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Mémoires |
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publiés
par Paul-Louis Couchoud, |
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Montesquiou photographié
(détail)
au studio Otto, en 1889,
avec Mitaine, chat d'Alep.
Reproduit selon
[Philippe Thiébaut], Robert de Montesquiou ou l'art
de paraître, RMN, 1999, p. 58.
En rouge, les notes de Montesquiou qui ponctuent les extraits donnés par lui du Journal d'Edmond de Goncourt.
La visite d'Edmond de Goncourt rue Franklin
Ma passion pour l'uvre de l'auteur des Frères Zemganno battait son plein; j'allais regarder du dehors du côté de la villa Montmorency, cette fameuse «Maison d'un Artiste», pour moi, si pleine de prestige, et je rapportai, une fois, prise à l'une de ses clôtures, une feuille de lierre non moins émouvante, à mes yeux, que celle détachée, un jour, d'une grille de Linderhof ou d'un mur de Chiemsee.
Heredia, très lié avec Goncourt, m'offrit d'arranger une présentation et le bonheur souhaité de rencontrer ce grand maussade, à l'aspect de vieux militaire en retraite, me fut accordé enfin. Je me sentis d'abord un peu :déconcerté de sa froideur naturelle et systématique, de son petit rire sec, dépourvu de gaîté; puis, je compris que cette contrefaçon d'allégresse représentait ce qui survit d'un mécanisme, une fois pour toutes, et pour jamais brisé par un deuil irrémédiable, et j'en pris mon parti. Je retournai quelquefois le voir, quelquefois je lui écrivis, il devinait la vivacité de mon goût pour sa production particulière, et comme il était orgueilleux, je crois bien qu'il y fut sensible, un jour surtout, qui lui permit de vérifier que je ne lui en faisais pas accroire : je me promenais par une allée transversale du Trocadéro, eu lisant Madame Gervaisais, dans une édition de poche; tout d'un coup je levai les yeux, l'auteur était devant moi; sans mot dire, je lui tendis le livre, et je vis son expression se dérider un peu plus gracieusement que de coutume.
Une autre fois, mû par je ne sais quel dessein ambitieux, je l'avoue, assez mal inspiré, je sollicitai la faveur de lui communiquer une nouvelle. Demande-t-on jamais sérieusement ces choses-là pour obtenir un conseil ? Un compliment plutôt, et c'est toujours bête, surtout quand on ne l'obtient pas, ce qui arriva. Je ne doute pas qu'on ne retrouve bientôt, dans la partie posthume de son «Journal», la trace de cette lecture, soulignée de quelques nasardes, auxquelles je me résigne d'avance; n'oublions pas qu'il nous l'a dit, c'est la portion de son ouvrage qui contient ce que les gens ne veulent pas entendre dire d'eux. Il m'a fait une assez bonne part dans la portion publiée; l'auteur attachait beaucoup de prix à son attention et surtout à celle qu'il accordait aux personnes, dans ces notes rapides, tenues par lui (peut-être pas injustement) pour autant d'assurances de durée. Voici ces passages :
Mardi, 7 juillet 1891.
Visite chez Robert de Montesquiou. Un rez-de-chaussée de la rue Franklin, percé de hautes fenêtres, aux petits carreaux du XVIIe siècle, donnant à la maison un aspect ancien. Un logis tout plein d'un méli-mélo d'objets disparates [C'est comme ça qu'il appelle cette réconciliation des styles dont j'étais si fier], de vieux portraits de famille, de meubles Empire, de kakémonos japonais, d'eaux-fortes de Whistler.
Une pièce originale : le cabinet de toilette, au tub fait d'un immense plateau persan, ayant à côté de lui la plus gigantesque bouilloire, en cuivre martelé et repoussé de l'Orient. Une pièce où l'hortensia, sans doute un souvenir pieux de la famille pour la Reine Hortense [Pas le moins du monde!], l'hortensia est représenté en toutes les matières, et sous tous les modes de la peinture et du dessin, et au milieu de ce cabinet de toilette, une petite vitrine en glace, laissant apercevoir les nuances tendres d'une centaine de cravates, au-dessous d'une photographie de La Rochefoucauld, le gymnaste du cirque Molier, représenté sous un maillot faisant voir ses élégantes formes éphébiques.
Comme j'étais en arrêt devant une eau-forte de Whistler, Montesquiou me dit que Whistler est en train de faire deux portraits de lui, l'un en habit noir, avec une fourrure sous le bras [Il veut dire sur le bras], l'autre en grand manteau gris, au col relevé, avec au cou un liséré de cravate, d'une nuance qu'il ne dit pas, mais dont son il exprime la couleur idéale.
