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La Fille Élisa 

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«C'est abominable, c'est abominable!»

 

   «C'est abominable, c'est abominable!»,tel fut le cri de la princesse Mathilde qui venait de lire La Fille Élisa :

«[La princesse me dit] : "Comme vous faites des choses qui vous ressemblent peu!. C'est abominable, c'est abominable! Et elle fuit ma réponse» (Journal, 4 avril 1877).

Abominable de placer au centre d'un récit une pensionnaire de bordel, emprisonnée pour avoir tué un militaire. La princesse Mathilde est outrée : et cette faute de goût, après Germinie, la domestique de maison qui «tuait le ver», comme on disait, et avait, comme on disait encore, «le diable au corps». Abominable. Ce n'était pourtant pas une improvisation d'Edmond : le livre, il y avait pensé longtemps auparavant, avec Jules, puis l'avait oublié. Les Prussiens occupent encore Paris, Jules est mort il y a moins d'un an, Edmond souffre encore des privations imposées à tous les Parisiens : pourtant, il commence à renaître, et écrit ces mots :

«Aujourd'hui m'est revenu comme un goût de littérature. J'ai été mordu, ce matin, de l'envie d'écrire La Fille Élisa, ce livre que nous devions écrire, lui et moi, après Madame Gervaisais. J'ai jeté quatre ou cinq lignes sur un morceau de papier.» (Journal, 24 février 1871)

Il écrit qu'il va écrire, il écrit en effet quelques lignes, mais le roman ne paraîtra qu'en 1877, environ six ans plus tard.


 


 

Edmond et Jules préparent le roman

  Le roman venait à très loin, commencé en esprit le 28 octobre 1862. Ce jour-là, Edmond et Jules visitent la prison pour femmes de Clermont d'Oise. Les prisonnières n'ont pas le droit de parler, c'est ce qui frappe et indigne le plus les deux frères, et la visite de la cordonnerie, où sont reléguées les prisonnières arrivées au dernier degré de la déchéance (on retrouvera ce lieu dans La Fille Élisa). Les frères se documentent et remplissent un carnet, qui appartint à Delzant puis, avec d'autres carnets, à René Gimpel, et fut publié par Ricatte en appendice à La Genèse de «La Fille Élisa» ; aux notes destinées à ce qui sera La Fille Élisa se mêlent des notes destinées au «roman de ma tante» (Madame Gervaisais à venir). Ils se renseignent sur les prisons de femmes, mais pas uniquement ; ils épluchent, en 1863, la Gazette des Tribunaux, peut-être sans idée précise ; ils parcourent sans enthousiasme La Prostitution dans la ville de Paris de Parent-Duchâtelet, dont la 1e édition date de 1836 (3e éd. 1857) - il est probable qu'Edmond relira le livre plus sérieusement après la mort de Jules, car il en a utilisé bien des notations psychologiques ; Edmond et Jules recueillent les confidences de leur maîtresse, Maria la sage-femme, dont la fille naturelle servira de modèle pour Élisa ; ils ont le bonheur de se faire donner, sans doute par le préfet de police, Boittelle, une liasse de lettres trouvées lors de la démolition d'un bordel dans la Cité ; en 1864 (au mois de juin, à Grez), longue description d'une fille, pour eux type même d'une pensionnaire de bordel. Au mois de septembre 1868, ils s'installent dans leur maison du boulevard Montmorency, et peut-être repèrent-ils à cette époque le cimetière abandonné de Boulogne, où Élisa commettra son crime.  

Edmond reprend le livre

   L'envie de reprendre La Fille Élisa pour l'achever seul, qui avait saisi Edmond au mois de février 1871, s'évanouit. Longue inertie, puis, le 16 novembre 1874 :

«[…] j'ai la révélation nette et vigoureuse de la manière de construire et d'écrire mon roman.» (Journal, à cette date)

De longues hésitations encore - Jules n'est plus là pour le stimuler - puis le 17 août 1875, la machine est lancée, Edmond a écrit le premier et le dernier chapitre du livre et va se documenter sur le terrain ; il se rend dans les bordels qui entourent l'École militaire (et reste discret sur sa participation), il interviewe un médecin de filles pour militaires (Journal, 21juillet 1876). L'année précédente (le 7 novembre 1875), il était retourné à la prison de Clermont. Cahin-caha le livre s'achève, mais Edmond a de plus en plus peur de la censure, il est malade ; enfin, l'avant-dernier jour de l'année 1876, il peut écrire les derniers mots : «Je finis ce matin La Fille Élisa» (30 décembre 1876). Le livre parut en librairie, chez Charpentier, le 21 mars 1877, avec succès.

