Léon Daudet, Fantômes
et vivants, dans Souvenirs et polémiques,
R. Laffont, coll. «Bouquins», 1992,
p. 118-121.
J'ai toujours
été stupéfait de la disproportion
entre l'importance réelle de ces récits et
celle que Robert de Montesquiou leur attribue. Il a dans
l'esprit une véritable loupe à
enfantillages. Un bibelot lui apparaît grand comme
le Moïse de Michel-Ange, et un potin de bonne
renvoyée terrible comme un bol de curare. Les
histoires de gouvernantes suisses, de miss, ou de
fraülein, de vieilles personnes ultra-nobles,
ultra-fossiles, et de gens superchics ignorant la
littérature, avec lesquelles il se gargarise en
public ou dans son privé, m'ont toujours
donné des courbatures. Quand il me parle de tout
près, insistant sur ses précieuses finales,
se contorsionnant afin de m'expliquer, à moi
roturier vivant de ma plume, l'extraordinaire importance
sociale, mais aussi l'extraordinaire insignifiance et
débilité mentale des Sainte-Avanie ou des
Comme-la-Lune, j'ai envie de m'en aller. Il doit penser
la même chose de moi. Nous ne sommes fichtre pas
faits l'un pour l'autre. Dès cette
époque, Robert de Montesquiou allait aux
écrivains comme certains conférenciers
mondains vont au peuple. Au besoin, pour ces
expéditiops, ils revêtiraient un costume
spécial mi-bourgeron, mi-habit, craignant à
la fois d'avoir l'air de vouloir écraser leurs
auditeurs de leur supériorité
vestimentaire, et d'avoir l'air de les mépriser en
ne faisant pas de frais pour eux. Avec les
écrivains révolutionnaires, ça
allait tout seul. Robert de Montesquiou piquait une
cocarde à son chapeau, et se répandait en
propos anarchistes, dont de très grandes dames
âgées - comme dans La Tour de Nesles
- faisaient les frais. Les écrivains
révolutionnaires se laissent, par
définition, plus facilement épater que les
autres. Avec les réactionnaires, notre rarissime
était plus gêné. Il ne pouvait pas
leur expliquer qu'une particule et un titre bien
porté ne sont rien du tout, puisqu'ils paraissent
attacher une certaine importance à ces hochets de
1'hérédité. Il n'osait pas non plus
tabler trop hardiment sur un snobisme supposé qui
lui a déjà donné pas mal de
déceptions. D'ou une gêne quant au choix du
pied à danser qui, personnellement, m'a toujours
ravi. Comme je l'ai
expliqué, j'ai horreur de la visite aux
collections. Or, Robert de Montesquiou a la manie non
seulement de montrer, mais de vanter et d'expliquer
minutieusement la sienne. Poil de la barbe de Michelet,
vieille cigarette de Mme Sand, larme séchée
de Lamartine, baignoire de Mme de Montespan, pot de
chambre de Bonaparte à Waterloo, casquette du
maréchal Bugeaud, balle qui tua Pouchkine, soulier
de bal de la Giuccioli, bouteille d'absinthe ayant
abreuvé Musset, bas à jour de Mme de
Rénal avec autographe de Stendhal, nez en pomme de
terre détaché du masque de Parmentier, tous
ces souvenirs «inestimâbles» -
prière de hurler l'i d'«inesti» -
sont conservés par le poète enivré
avec une sollicitude déménageuse et
bavarde. Quand survient un visiteur de marque, il le
traîne devant ces merveilles, les fait miroiter
historiquement, anecdotiquement et légendairement,
décrit, s'attendrit, s'irrite, s'exalte, puis,
calmé soudain, gémit après un
silence : «C'est bien bô!» ou
«Comme c'était bô!» Un an après,
l'autre ayant tout oublié, le comte Robert y pense
encore et, dès qu'il l'aperçoit :
«N'est-ce pas que c'était bien bô
?» Deux ans, même cinq après la
Cérémonie.On peut dire de lui qu'il a
l'ébahissement des autres tenace. Mais cela ne
serait encore rien s'il n'avait la déplorable
habitude, lui si fin ou se croyant tel, de réciter
de ses vers ou de sa prose à tout venant, et pas
des pièces de faible longueur, pas des sonnets ni
des madrigaux: non, non, de longues tirades rimantes ou
non rimantes, ponctuées en fausset de clameurs de