La main gantée, le jonc et la cape de chinchilla du portrait de Montesquiou par Whistler.
Et Montesquiou est très intéressant à entendre développer la façon de peindre de Whistler, auquel il a donné dix-sept séances, pendant un mois de séjour à Londres. L'esquisse ce serait, chez Whistler, une ruée sur la toile : une ou deux heures de fièvre folle, dont sortirait toute construite dans son esprit la chose Puis alors des séances, des longues séances, où la plupart du temps, le pinceau approché de la toile, le peintre ne posait pas la touche au bout de son pinceau, et le jetait ce pinceau, et en prenait un autre et quelquefois, en trois heures, posait une cinquantaine de touches sur la toile «chaque touche, selon son expression, enlevant un voile à la couverte de l'esquisse». Oh! des séances, où il semblait à Montesquiou, que Whistler, avec la fixité de son attention, lui prenait sa vie et, à la fin, il se sentait tellement aspiré, qu'il éprouvait comme une contracture de tout son être, et qu'heureusement il avait découvert un certain vin de coca qui le remettait de ces terribles séances.
Là-dessus, entre la comtesse Greffulhe, et la conversation va à la femme du temps passé, et Montesquiou en parle avec le tact et la grâce d'un descendant d'une vraie vieille famille, rappelant les bandeaux de cheveux bravement gris de sa grand'mère, où des fleurs de sureau s'arrangeaient si bien avec sa vieillesse. Et il conte cette anecdote sur cette grand'mère. Lors d'un mariage d'une de ses belles-filles, elle demande à une autre belle-fille de lui prêter un manteau, avouant que, si près de mourir, elle regardait à cette dépense. Puis, trouvant le manteau à son gré, elle le gardait, disant à la propriétaire du manteau, que pour la dédommager du prêt, elle prît la petite table qui était là, et que sa belle-fille trouvait jolie. Or, cette petite table serait le plus merveilleux meuble, comme bronze ciselé du XVIIIe siècle, et appartiendrait aujourd'hui à la Comtesse de Beaumont [Lisez Gramont.]. Montesquiou, disons-le bien haut, n'est point du tout le des Esseintes de Huysmans. S'il y a chez lui un coin de toquage, le monsieur n'est jamais caricatural, et s'en sauve toujours par la distinction. Quant à sa conversation, sauf un peu de maniérisme dans l'expression, elle est pleine d'observations aiguës, de remarques délicates, d'aperçus originaux, de trouvailles de jolies phrases, et que souvent il termine, il achève par des sourires de l'il, par des gestes nerveux du bout des doigts.
«Qu'est-ce que vous dites, monsieur de Goncourt, de la surprise qui m'arrive ?» me jette la comtesse Greffulhe.
Et elle nous raconte ceci. A propos d'un bal, où elle devait aller en Diane, on lui a parlé d'un buste de Diane par Houdon, que possédait un voisin de campagne, où elle trouverait sa coiffure. Elle va voir ledit buste, placé au milieu d'une chambre remplie de fleurs; une vraie chapelle, ayant pour desservants un vieux ménage soigné dans sa vieillesse, comme la comtesse n'en a jamais vu. Des rapports s'établissent entre la comtesse et le vieux ménage. La vieille femme meurt. La comtesse écrit une lettre de condoléances attendries au mari, et elle apprend qu'il a passé la nuit à se promener, sa lettre à la main. Des années se passent. Le vieux bonhomme meurt ces temps-ci. Et la comtesse apprend que comme remerciement de sa lettre, il lui lègue, dans son testament, le fameux buste, dont il avait refusé cent mille francs [Vaut bien davantage.].
Et l'on va faire le tour du petit jardin, du jardin comme du haut d'une fortification, du jardin dominant le Paris de la rive gauche, et terminé par une serre-bibliothèque des livres préférés par Montesquiou, en même temps qu'un petit musée de portraits de leurs auteurs, parmi lesquels mon frère et moi, nous figurons entre Swinburne et Baudelaire : un petit jardin fantastique qui a pour arbres une douzaine de ces chênes et de ces thuyas en pot, que Montesquiou a achetés à l'exposition japonaise, arbres nains qui ont cent cinquante ans, et qui sont de la taille d'un chou-fleur, et sur la cime desquels on est tenté de passer la main, comme sur le dos d'un chat, d'un chien [Rodenbach, dans son article sur moi, dit la même chose des boules d'hortensias, qu'il compare â des têtes d'infantes.].
Mercredi, 4 janvier 1893.
