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La Faustin |
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La Faustin est
citée dans l'édition originale, Charpentier,
1882.
Au
centre de La Faustin, une comédienne du
Théâtre-Français, Juliette Faustin,
accompagnée, en guise de faire-valoir, d'une actrice
de vaudeville, sa petite sur Maria, dite
Bonne-Âme, en qui le lecteur du Journal
reconnaît sans hésiter Gisette Dennery, - comme
il reconnaît Dennery en Carsonac. L'intrigue ?
Sentimentale à souhait, en apparence. Juliette
Faustin retrouve à Paris un ancien amant anglais,
qu'elle avait connu sous le nom William Rayne, et qui est
devenu lord, lord Annandale. Tous deux reprennent leur
liaison; par amour, elle abandonne le théâtre,
qui était toute sa vie, et sa ville, Paris, à
laquelle mille fibres l'attachaient. Ils se retirent
à l'étranger, et vivent dans une villa
isolée, entourés de quelques excentriques ou
originaux, Angleterre oblige. Ceux
qui aiment le livre ne reconnaîtront peut-être
pas, dans ce bref résumé, leur roman.
Les ouvrages des Goncourt sont difficiles à
raconter : trop d'épisodes accessoires, trop de
personnages secondaires, trop de chapitres minuscules, et
tant d'allusions à décrypter. Faut-il le
dire ? C'est ce qui fait leur charme. Pour La
Faustin, Goncourt réclame une lecture
différente : il ale sentiment d'avoir
écrit un roman original, indépendant de
l'école naturaliste, qu'il avait lancée, avec
Jules, en écrivant Germinie Lacerteux.
«Il y a dans ces pages», écrit-il de La
Faustin dans son Journal, « une introduction
toute neuve de poésie et de fantastique dans
l'étude du vrai» (8 février 1882). Oui.
Le début du roman est
délibérément poétique et
fantastique, ainsi que le chapitre LVII, «une maison
qui portait malheur, une maison fatale» (p. 327),
mais ce n'est pas sur cette nouveauté du livre que
l'on voudrait insister. Des multiples façons
de lire le livre, l'une d'elles s'est détachée
des autres, et cela dès la parution du livre.
L'histoire littéraire, peut-être l'histoire des
murs, a voulu qu'un personnage prît de
l'ampleur, sortant d'un livre où il n'apparaissait
que dans les derniers chapitres : on veut dire
l'honorable Georges Selwyn, qui a supplanté Juliette
Faustin. Un
second roman se greffe sur celui d'une Faustin abandonnant
le théâtre par amour; une histoire
étrange, celle de Georges Selwyn et de celui qui
n'était pas encore lord, William Rayne. L'amant de la
Faustin invite au bord du lac de Constance où il
s'est retiré avec sa maîtresse un ancien ami,
anglais comme lui, George Selwyn. Dès
l'arrivée de Selwyn, le livre bifurque : le
passé de lord Annandale devient comme présent,
tout l'éclairage du livre vient de son ancien ami
intime. Par des demi-aveux, encore audacieux à
l'époque où Edmond de Goncourt, homme de
lettres reconnu, les plaçait dans un roman qui
n'était ni clandestin, ni scabreux, on apprend que
Selwyn et lord Annandale furent amants, lorsqu'ils
étaient jeunes; la Faustin est la rédemptrice
qui a arraché lord Annandale à «un milieu
de salissantes débauches»
(p. 323). On sait que les Goncourt,
tradition continuée par Edmond, truffaient leurs
livres de personnes réelles, des proches ou des
contemporains. Lorsque La Faustin parut, tout le
monde crut reconnaître en Georges Selwyn le sulfureux
poète anglais Algernon Charles Swinburne. Dans le
Journal, bien avant qu'il songeât de
manière précise à La Faustin,
Goncourt avait relaté avec précision un
portrait de Swinburne par Maupassant. Swinburne vivait alors
à Étretat avec un autre anglais, Powell (nom
que Goncourt orthographie Powel), pédéraste
comme lui, et Maupassant lui avait sauvé la vie,
d'où le portrait. Ce portrait est repris dans le
roman, sans référence à Maupassant ni
à Swinburne, comme s'il était le portrait,
écrit par le romancier Edmond de Goncourt, de son
personnage, Georges Selwyn. Goncourt a innové en
ayant le courage de placer un pédéraste (deux,
si l'on compte le pédéraste repenti, lord
Annandale) dans un roman officiel (La Faustin se
trouvait dans les cabinets de lecture), et il est certain
que cette innovation lui fut
comptée : Pédérastes
reconnus, Montesquiou, Jean Lorrain, rendent hommage
à l'auteur de La Faustin.