surprise et d'allégresse, comme si Eschyle,
Pindare, Dante et Shakespeare se révélaient
en lui à lui-même. Tout d'abord, vous croyez
à une farce. Peu à peu, devant le visage
tendu de l'auteur, glacé d'orgueil sous cette
ébullition factice, vous reconnaissez que c'est
sérieux et même, comme disent les
médecins, que c'est grave. Malheur à la
dame âgée ou jeune, mais distraite, qui ne
tombe pas à genoux, prenant à
témoins le soleil et les étoiles qu'elle
n'a jamais ouï tel génie. Le poète,
cédant au prosateur satirique, a mis son nom
à jamais maudit dans sa mémoire et
désormais elle sera, en cent autres morceaux
analogues, âprement flagellée,
tournée en dérision et en caricature,
vouée aux dieux infernaux du manque d'orthographe,
de la vilaine broderie, de la mauvaise eau de toilette,
de l'hospitalité défectueuse. Quand il
s'agit de la vénération qui lui est due,
Robert de Montesquiou ne barguigne pas. Il tient de
Brummel et de Trissotin. Tet quel, et si
carrément insupportable qu'il apparaisse les trois
quarts du temps -exception faite pour les heures de
détente où il veut bien être simple
-, ce gentilhomme hurleur, ce magot moliéresque a
créé un genre. A côté de lui,
Rostand et D'Annunzio, ses vils imitateurs en affectation
et en outrecuidance, ne sont que d'inférieurs
plagiaires, les pluriels de ce singulier. N'est pas
tarabiscoté qui veut. Ne sait pas qui veut
transporter son socle de salon en salon et monter dessus,
une lyre de nougat de couleur à la main. Ne hennit
pas d'extase qui veut, devant ses propres fabrications. n
y a, dans Robert de Montesquiou, des coins d'un grotesque
sublime, alors que ceux que je viens de citer, venus tard
et comme moisis, en sont demeurés au ridicule.
Laissons de côté des Esseintes, pour lequel
Huysmans a manqué de verve sans manquer
malheureusement de crédulité, et concluons
que, dans la menue monnaie de Byron, Pierre Loti est
encore un louis d'or et Robert de Montesquiou une
pièce de dix francs. Les autres
représentent le billon. Or, il n'est rien de plus
sinistre que l'exceptionnel à bon marché,
que Je rarissime en zinc d'art, que le Kamtchatka chez la
concierge.
On
prétendait que, pour des Esseintes, le
héros d'À Rebours, qui fut son
premier succès, il s'était inspiré
de Robert de Montesquiou. Je ne sais s'il l'avait
déjà rencontré chez Goncourt, mais,
ce qui est certain, c'est qu'entre eux ça ne
pouvait pas marcher longtemps. Leurs atomes, à
tous deux, étaient trop diversement crochus pour
s'accrocher. Au temps dont je parle, Robert de
Montesquiou, qui s'est depuis terriblement
banalisé et galvaudé - conséquence
fatale de l'amour de la célébrité -,
passait pour un être rare, lointain, distant et
fermé. Il habitait, à l'extrême
pointe du Kamtchatka littéraire dont parle
Sainte-Beuve, un pavillon de mosaïque rempli de
plantes rares, de livres merveilleux et de subtils
parfums. Il y composait, sur des vélins de choix,
des poèmes difficiles, pleins d'allusions et
d'assonances, comparables à ces personnages que
les marins font avec des coquilles. L'homme était
mystérieux comme l'auteur, long et mince, sans
âge, tel que verni pour l'éternité;
les rides du front savamment déplissées,
habillé avec ce goùt rarissime qui aboutit
à uri ensemble neutre par l'harmonie, le fondu de
détails voyants, fleuri quant à la
boutonnière, et aussi quant au discours. Il
racontait, comme pour des adeptes, de longues et
fastidieuses anecdotes consacrées à des
arcanes mondains, méprisables mais inaccessibles,
bafoués, mais à la façon des idoles;
puis, vers la fin de son monologue, le comte à
écouter debout éclatait d'un rire aigu de
femme pâmée. Aussitôt, comme pris de
remords, il mettait sa main devant sa bouche et cambrait
le torse en arrière, jusqu'à ce que son
incompréhensible joie fût éteinte,
comme s'il eùt lâché un gaz
hilarant.