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La maison d'un artiste |
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Cette expression est d'Edmond lui-même, dans une lettre à Mme Daudet, citée dans Alidor Delzant, Les Goncourt, Paris, Charpentier, 1889, p. 276. |
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Un livre inclassable, La Maison d'un artiste, et qui défie les genres ; utilisant des classifications diverses, il n'entre lui-même dans aucune catégorie littéraire. Un ensemble de catalogues ? certes, puisqu'au catalogue de dessins du XVIIIe français, ceux que possédaient les Goncourt, s'ajoutent ceux des bibliothèques, celle du XVIIIe siècle, celle des livres modernes, et des sous-catalogues : les femmes de théâtre, les objets d'art japonais classés par couleur, etc. Des symboles artistiques de la France et l'Extrême-Orient sont disposés dans l'espace, deux atmosphères s'interpénètrent, française et asiatique ; mais aussi deux siècles, le XVIIIe siècle, un passé chéri et familier, et le siècle contemporain, un XIXe siècle en un sens fascinant. Livres et objets se mêlent, et parfois les livres sont des objets d'art, - ceux qu'Edmond a fait relier lui-même, recherchant luxe, rareté et beauté, mais aussi ceux qui valent par leurs illustrations plutôt que leur texte. D'autres sortes de livres, des livres pour travailler, des livres à aimer, des livres à lire, des livres à regarder, des livres partout et de toutes sortes, et c'est avec une feinte confusion qu'Edmond avoue préférer une brochurette (le terme est chez lui fréquent), fabriquée par lui à un livre acheté tout fait. Avec les livres, des bibelots, des dessins, des tapisseries, quelques meubles. Les objets d'art renvoient implicitement les uns aux autres, et ainsi les couleurs. Le rouge de l'andrinople au plafond et aux murs des salons appelle son contraire, le noir des bibliothèques, et s'oppose aux couleurs des tapisseries de Beauvais de la chambre à coucher ; les couleurs et les matières des bronzes japonais contrastent avec celles des foukousas. Chaque espace de la maison est décoré selon sa fonction, l'escalier où l'on ne s'arrête pas, mais où l'il parcourt les murs ne demande pas le même style d'objets qu'une chambre à coucher où l'il, au matin ou lors d'une insomnie, s'attarde au contraire sur les murs, et rêve. Le jardin est une maison-bis, espace extérieur meublé, au sens strict, par Edmond. Que ce soit à l'extérieur ou à l'intérieur, Edmond, décorateur-né, assemble les couleurs, «les caresse avec un travail systématique de reflets» qui «semble envelopper chaque chose de la teinte et de la lumière de tout ce qui l'avoisine» («Chardin», L'Art du XVIIIe siècle, Charpentier, t. I, p. 158). Bric-à-brac, pensait Jules Renard, et Léautaud, le dandy clochard, recherches vaines. Peu importe. Edmond aimait sa maison, et d'un tel amour qu'en 1881, il la transforma en cette sorte d'objet qu'il aimait tout autant : un livre. Un livre dont le plan est celui-là même de la maison, commençant par le vestibule pour se terminer par le jardin. Le livre parut en deux volumes in-18, chez Charpentier, au mois de mars 1881 ; le titre prévu avait été : La Maison d'un artiste au XIXe siècle (voir le Journal, 3 avril 1880), car Edmond voulait être un témoin de son temps et reconnu tel, non pas un passéiste réactionnaire. La maison elle-même devient célèbre, à l'instar du livre ; le roi Louis de Bavière demande une photographie du plafond du grand salon, où se trouvait une tapisserie des Gobelins représentant Les Forges de Vulcain, d'après un carton de Natoire. Lochard prend 22 photographies de la maison en juillet 1883, qui devaient illustrer La Maison d'un artiste, il en reprendra en 1886 ; Primoli lui aussi photographie la maison en 1885, qui renouvellera l'opération en 1889 et 1895. Une certaine Mme Routier de Grandval (on l'apprend par le Journal, voir le 19 juin 1895) voulait faire une édition illustrée de La Maison d'un artiste, sur le modèle, en effet somptueux, de L'Art japonais de Louis Gonse. L'affaire échoue. A partir de l'automne 1884, Goncourt, avec l'aide de Frantz Jourdain et grâce à l'argent gagné par la réédition de En 18.. chez Kistemaekers, bouleverse le deuxième étage de la maison pour en faire ce qui sera le Grenier. Faudrait-il donner une version nouvelle, revue et augmentée de La Maison d'un artiste ? Le même désir qui avait poussé Goncourt à écrire le livre pour immortaliser collections et emplacements des objets, l'incite à décrire le Grenier dans son Journal (14 décembre 1894) avec une précision toute notariale - assaisonnée de jugements de valeur. Le coup d'il est souverain : Edmond reprenant, croyons-nous, une expression venue de En 18.., estime sa maison un «microcosme de choses de goût» ; rappelons que le salon de Mlle de Riedmassen (En 18.., ch. XI, Charpentier, 1885 [1851], p. 135) était un «microcosme de la curiosité». En 1851, Jules et lui avaient rêvé sinon une maison, au moins un espace décoré, consacré à des objets d'art : en 1881, l'uvre est accomplie - et doublement, sous la forme d'un petit hôtel particulier avec jardin et d'un livre en deux volumes. La Maison d'un artiste entremêle, au hasard de la plume, le recensement ordonné des possessions et l'éparpillement de confessions. Les objets dont s'est entouré Edmond pour vivre au milieu d'eux, revivifié par eux dont il tirait une partie de son énergie à créer et de son goût de vivre ne sont pas inertes. Ces objets qui font partie de sa vie, Edmond veut, à son tour, leur donner la vie, et une vie qui soit reconnue par les autres, un public bien plus vaste que celui des curieux. Être vivant, c'est avoir une histoire. Cataloguant, étiquetant, annotant, décrivant ses livres et ses objets d'art, Edmond les fait entrer dans l'histoire. L'histoire de l'art, celle des livres, celle de la curiosité, histoire mêlée à la sienne propre - indissociable, faut-il le rappeler, de celle du défunt Jules. Et pourtant, l'histoire de la maison est une conquête de l'indépendance d'Edmond, qui se libère de l'emprise de Jules. Pour aménager le Grenier, il a fallu sacrifier la chambre de Jules, les objets choisis par Edmond seul (par la force des choses) prennent de plus en plus de place ; nous sommes loin de l'appartement de la rue Saint-Georges où «c'était presque un ménage [Edmond et Jules] qui recevait » (La Maison d'un artiste, t. I, p. 21). Et nous, lecteurs, nous sommes parfois plus curieux, lisant ce livre, de la curiosité d'Edmond que de la curiosité intrinsèque des objets par lui collectionnés.
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>>>ILLUSTRATION
Femme nue, couchée, vue de dos,
par François Boucher.
Actuellement au cabinet des dessins du
musée du Louvre.
Ce dessin à la pierre noire et sanguine, rehaussé de
blanc et de pastel bleu,
était accroché au mur du Grenier.
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