Montesquiou range sur ses étagères
Goncourt entre Swinburne et Baudelaire - suspecté
sinon de pédérastie, en tout cas de sympathie
pour l'homosexualité puisque Les Fleurs du mal
devaient s'intituler Les Lesbiennes, et Jean
Lorrain écrit «Dolmancé» (voir
Quelques hommes, Librairie Nilsson. Per Lamm,
successeur, s.d. [1903]), hymne rétrospectif
pour La Faustin, assorti d'un décryptage. Bien
plus : George Selwyn acquiert, grâce à la
fois à son référent réel,
Swinburne et au talent de Goncourt, une existence quasi
réelle. Il engendre une multitude de héros
littéraires issus, à des degrés divers,
du personnage créé par Edmond de Goncourt, et
créés à leur tour par Jean Lorrain,
Péladan, P.-J. Toulet, etc. On renvoie, pour plus de
détails, à Mario Praz, La Chair, la mort et
le diable (trad. française Denoël,
1988). Les
maîtres à penser et les moralistes
s'inquiètent, et c'est peut-être à La
Faustin surtout que pensait Jules Lemaître,
écrivant : Goncourt ne connaîtra
pas, cela va de soi, sa descendance littéraire en sa
totalité, et il n'est pas sûr qu'il eût
tout approuvé en elle. Reste qu'il est conscient
d'avoir créé presque un type
littéraire, le
pédéraste-anglais-sadique. Finalement,
Swinburne s'efface derrière la création
littéraire de lord Annandale, ou plutôt,
réalité et fiction se mêlent, et aussi
bien pour les continuateurs littéraires de Goncourt,
que pour Goncourt lui-même. Curieusement, celui-ci
accorde le même degré de réalité
à Verlaine, Swinburne et Selwyn : Un personnage
littéraire ne peut devenir un type que s'il a des
références à des personnes
réelles; tel est Selwyn, tel sera le baron de
Charlus, forgé avec des éléments pris
à Montesquiou mais aussi au baron Doasan et à
quelques autres. Selwyn renvoie à Swinburne, mais
aussi à quantité d'autres personnages
réels, connus de Goncourt et de ses
contemporains : lord Hankey (dont Goncourt orthographie
le nom Henkey; il l'avait rencontré avec
Jules, - voir le Journal, 7 avril 1862),
collectionneur et auteur, avec d'autres, de
L'École des Biches, Bruxelles, 1868; Baudelaire -
qui ne portait pas de cravate, comme Selwyn; Barbey
d'Aurevilly, pour son amour de l'alcool, sa peau
boucanée, sa mèche; d'autres encore, tous
repérés par Mario Praz (voir La
Chair
, ouvr. cit.). Voilà pour les
modèles directs de Selwyn. Selwyn renvoie à
d'autres personnages connus ou moins connus, qui cette fois
ne sont pas des modèles dont certaines
particularités, physiques ou morales, sont reprises,
mais dont le rôle et la place sont symboliques. On
pense, au premier chef, à Sade. Selwyn n'a aucune
ressemblance avec Donatien-Alphonse-François de Sade,
mais il fait du marquis un maître à penser,
puisqu'il a donné (comme l'avait fait Swinburne)
à sa maison du bord de mer le nom de
Chaumière de Dolmancé. Faut-il rappeler
que Dolmancé est le héros de La Philosophie
dans le boudoir ? Et que Dolmancé, comme
Sade lui-même, aimait autant les hommes que les
femmes ? La référence à Sade sauta
aux yeux des contemporains de Goncourt : Dans La Faustin, ce n
'est pas Goncourt qui a inventé la présence de
Sade, puisque Swinburne habitait bien la Chaumière
de Dolmancé. On pourrait penser que la
référence à la Chaumière de
Dolmancé est là pour signaler que
Selwyn est Swinburne. Cela est vrai, il y a cependant
mieux : Goncourt se débarrasse tout autant de
l'influence de Swinburne, puisqu'il a baptisé son
héros en lui donnant le nom d'un Anglais, qui
s'appelait, dans la réalité
George
Selwyn. Il s'agit de George Augustus Selwyn (1719-1791). Et
ce Selwyn réel avait, comme Swinburne, comme Sade,
son contemporain, «des goûts cruels»
(l'expression, devenue presque un lieu commun, est de Sade).