 Un livre avec des trous

   Deux éléments ont marqué la construction du livre : la peur de la censure et l'absence de Jules. Edmond a publié Gavarni, en 1873, mais l'essentiel de l'ouvrage avait été écrit avec Jules ; il a rédigé une préface pour La Patrie en danger, qui date de 1867 ; il a complété L'Art du dix-huitième siècle ; L'Amour au dix-huitième siècle paraît, mais ce n'est qu'un chapitre séparé de La Femme au dix-huitième siècle (1862) ; en 1875, il rédige un catalogue raisonné de Watteau - mais on ne peut étiqueter l'ouvrage œuvre d'imagination!, et ce catalogue sera suivi, en 1876, par un autre, consacré à Prud'hon. Tous travaux propres à divertir son esprit de la mort de Jules mais impuissants à lui faire exercer son imagination et sa faculté de construire et d'écrire un ouvrage inventé : Edmond est comme lobotomisé. Non seulement Jules n'est plus là pour le stimuler et l'aider, mais son absence pèse d'un poids bien lourd. Edmond est stérilisé, mais en même temps, il sent avoir une dette envers son frère : ce livre, préparé à deux, c'est à lui à l'écrire pour que les notes accumulées autrefois ne meurent pas comme Jules est mort. Un devoir envers la littérature, en quelque sorte. Une fois que le livre aura été écrit, rétrospectivement, il témoignera de l'obsédante survie de Jules ; obsédante et désespérée. Jules, en effet, réapparaît dans La Fille Élisa sur un mode littéraire, par le truchement de la déchéance d'Élisa - reflet de celle de Jules ; peut-être est-ce là qu'après s'être montré fidèle à la littérature en arrivant à écrire, malgré sa fatigue, un récit semi-imaginé, Edmond se montre homme de lettres d'une autre manière : il donne à la personne contingente de son frère une existence comme intemporelle, une manière d'être proprement littéraire.

Desséché par la mort de Jules, Edmond est paralysé par tout ce qui ressemblerait à une action possible de la censure (voir notre avant-propos). Le livre achevé lui semble incomplet, mais «la pensée que le livre sera poursuivi [le] rend paresseux à faire plus» (Journal, 30 décembre 1876). Il aurait voulu compléter son œuvre, ajouter des observations nouvelles sur la prostitution et la prison, mais à quoi bon, c'eût été donner des verges pour se faire battre. Les pages ôtées, connues par le manuscrit glissé par Delzant dans le carnet de préparation à La Fille Élisa, sont une trace de ces craintes. Ces pages, d'ailleurs, incitent à poser une question d'histoire littéraire : puisqu'elles n'ont pas été publiées, appartiennent-elles vraiment au livre ? Ou : est-ce de la littérature ? De la littérature, sans aucun doute, mais estampillée telle ? Serait-il abusif de publier La Fille Élisa en y incluant ces pages ? C'est, après tout, ce qu'a fait Edmond lorsque En 18.. reparut chez Kistemaeckers ; il rétablit entre crochets ce qui avait été supprimé par la censure.

Nous, lecteurs d'aujourd'hui, avons la chance de disposer de l'édition intégrale du Journal. La seule lecture de La Fille Élisa, c'est certain, nous laisse insatisfaits. Si, en revanche, nous la complétons en lisant le Journal, elle acquiert une profondeur qu'elle ne peut avoir pour un lecteur non averti. Ils sont assez rares les écrivains qui ont laissé, en même temps qu'ils donnaient leur œuvre au public, son histoire. Des coulisses ; un prolongement ; des perspectives : ces métaphores plus ou moins spatiales pour inciter à ne pas se satisfaire de la seule lecture de La Fille Élisa et à en accroître l'espace par la lecture du Journal, cet envers du décor, cette cuisine, ce journal de bord. On y trouvera, entre autres, une manière moins empesée d'évoquer le monde de la prostitution, tel ce médecin des filles, «inspecteur depuis des années de tous les culs affectés à MM. les militaires» (Journal, 21 juillet 1876) : c'est que le Journal était écrit de façon privée, alors que La Fille Élisa, - qu'on nous passe le mot, s'agissant d'une prostituée - est une œuvre publique.

La censure évitée

   Le livre publié, Edmond n'en eut pas fini avec la censure, au moins indirectement. Le Tintamarre du 1er avril 1877 fit paraître une parodie, «ordurière» dit Edmond dans le Journal. Et Delzant :

«un honnête bibliothécaire, caché sous un pseudonyme, publia, dans une forme qui ne rachète ni l'esprit de l'article, ne les intentions de l'écrivain, une parodie intitulée : La Fille Élisabeth, un chapitre du roman de l'année prochaine.» (Les Goncourt, p. 216).

