Robert de Montesquiou

 Les pas effacés.

Mémoires

publiés par Paul-Louis Couchoud,
Émile-Paul Frères, 1923
t. II, p. 226 et suivantes

ILLUSTRATION

On aura reconnu un détail
de «La grande vague…» par Hokusai, avec sa
«pluie de gouttelettes ayant la forme de griffes
d'animaux» , comme l'écrivait E. de Goncourt
dans Hokousaï (1896, p. 20).

 

 Après la mort de Goncourt,

Montesquiou se laise aller et griffe

 
Je l'étais d'avance [content] et le lui avais prouvé de mon mieux en composant pour lui les strophes récitées, à l'occasion de son jubilé. Ces fêtes me donnèrent d'être témoin d'une étonnante leçon sur la vanité des banquets. J'assistai au sien, qui eùt lieu dans une vaste salle du Grand Hôtel. Pour éviter les entrées sans contrôle, la direction, assez mal dirigée elle-même, comme on va voir, faisait accéder au local désigné par une porte dont un vantail était clos, et l'autre à demi fermé au moyen d'une table; un employé bourru recevait l'argent, et comme il lui fallait souvent rendre de la monnaie, on s'étouffait, on s'étranglait devant cette porte qui tournait à la barricade. Quand cet homme s'aperçut qu'un vieux monsieur, non moins bourru que lui-même, prétendait s'introduire sans payer, il se mit en devoir de le rudoyer assez grossièrement, quand, par bonheur, quelqu'un se rencontra pour lui faire observer que cet intrus n'était rien moins que le prétexte de la réunion. Elle fut monotone, froide et ennuyeuse, comme toujours ces sortes de rassemblements. Clemenceau, que je me faisais une fête d'entendre, fit un discours sans beaucoup d'accent, le seul, je crois bien, de sa vie, je tombais mal; puis, Daudet, monté pour un moment par je ne sais combien de piqûres, parla, je suppose bien, on ne l'entendait guère. J'étais auprès de son fils Léon qui semblait m'apprécier dans ce temps-là. Quand ce fut fini, Goncourt ronchonna quelque chose qui paraissait à peu près vouloir dire : «Vous m'avez fait attendre ça bien longtemps». - Puis il rentra chez lui, quasiment à jeun, manger la carcasse de lapin qu'il a décrite, au quantième de cette année-là. Il ne perdît rien, car la chère était insuffisante au point de faire dire à Barrès, en quittant la place et de son ton sentencieusement gouailleur : «Je crois que, décidément, à moins de vingt-cinq francs…» - Quant au champagne en carafe, il faisait venir à l'esprit, en même temps qu'à la bouche, l'idée saugrenue d'une infusion de mégots.

J'ai d'autant plus à me louer de ce qu'un tel Alceste m'a témoigné de gracieuseté, que, vraiment, il n'en était pas prodigue; maintenant, c'est peut-être simplement pour ses intimes qu'il ne se montrait pas aimable. Ce ne fut, certes, pas par amabilité qu'il écrivit dans son testament, à propos d'une amie qui assistait à la lecture [Julia Daudet], et comptait sur un peu mieux : «Je lègue à Mme X… la grue qui est au fond de mon jardin»; et, d'un de ses familiers [Alphonse Daudet], il formulait : «C'est lui que je considère maintenant comme mon frère; eh bien! je ne pourrais pas publier, de mon vivant, ce que j'ai écrit sur lui»; belle façon d'entendre l'indépendance, en matière de sentiment et de jugement!

Tout de même, il savait quelquefois faire des concessions; à la vieille Mathilde il a accordé, en se faisant beaucoup prier, le sacrifice d'une chose à laquelle il tenait beaucoup, et qui était que «Chérie», le produit de la haute éducation bonapartiste, faisait faire pipi à sa poupée; que n'en serait-elle pas venue à lui en faire faire d'autre, si l'écrivain ne s'était pas senti muselé par de vieilles reconnaissances de l'estomac ? De telles préoccupations, «à peine au sortir de l'enfance», ouvraient évidemment un jour terriblement pervers sur la précoce corruption des jeunes demoiselles de la société du Second Empire.

 J'étais en train de dîner à la campagne, chez les Mirbeau, quand nous vint la nouvelle du décès de Goncourt; nous partîmes avec des fleurs, que nous allâmes porter près de sa dépouille, assez avant dans la soirée. Deux jours après, nous suivions son convoi. Au cours de cette marche émue, deux de mes ennemis particuliers, pour des raisons différentes, Jean Lorrain et Arsène Alexandre, vinrent me faire spontanément des ouvertures pacifiques, lesquelles furent suivies d'effet, de la part de l'une comme de l'autre. J'ai pensé que c'était une petite gentillesse d'outre-tombe, que m'avait valu l'ombre de Celui à qui j'avais témoigné, durant ses jours, une respectueuse déférence, qui ne lui avait pas déplu.

Retour au sommaire