«Le nom de ce sadique du XVIIIe siècle
[G.-A. Selwyn] devait être bien connu des
Goncourt», écrit Mario Praz (ouvr. cit.,
p. 346). Pure hypothèse, car nous n'avons pas le
souvenir d'avoir rencontré le nom du Selwyn
historique sous la plume de l'un ou l'autre des Goncourt,
mais la conjecture est vraisemblable, et l'identité
des noms donne en tout cas à réfléchir.
Le nom de Selwyn choisi par Goncourt est-il là pour
atténuer la référence trop
évidente à Swinburne ? Ou est-il choisi,
au contraire, pour que l'on n'identifie pas
entièrement Selwyn, héros imaginaire, et
Swinburne, mais bien le Selwyn de la fiction et celui de la
réalité ? Est-ce une simple
référence au XVIIIe siècle, comme
Edmond les aimait, ainsi donnant à Juliette Faustin
une tasse ayant appartenu à la Clairon
(p. 251) ? N'oublions
pas que le personnage central du livre n'est pas George
Selwyn, ni même lord Annandale, mais bien la Faustin,
dont la vie est liée au théâtre,
même lorsqu'elle a renoncé à se produire
sur une scène. La Faustin n'est certes pas un
livre à thèse, elle a cependant le
théâtre pour pivot; soyons moins abstraits,
à l'instar d'Edmond de Goncourt : les actrices,
plutôt que le théâtre. Un roman
d'actrices, donc, avec leur entourage habituel de parasites,
de journalistes, d'auteurs, de financiers, de femmes de
chambre ou d'habilleuses, avec les amants officiels et les
amis de cur. Juliette Faustin est une actrice du
Théâtre-Français, tragédienne,
comme le fut Rachel, à qui Edmond a pensé, se
renseignant auprès de ses surs, Dinah et Lia
Félix (voir le Journal, 10 octobre 1887). Avec
sa conscience professionnelle coutumière, Goncourt se
renseigne, fait la tournée des loges d'actrices,
puis, décrivant l'originalité
décorative de la loge de Juliette Faustin
(p. 246), prend la place de l'actrice, et se fait
décorateur pour elle; il avait, déjà,
joué ce rôle, décrivant l'hôtel
particulier de la Faustin (ch. XXI). Par son roman,
Goncourt s'offre, à lui-même, une seconde
Maison d'un artiste. Jeunes encore, les Goncourt
avaient pensé faire un récit qui eût
pour thème les actrices, et les matériaux
s'accumulaient dans le Journal. En 1856, ils
écrivirent Les Actrices, mais ce n'est qu'une
uvrette. Les Actrices devinrent Armande,
et restèrent un livre très mince. C'est Edmond
seul qui écrira le vrai roman dont ils avaient
rêvé tous les deux : La Faustin.
Toute leur vie, les deux frères avaient
recherché la compagnie d'actrices, petites ou
grandes, et quand il sera seul, Edmond continuera à
s'intéresser aux comédiennes. Leurs amis,
certains de leurs amis, étaient proches d'actrices.
Mario Uchard avait épousé une actrice du
Théâtre-Français, Madeleine Brohan, que
l'on retrouve en Marthe, dans Charles Demailly. Paul
de Saint-Victor vivait avec l'une des nombreuses surs
de Rachel, Lia Félix. Les Goncourt connaissaient bien
Adolphe Dennery, et sa jeune maîtresse, puis femme,
Gisette, «celle que j'ai représentée si
fidèlement sous la figure de Bonne-Âme
dans LA FAUSTIN» (Journal, 29 avril 1882).