Robert de Montesquiou vient aujourd'hui chez moi, pour me remercier d'une lettre écrite à son sujet à la comtesse Greffulhe, devient expansif, me parle avec une horreur rétrospective de son enfance, passée chez les jésuites de Vaugirard, me dit que ses premières années auraient eu besoin d'un bain-marie de jupes de femmes, au lieu des sales soutanes de ces prêtres, me conte qu'à l'âge de quatorze ans [Mettez dix-sept.], faisant déjà des vers amoureux de la lune, un jour, en se rendant au réfectoire, où l'on mangeait de si mauvais veau, le gros jésuite qui les conduisait, lui avait jeté avec une ironie asthmatique, «lueur rêveuse et blême», le morceau d'un vers sur la lune, que l'espionnage de l'endroit aurait surpris en fouillant dans son pupitre, et que le sifflement méprisant de l'ironie de ce gros jésuite, l'avait fait se recroqueviller sur lui-même, et soigneusement en cacher la tendresse et l'exaltation.
Et Montesquiou m'entretient de son prochain volume de vers, qui sera tout entier consacré aux fleurs, et d'un pieux monument poétique qu'il veut consacrer à Desbordes-Valmore.
Mercredi, 5 avril 1893.
Enfin, c'est Montesquiou qui vient savoir de mes nouvelles, en même temps qu'il vient chercher son exemplaire des Chauves-Souris, pour le faire illustrer de son portrait, par Whistler.
Montesquiou me dit qu'il a rassemblé beaucoup de notes et de renseignements sur Whistler; qu'un jour il veut écrire une étude sur lui, laissant échapper de l'admiration pour cet homme qui, dit-il, a réglé sa vie de manière à obtenir de son vivant des victoires, qui sont pour les autres, la plupart du temps, des victoires posthumes. Et il revient sur le procès du peintre avec le journaliste anglais [Mieux que cela, Ruskin en personne.] qui avait parlé de l'impertinence de demander mille guinées pour «jeter un pot de couleurs à la face du public». Et la réponse de Whistler est vraiment belle, quand on lui demande combien il a mis de temps à peindre sa toile et qu'il jette dédaigneusement : «Une ou deux séances», et que sur les oh! qui s'élèvent, il ajoute : «Oui, je n'ai mis à peindre qu'une ou deux matinées, mais la toile a été peinte avec l'expérience de toute ma vie».Whistler demeure, dans ce moment, rue du Bac, dans un hôtel qui donne sur le jardin des Missions étrangères. Montesquiou, invité dernièrement à dîner, a assisté à un spectacle qui a laissé chez lui la plus grande impression. C'était dans le jardin des Missions étrangères, la nuit presque tombée, un chur d'hommes chantant des Laudate, un chur de mâles voix s'élevant - Montesquiou suppose que c'était devant de mauvaises peintures représentant les épouvantables supplices dans les pays exotiques - s'élevant et s'exaltant en face de ces images du martyre, comme si les chanteurs du jardin étaient pressés de leur faire de sanglants pendants.
Mercredi, 10 janvier 1894.
Robert de Montesquiou vient m'inviter à une conférence, à la Bodinière, où il doit parler sur Desbordes-Valmore, dont les poésies ont été, selon son expression, la consolation de ses années sèches [Arides, vaudrait mieux.]. Alors il se répand sur le bonheur de sa vie dans le pavillon où il vient de s'établir à Versailles, sur cette séparation qui se fait entre le monsieur en vareuse bleue de là-bas, et le monsieur habillé de Paris, sur la satisfaction de ne plus être sous le coup d'une visite imprévue Puis c'est de l'enthousiasme délirant au sujet de Sarah Bernhardt, à laquelle il s'apprête à faire cadeau, dit-il, d'un collier de corail rose laqué, qui aurait appartenu à une impératrice du Japon.
Dimanche, 29 avril 1894.
Puis c'est un éloge enthousiaste du portrait de Montesquiou [Le portrait par Whistler.] par Duret et Raffaëlli.
Jeudi, 31 mai [1894].
Ce soir, dîner chez les Daudet, en l'honneur de Montesquiou où l'on ne parle que de la fête donnée hier, par lui, à Versailles, et qui, de l'avis de tout le monde, était une merveille. Montesquiou se plaint de n'avoir pu jouir de sa fête, tout occupé de sa préparation et de son montage.
Dimanche, 3 mars 1895.
C'est ce soir l'aimable fête que les Charpentier ont la gentillesse de donner en mon honneur.
Après dîner, sur ce divan, à gauche de la cheminée du cabinet de travail, qui peut être appelé le coin de Zola, de Daudet, de Goncourt, on cause de l'éloquence d'hier, des discours de Poincaré, de Clemenceau.
A onze heures, Sarah Bernhardt, accoudée sur le marbre de la cheminée du grand salon, lit nonchalamment, avec sa voix d'or, à travers un face-à-main, l'hommage à Edmond de Goncourt de Robert de Montesquiou.
