Se faire peindre pour
continuer à vivre au delà de sa mort ?
Ou laisser des traces écrites sur le papier ?
Et pourquoi ne pas concilier l'image et
l'écrit ? Tels Edmond de Goncourt et Robert
de Montesquiou - chacun selon son talent et ses
relations, sa fortune et ses angoisses. Mais que se
passe-t-il lorsque cette fièvre
d'immortalité, peut-être moins
répandue qu'on ne le croit, les incite à
collaborer ou s'affronter, chacun luttant pour forger,
à l'avance, l'image que la postérité
devra recevoir et accepter ? Quand Goncourt, par
ses Mémoires de la vie littéraire,
risque de faire basculer vers le plus ou le moins, la
part d'immortalité de Montesquiou ? Quand
Montesquiou retouche son portrait écrit par
Goncourt ? Ou donne une image de Goncourt
différente de celle que celui-ci eût voulu
laisser ? Ils disposent, l'un et l'autre, dans leurs
écrits, des petits cailloux; chacun pense que les
vivants de l'avenir n'auront qu'à remonter de
caillou en caillou pour le retrouver, lui mort, dans une
manière d'être non pas figée mais
vivante encore.
Lorsque les peintres
interviennent, le jeu stratégique se complique
encore. Whistler peignant le portrait de Montesquiou,
réclame, une fois de plus, un regard, une pose, et
pour compenser la fatigue du modèle, il
promet : «"Regardez-moi encore, un instant, ET
VOUS REGARDEREZ POUR TOUJOURS!"» (Les Pas
effacés, p. 262). Est-ce vraiment si
sûr, si simple ?
L'immortalité
par la peinture
En 1891, à
Londres, Montesquiou se fit peindre en pied par Whistler,
et c'est à cette occasion que fut prononcée
la phrase qui promettait l'immortalité. Le
tableau, terminé à Paris, fut
exposé, dans un encadrement doré, lors du
Salon de la Société nationale des
beaux-arts, au Champ-de-Mars, le 25 avril 1894. Son
titre, fort littéraire, Arrangement en noir et
or : le comte de Montesquiou-Fezensac, en
soulignait la recherche toute picturale. Le noir du
costume est mis en valeur par l'or du cadre, mais aussi
par les taches blanches de la chemise et des gants, par
les gris savants de la cape de chinchilla sur le bras du
modèle et par le visage en pleine lumière.
Le regard de Montesquiou était-il
sauvegardé pour toujours ? Oui et non. Les
tableaux ont leur vie propre; ce portrait, Montesquiou,
par besoin d'argent, le vendit en 1902, à un
Américain, Richard A. Canfield, qui pensait
purifier par son amour de l'art la source impure de ses
revenus, les maisons de jeu. Whistler fut blessé,
car Montesquiou lui avait promis de léguer le
tableau au Louvre : une certaine durée de vie
après la mort, sinon l'immortalité,
eût été assurée au peintre, en
même temps qu'à son modèle, par
l'entremise du tableau. Whistler a été
floué, moins cependant qu'il ne le pensait, car il
a survécu, en sus de la représentation
picturale, par une présence écrite, due
à son modèle, double paradoxe pour un
peintre, puisqu'un modèle est passif et que le
peintre est censé demeurer par ses uvres
peintes. Un chapitre des Pas effacés lui
est consacré. Et l'histoire a réparé
le dommage de la vente à un particulier, car le
tableau se trouve maintenant non point au Louvre, certes,
mais dans un autre musée, à New York (Frick
Collection) où tout le monde peut le voir, donc
lui donner une forme d'existence.
Pour se rendre immortel,
mieux vaut ne pas compter sur un seul tableau. En 1897,
Giovanni Boldini fit le portrait de Montesquiou
(actuellement au musée d'Orsay). C'est ici que
Goncourt apparaît, car Montesquiou est
représenté se cramponnant presque, d'une
main gantée de pécari, à une canne,
une canne à béquille bleue
décorée de motifs blancs, qui avait
appartenu à Goncourt. Lors de la vente
après décès d'Edmond, Montesquiou
avait acheté, entre autres livres reliés et
objets d'art japonais, le médaillon de Jules
décroché de la façade de la maison
à Auteuil, et une canne. En l'honneur de cette
canne, Montesquiou envoya à Boldini des vers de
mirliton :
Robert de
Montesquiou considère la canne
Qui vient de Louis Quinze et d'Edmond de Goncourt.
L'instrument tient du luth et de la sarbacane,
L'harmonie y murmure et le sarcasme y court.
Ces vers
(cités p. 124 par E. Munhall dans une note
signalant que le poème, envoyé à
Boldini en 1921, est conservé au Musée
Boldini de Ferrare) nous intriguent, et la canne du
portrait tout autant. Selon le catalogue de la vente
après décès d'Edmond de Goncourt des
objets d'art du XVIIIe siècle, deux cannes furent
mises en vente :
n° 256.
Canne en jonc à béquille de porcelaine
décorée de rinceaux sur fond bleu.