Flaubert était l'amie de la truculente Suzanne
Lagier, pour laquelle les Goncourt éprouvent autant
d'indulgence que d'attirance. Ils connaissaient les
critiques dramatiques, ils allaient
régulièrement au théâtre. Tout
cela se trouve et se retrouve dans La Faustin, et la
période évoquée s'éloignant, le
livre devient, pour les lecteurs du XXIe siècle, un
recueil de témoignages historiques. Edmond
lui-même a donné des clefs pour La
Faustin dans son Journal, signalant que le
philosophe mondain (chapitre XVII, p. 157) était
Caro, le pêcheur à la ligne (chapitre L)
un membre de sa famille. Dans le chapitre cité, le
dix-septième, Edmond s'amuse, comme s'il
romançait son propre journal, pensant que la
postérité aura deux versions sur la nature des
personnes alors célèbres, une version de
chronique, celle du Journal, et une autre adoucie,
celle de La Faustin. On retrouve, dans ce chapitre,
la transcription presque exacte de propos qui furent tenus
aux dîners Magny; le mouvement s'emballe, à
partir de la page 164, et Edmond sépare avec sa ligne
de points de suspension favorite l'évocation de
chaque célébrité, sur laquelle ses
lecteurs mettaient tout de suite un nom. Nous assistons
à un dîner de têtes; le
«géant à la douce figure», c'est
Tourgueniev; le physiologiste «à la belle
tête pensive», Claude Bernard; le journaliste
«à la parole d'Alsacien rétive et
bredouillante», Nefftzer; l'artiste «en peinture
et en style», Fromentin; «le chimiste»,
Berthelot; le «jeune général»,
Bataille (sic); «l'homme d'imagination de la
science», Charles Robin, et son voisin, aux grasses
mains «ecclésiastiquement croisées sur sa
serviette», Ernest Renan. Si
le livre peut être lu par un historien du
théâtre ou un historien de la vie
intellectuelle du XIXe siècle, reste que sa
spécificité, est avant tout la
littérature. Qui dit littérature,
dit auteur; l'auteur du livre est ici particulier,
car si Jules est mort, on peut aller jusqu'à dire que
le roman fut écrit à deux. Edmond a
utilisé nombre d'observations et de remarques
psychologiques écrites avec son frère; un seul
exemple : Cet orgue, les deux
frères l'avaient entendu lors d'un voyage aux pays du
Nord, avec Saint-Victor, en 1861, depuis leur chambre
d'hôtel - l'hôtel de Flandre. Tous deux
rapportent l'observation dans leur Journal,
(éd. Laffont, t. I, p. 732) le soir
même, et Edmond l'utilise en la plaçant au tout
début de son roman (p. 3). Les deux
frères avaient préparé, de
manière diffuse, le roman ensemble, si l'intrigue et
la structure sont d'Edmond seul après la mort de
Jules : il n'est donc pas étonnant que Jules
lui-même, que les observations d'Edmond et Jules
soient partout présents. Jules est aussi
présent dans le livre par la mort de lord Annandale.
Tout lecteur du Journal se souvient de l'agonie de
Jules relatée par son frère; au delà de
cet inévitable rapprochement, on se demande si Edmond
n'a pas placé, dans le récit de la mort de
lord Annandale une allusion plus précise que les
autres à Jules : «Turn out that
woman!» répète deux fois l'amant de
Juliette, demandant que sa maîtresse soit
expulsée de sa chambre. On sait qu'Edmond
récrivit les notes qu'il avait prises quand Jules se
mourait, n'eut-il pas un remords d'avoir transformé
la mort de son frère en pages
littéraires ? Dans son récit mortuaire,
Edmond cite Jules, ayant une vision et voulant la chasser,
criant : «"Va-t-en!"» (Journal, nuit
de samedi 18 juin 1870 à dimanche). Peut-être,
dans La Faustin, si lord Annandale sur son lit de
mort est Jules, la Faustin serait Edmond, expulsé
rétrospectivement par Jules, indigné que son
frère se soit comporté comme l'actrice qui
mime le rire sardonique de l'agonisant sur son propre
visage; Edmond aurait repris les mots prononcés par
Jules pour les donner à lord Annandale, et se blesser
ainsi lui-même, pour expier ce qu'il a pu ressentir
comme une forme d'indécence, rendre publique avec des
phrases une mort, qui plus est une mort dans la
déchéance. Revenons
à ce bref document, la musique de l'orgue. Edmond,
écrivant La Faustin, s'est-il souvenu de la
musique de l'orgue ? Ou en a-t-il retrouvé un
souvenir comme factice, en feuilletant le Journal et
s'arrêtant à l'année 1861 ? Il est
impossible de le dire. Si nous lisons le Journal et
La Faustin en deux lectures parallèles, nous
retrouvons quantité d'éléments, dans le
roman, déjà rencontrés dans le
Journal. Répertorier ce qui, du Journal
fut utilisé dans le roman est un travail
indispensable, mais que l'on ne fera pas ici, trop long,
trop minutieux, - et Robert Ricatte nous manque, dont on
regrettera toujours qu'il ait limité ses recherches
aux livres écrits par les deux
frères. L'utilisation de documents
venus du Journal peut être simple restitution,
quand Edmond recopie ou presque le Journal.
Mieux : voici l'exemple d'un document pris dans le
Journal, mais remanié : on veut parler des
chapons, au chapitre LIII de La Faustin. Selwyn
signale à Juliette, devant la volière
où l'on engraisse des coqs châtrés, que
ces volatiles descendraient-ils de leur perchoir, les coqs
non châtrés les traiteraient «comme s'ils
étaient des poules» (p. 318). Puis il
ajoute : «je trouve cela
antiphysique
» Edmond n'a pas choisi ce mot au
hasard : antiphysique était l'adjectif
utilisé couramment au XVIIIe siècle comme
l'équivalent littéraire de ce que nous
appelons homosexualité, de ce que Goncourt
appelle encore pédérastie. Voltaire a
employé, peut-être pour la première
fois, le terme dans «L'Anti-Giton», en 1714; le
mot devint familier aux yeux et à l'esprit, avant que
Sade l'employât, par Thérèse
philosophe et surtout le Portier des Chartreux
(cité dans le Journal des Goncourt).
