui-même n'échappait pas (en de brefs accès) à l'esprit de sérieux qui alourdissait l'air du temps. Il est vrai que l'on trouve déjà dans le texte de 1851 des mots en -isme, tels nihilisme et éclectisme, mais qui voudrait écraser un texte tout en allusions, sous de lourdes théories ?



 

ILLUSTRATION
«Les étudiants de Paris». Dessin de Gavarni, gravure de Gusman (détail).

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