Longueur : 0,85 m.
n° 257. Canne en jonc à pomme
de porcelaine blanche du temps de Louis XVI
à décor allégorique des arts
libéraux, gaufré sous couverte.
La canne du portrait
semble être la première, à cette
réserve près que c'est pour la seconde que
l'on évoque la qualité royale, et encore!
Il ne s'agit pas de Louis XV mais de Louis XVI,
et elle n'aurait pas appartenu au roi (ce dont on se
doutait un peu), se contentant modestement d'être
d'époque royale. Philippe Jullian, dans Robert
de Montesquiou, un prince 1900, (p. 190)
écrit : «Il [Montesquiou] vient
d'acheter à la vente Goncourt un jonc à
pommeau d'or enchâssant une turquoise qui aurait
appartenu à Louis XV». La canne du
tableau n'a aucune pommeau d'or, nulle turquoise. Et si
lors de la vente, une canne ayant appartenu à
Louis XV avait été vendue, la
rareté en aurait été, n'en doutons
pas, signalée dans le catalogue de vente. Deux
erreurs, nous semble-t-il; et nous n'insistons tant que
parce que cette légende de la canne Louis XV
est reprise dans un catalogue du musée d'Orsay,
Italies. L'art italien à l'épreuve de
la modernité 1880-1910 (p. 148, notice
33). D'autant plus que le conditionnel de Jullian, la
canne «aurait appartenu à
Louis XV», devient un indicatif : une
canne «propriété de
Louis XV» : l'erreur est
aggravée.
La canne de Goncourt est
pour Montesquiou une relique, un objet chargé
d'amour, comme le médaillon de Jules, qui avait
affiché aux yeux des passants l'affection
passionnée d'Edmond pour son jeune frère.
Montesquiou s'est-il identifié à Edmond de
Goncourt par le biais du lien qui unissait les deux
Goncourt ? Y avait-il, à ses yeux, une
analogie entre ce que représentait Yturri pour lui
et ce qu'était Jules pour Edmond ? Toute
conjecture de cet ordre est hasardeuse, on le sait; reste
que la canne est là, tenue comme un sceptre sur
lequel Montesquiou aurait mis la main, une main
possessive et familière. Le modèle est
peint, écrivait Jean Lorrain dans un
Pall-Mall, «hypnotisé dans l'adoration
de sa canne». Chez Whistler, Montesquiou regarde les
spectateurs qui le regardent ; chez Boldini,
Montesquiou regarde la canne, nous obligeant à la
regarder à notre tour. À la regarder
vraiment ? Plutôt à nous interroger sur
le sens du regard, paupières à demi
baissées, du modèle. Montesquiou
paraît s'exclamer, s'adressant à une canne
qui est devenue Goncourt lui-même :
«À nous deux, Edmond! J'ai pris ta canne, je
vais te prendre ton pouvoir; tu as cru immortaliser, en
bien ou en mal, ceux qui t'entouraient, je prendrai ta
place et changerai certaines images de moi que tu as
léguées à la postérité
». Acheter la canne d'Edmond, acheter le
médaillon de Jules, fut, nous n'en doutons pas, un
mouvement pieux; mais ambivalent, et le sentiment de
Montesquiou serait de rivalité
plutôt que
d'identification.
Un
portrait, des portraits
Tout comme les
Goncourt, Montesquiou a laissé des
mémoires, Les Pas effacés. Plus
narcissiques, moins ambitieux que les Mémoires
de la vie littéraire des Goncourt, ils
parurent posthumes, publiés par Paul-Louis
Couchoud, son exécuteur littéraire
après avoir été son médecin -
il apparaît dans «La délectation
morose», douzième chapitre des
Délices de Capharnaüm (p. 180-181),
sous le nom de Huddud : «notre ami ressemble
à une miniature persane, il se sert d'une voix
très douce pour dire des choses
impressionnantes».
Montesquiou («Mes
Demeures : La rue Franklin», Les Pas
effacés, p. 216 et suivantes)
insère des extraits du Journal de Goncourt,
cités d'après le huitième tome
(couvrant les années 1889 à 1891, il parut
en 1895) et le neuvième (de 1892 au 30
décembre 1895; il parut en 1896). La
première citation est celle du passage où
Goncourt narre sa visite 8 rue Franklin (actuellement le
musée Clemenceau - fermé pour travaux), le
7 juillet 1891 - jour mémorable, car Edmond de
Goncourt, surtout depuis la parution de La Maison d'un
artiste, en 1881, était une autorité en
matière de décoration intérieure, et
consacrait ainsi le génie décoratif de
Montesquiou. Visite longtemps attendue, d'ailleurs;
Goncourt s'était fait désirer, Montesquiou
habitait là depuis 1889.