L'atmosphère d'homosexualité qui entoure
Selwyn est ainsi précisée avec ce terme,
antiphysique, et surtout rendue plus admissible
grâce au parfum XVIIIe siècle du mot. Or,
lisant le Journal, on trouve ce passage (3 août
1880) : La simple observation, toute
paysanne et factuelle, qu'Edmond n'a même pas fait
lui-même, puisque son attention fut attirée par
ses hôtes, est reprise dans le roman, identique en
apparence, pourtant subtilement changée.
Anti-naturelles est remplacé par
anti-physiques, et la racine, explicitement grecque,
rend le mot plus savant, ce qui donne une
légitimité nouvelle à la pratique
homosexuelle, jugée, au temps d'Edmond de Goncourt,
encore honteuse. Edmond de Goncourt est parti d'une banale
observation devant un poulailler de province,
consignée dans le Journal, pour arriver
à une mise en place littéraire et morale d'une
pratique érotique, presque clandestine, en tout cas
inavouable sans précautions oratoires.
On a tant insisté sur
un personnage apparemment épisodique, central en
réalité, pour deux raisons : la
première, historique, la seconde de
réévaluation. Comme on l'a rappelé, les
contemporains d'Edmond de Goncourt s'interrogèrent
sur la vraie nature de Selwyn et ce qu'elle
révélait de la nature de personnages
réels, Swinburne et lord Hankey; mais surtout, les
écrivains se mirent, à leur tour, à
placer des pédérastes plus ou moins
avoués dans leurs livres, comme si Goncourt avait
levé un tabou. Et parmi ces écrivains, celui
dont la gloire a obscurci celle de tous les autres, Marcel
Proust, avec le baron de Charlus. Au cours du temps de
l'histoire littéraire, on a de mieux en mieux reconnu
le talent de Proust peintre de l'homosexualité.
Edmond de Goncourt ne chasse pas sur ces terres, dans ses
ouvrages de fiction, mais il a préparé la voie
à Marcel Proust, et son audace mériterait
d'être mise en évidence.
«Bourget
[
] veut absolument me reconduire pour
s'entretenir avec moi de l'honorable Selwyn, dont sa
cervelle semble grisée» (Journal, 20
janvier 1882).
«Ces romans
[ceux d'Edmond] plurent à Bourget et
fanatisèrent des adolescents d'esprit trouble et
inquiet, [
]» (J. Lemaître,
«Edmond et Jules de Goncourt», dans
Impressions de théâtre, 4e série,
Société française d'imprimerie et de
librairie, s.d., p. 221).
«La
pédérastie d'Oscar Wilde [son
procès aura lieu après la parution de
La Faustin, mais Wilde était un
personnage parisien depuis les années 1880] ne
me semble pas de la pédérastie bien
individuelle, mais de la pédérastie
à l'imitation de Verlaine, de Swinburne, de mon
Anglais de LA FAUSTIN» (Journal, 7 avril
1895).
«La sale
hypocrisie de ces journalistes parisiens! À propos
de LA FAUSTIN, dans une phrase pudibonde, Chapron, le
chroniqueur de l'ÉVÉNÉMENT ne
disait-il pas que les devoirs de son métier
l'avait forcé à jeter les yeux
malgré lui sur le livre du marquis de Sade ?
(Journal, 17 février 1882).
«C'est plein
de souvenirs de nous, ce livre. La sensation amoureuse de
l'orgue au lit est une sensation que nous avions
éprouvée à l'Hôtel de Flandre
à Bruxelles» (Journal, 28 octobre
1881).
«On me fait
voir ici [à Jean d'Heurs] deux coqs qui se
tiennent tout en haut du perchoir. Quand les malheureux
descendent, les autres coqs se jettent sur eux et
assouvissent leurs passions anti-naturelles. Les deux
victimes ont la crête molle, allongée, avec
quelque chose de comique dans le galbe ridicule de leur
personnage d'oiseau.»

ILLUSTRATION
Sarah Bernhardt,
L'Enchanteresse dans son antre, par Georges Clairin, 1876.
Musée du Petit Palais.
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