Dans sa bibliographie, Delzant donne le pseudonyme : Brévanne. Par hasard, Granier de Cassagnac passait en Cour d'Assises pour insulte aux ministres dans un de ses articles au Pays, et il s'indigna, dans sa défense, de passer en justice alors qu'on ignorait l'auteur de cette parodie. Poursuites du Parquet, condamnation du gérant du Tintamarre et de l'auteur de l'article. Par ricochet, les condamnés demandèrent des poursuites contre Goncourt : le conflit tant redouté avec la censure commençait. Le Tintamarre envoie au ministère un exemplaire annoté du livre (cet exemplaire a-t-il été conservé aux archives ?), on y épluche (le terme est de Burty, dans une lettre à Edmond) le livre, qui finalement n'est pas condamné. C'est aux bien-pensants que Goncourt a eu affaire, non point la censure officielle. Et les pires des bien-pensants, d'hypocrites journalistes affectant de défendre la morale publique.

La censure au théâtre

   Goncourt a-t-il échappé définitivement à la censure ? Non, réapparition d'icelle, au contraire, lorsqu'une pièce, tirée du roman par Jean Ajalbert, fut représentée au Théâtre-Libre d'Antoine ; générale le 24 décembre 1890, première le 26 ; Eugénie Nau, jusqu'alors presque inconnue, fut excellente dans le rôle d'Élisa. Edmond, enthousiaste et confiant, naïf sans aucun doute, se félicite : «La Fille Élisa est le plus gros succès qu'ait jamais eu le Théâtre-Libre» (Journal, 26 décembre 1890). La catastrophe n'était pas loin : la pièce fut interdite le 19 janvier 1891 (pour lire le déroulement des faits, cliquez ici). Goncourt n'était pas seul impliqué: l'adaptation était d'Ajalbert, la mise en scène d'Antoine (qui de plus jouait le défenseur d'Élisa), il y avait la révélation féminine, Eugénie Nau. On ne peut dire que Goncourt était visé (nous pensons que le metteur en scène, Antoine, était plus désigné que lui à l'attaque), comme il l'eût été si le livre avait été censuré en 1877, mais blessé, il le fut - n'avait-il pas l'habitude de l'être ?

La Fille Élisa est un lieu où s'entrecroisent des durées différentes, on l'a vu. La longueur de gestation du roman, commencé à deux, terminé par un seul, avec de longues plages où le roman est tout simplement mis de côté, s'oppose à la temporalité propre du roman. Celle-ci, à son tour, est complexe, en aucun cas linéaire à cause des retours en arrière d'Élisa, façon d'adoucir la brutalité réaliste des faits et manière d'ajouter, les unes aux autres, des perspectives différentes. Le roman, devenu pièce de théâtre, change de genre, et l'on se demande si, pour les spectateurs de 1890, La Fille Élisa n'est pas devenu «un être» (on ne peut dire «un objet») tout à fait différent de ce qu'il était en 1877 ; passer du genre romanesque au genre théâtral implique l'entrée dans une durée différente. Un livre est, d'une certaine manière, atemporel, une pièce de théâtre éphémère. Et la durée de vie de la pièce fut encore raccourcie par l'interdiction de la censure. En revanche, la courte durée de la pièce représentée fut compensée par son tirage exceptionnel sur papier (sous la forme d'un supplément littéraire de La Lanterne), dopé par l'interdiction de la censure (300 000 exemplaires ; voir le Journal, 31 janvier 1891). La Fille Élisa théâtrale, sur papier, a donné une seconde vie à cet «être-Fille-Élisa» que nous évoquions, mais de quelle Élisa s'agit-il ? Quand nous disons La Fille Élisa, que voyons-nous ? Vision parmi d'autres possibles, nous voyons Edmond aux prises d'abord avec une charge trop lourde, écrire seul, puis prenant confiance, reprendre une enquête sur le terrain, accumulant des observations toutes de détail (nous négligerons l'aspect que l'on nommerait sociologique du livre), presque hallucinées, et les transformant en mots et phrases, en tableaux et scènes. Le travail de l'écrivain. Mais un écrivain qui n'est pas libre, comme ligoté par la peur d'être censuré, retenu, peut-être aussi, par la peur de ses propres images intérieures, telle l'attirance pour l'amour féminin (comme l'indique un rêve raconté dans le Journal), ou la fascination de la déchéance.



 

ILLUSTRATION
Félicien Rops, frontispice (détail) pour Initiation sentimentale, par Joséphin Péladan.

 

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