Les paons blancs réveillés par la Faustin qui rêve,
Glissent en notre esprit avec moins de douceurs
Que la grâce de vos héroïnes sans trêve,
Maître : Marthe, Renée et Manette, et leurs surs.
( )
Les paons blancs évoqués par la Faustin qui songeEt pendant que Sarah récite ces vers, il m'est donné de les suivre, dans un exemplaire calligraphié par Montesquiou et enluminé par Caruchet, où, sur le chamois du papier, de délicates plumes blanches de paons, peintes d'une discrète manière à la gouache, semblent les élégants filigranes du papier.
Je vais remercier Sarah, dans sa toilette d'idole, et sa séduction indéfinissable de magicienne antique. Là-dessus Montesquiou me présenta aux belles dames du noble faubourg et d'ailleurs, qu'il traîne à sa suite, à la duchesse de Rohan, à la comtesse Potocka.
Jeudi, 15 août.
Il est vraiment amusant, intéressant, ce Montesquiou avec sa parole verveuse, son magasin d'anecdotes, son érudition des cocasseries, tout cela mêlé au désir de plaire [Ça dépend à qui!]. Il nous parle de son jardinier japonais, parlant le français par axiomes, axiomes choisis dans l'idiome le plus moderne. Ainsi, il s'est présenté à lui avec cette phrase : «Jamais canaille c'est épatant!» Et il dit du jardin japonais, à l'opposite du jardin français : «Jardin japonais, jamais d'agglomération!»
Puis, comme il est question de son volume futur sur les pierres précieuses, et que Daudet dit superstitieusement que la pierre précieuse est dangereuse, maléficiante, Montesquiou conte que Lord Lytton, qui avait un culte pour la comtesse Greffulhe, lui avait laissé une pierre gravée admirable. Mais sur cette pierre, il y avait des caractères qui intriguaient la comtesse. Elle la faisait porter à un mage, qui l'avertissait de se défaire au plus tôt de cette pierre, sous peine de mort subite, ce qui était arrivé à Lord Lytton. Là-dessus, la comtesse montait en voiture, se faisait conduire au bord de la Seine, et jetait la pierre à l'eau. C'est depuis ce temps, dit Montesquiou, en riant, que le fleuve est si mauvais pour la santé parisienne [J'ai dit : que la Chambre est si agitée (c'était auprès de la Concorde). Celles de ces anecdotes que je conte moi-même dans cet écrit, se rectifieront d'elles seules.].
L'élément offert par la description de Goncourt, aux gens qui chercheront à se représenter notre figure réelle, tiendra de ces portraits dessinés sur une feuille de caoutchouc, que l'on étire ensuite par deux angles opposés; une comparaison pittoresquement inventée par Liszt, pour les portraits qui nous font reconnaître, sans trop nous ressembler.
Et voilà, c'est tout lui, gentil et bougon, hérissé et agréable. L'écriture artiste ne m'a pas des mieux traité, car vraiment elle n'est pas de ses meilleures ; mais le vieux ronron quotidien m'accorde un tour de son rouet, qui n'est pas la roue. Moins qu'une inexactitude criante, c'est une vague déformation qui règne sur ces morceaux, et le rapporteur s'inquiète peu de nous brouiller avec nos amis ou nos proches, en nous faisant tenir sur eux des propos approximatifs et défigurés comme le sont ceux des interviews. Toute rencontre avec lui était cela. Comme elles ne l'intéressaient que par rapport à son bouquin, il écoutait du mieux qu'il pouvait et sauvait ce dont il se souvenait, se moquant pas mal d'en accommoder les restes à sa sauce, qui peut nous faire réfléchir sur la liberté avec laquelle nos dires seront interprétés après notre disparition, puisque, de notre vivant, ils peuvent nous revenir avec cet écart.
Quoi qu'il en soit, en ce qui me concerne, l'ensemble de ces croquis apparaît assez aimable, surtout de la part d'un homme qui ne l'était guère. La veille de l'apparition du plus important de ces fragments, il courut après moi dans son escalier et me dit en réagissant visiblement contre sa sécheresse habituelle, et cette façon distante dont, je crois bien, il ne pouvait pas se départir : «Vous serez content». - Puisqu'il le jugeait ainsi, je me garderai bien de le contredire, je suis content.
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ILLUSTRATION Les deux premières
illustrations sont des détails du la troisième (la
canne bleue), est un détail d'un la dernière (les
mains), celui d'un
portrait
de Montesquiou par Whistler ;
portrait
par Boldini ;
portrait
par Lucien Doucet.
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