Goncourt,
décrivant avec son habituelle minutie le
rez-de-chaussée de Montesquiou, signale une
eau-forte de Whistler et la conversation tombe sur le
peintre. C'est ici que nous retrouvons le portrait de
Montesquiou par Whistler, qui va se multiplier, objet
peint unique acquérant des manières
d'être diverses. Comme dans un univers fantastique,
les temps s'emboîtent les uns dans les autres et
s'engendrent les uns les autres. Lisant en 2002 la page
de Montesquiou, dont on ne sait malheureusement pas quand
elle fut écrite, et cette page citant un passage
du Journal de Goncourt écrit en 1891, nous
voyons des temps différents se superposer, et
juxtaposons, en esprit, des états du tableau, dont
on reconstitue la genèse. En 1891, le portrait
n'était pas encore terminé, et ce mardi 7
juillet 1891, il n'a d'existence que virtuelle, aussi peu
avancé qu'un deuxième portrait, qui lui ne
vint jamais à l'existence. Si nous connaissons, en
2002, le portrait achevé en 1892, nous ne verrons
jamais ce deuxième portrait, jamais achevé,
et détruit. Nous ne le verrons jamais, mais nous
pouvons l'imaginer, grâce à Goncourt
transmettant à la postérité la
description que lui en a faite Montesquiou. Le
modèle devait y porter un «grand manteau
gris, au col relevé, avec au cou un liseré
de cravate» (Goncourt ); «d'une nuance qu'il ne
dit pas» écrit Montesquiou recopiant
imparfaitement Goncourt, qui avait écrit :
«d'une nuance, d'une nuance
qu'il ne dit
pas». Mieux, la description de Goncourt est
redoublée, enchâssée qu'elle est dans
Les Pas effacés. Bien sûr, d'autres
traces existent de ce portrait avorté, dans les
correspondances, mais elles sont peu accessibles; dans
les journaux du temps, puisque le portrait fut
décrit par un journaliste, Saint-Charles («Un
tableau de Whistler», Le Figaro, 27 novembre
1891; cité par E. Munhall, p. 66) :
«un portrait inachevé encore du comte
de
qui devait s'appeler : Impressions de
gris perle [
] Le portrait ne sera fait
qu'un jour où il fera gris perle». Sans doute
le temps atmosphérique ne fut-il jamais favorable,
jamais assez «gris perle» pour être
assorti au costume gris perle du comte.
Les écrits des
journalistes sont périssables, les Journaux
littéraires parus en librairie le sont moins, ils
portent une espérance de vie immortelle pour ceux
qui y sont présents. Montesquiou, en citant le
Journal de Goncourt, redouble et multiplie ses
chances de passer à l'immortalité par le
biais de ses portraits peints, qui étaient
déjà, la matérialisation de ce
désir d'une existence au-delà de la mort.
Un lecteur serait-il passé à
côté du Journal de Goncourt, il lui
reste la chance, grâce aux longues citations des
Pas effacés, de le lire à
l'intérieur des Mémoires de
Montesquiou - étant bien entendu que la
«chance» est celle de Montesquiou, une occasion
de plus qu'il se donne de passer à la
postérité. Et ce lecteur anonyme, par
lequel serait maintenue la vie singulière, post
mortem, de Montesquiou peut, sa curiosité mise
en éveil, fouiller les archives du Figaro
et retrouver l'article de celui qui signe
Saint-Charles; cette fois, nous sortons du cadre
d'une survie égoïste, pour entrer dans le
domaine de la connaissance, du savoir du passé -
seule immortalité objective que nous puissions
concevoir.
Il va de soi que
Montesquiou ne pouvait prévoir l'avenir, il va
tout autant de soi qu'il a préparé,
fût-ce à l'aveuglette, son
immortalité, lorsqu'il a inséré le
Journal de Goncourt dans le sien. Et la
durée espérée du tableau de
Whistler, condition de sa propre durée
au-delà de la mort, fut si bien organisée
par Montesquiou qu'il se garda de citer, parmi les
extraits de Goncourt, cet avis, donné à
chaud, le jour même du vernissage de l'exposition
au Champ-de-Mars : «Je rencontre
[
] Montesquiou-Fezensac, qui
m'emmène voir son portrait de Whistler, portrait
dans lequel je trouve une facture merveilleuse du
vêtement, mais un faire très
inférieur dans la figure au dessin
escamoté, dans les carnations tristes, sales
barboteuses» (Journal, 24 avril
1894).
Le
Journal de Goncourt annoté
Citant le
Journal de Goncourt, Montesquiou l'annote :
manière de s'approprier un texte écrit par
autrui et d'y imprimer sa marque. Mais surtout,
manière de retoucher, pour les lecteurs à
venir qui seront le socle ou les agents de
l'immortalité de Montesquiou, des impressions
jugées inexactes, des jugements faux : non,
l'amour de Montesquiou pour les hortensias n'avait rien
à voir avec la reine Hortense, et la comtesse de
Gramont ne doit pas être prise pour la comtesse de
Beaumont.
|
G. : Un logis
tout plein d'un méli-mélo d'objets
disparates (note)
M. :
C'est comme ça qu'il appelle cette
réconciliation des styles dont
j'étais si
fier.
G. [
] l'hortensia, sans doute un
souvenir pieux de la famille pour la Reine
Hortense (note)
M.
Pas le moins du monde!
G. : Montesquiou me dit que Whistler est en
train de faire deux portraits de lui, l'un en habit
noir, avec une fourrure sous le
bras (note)
M. :
Il veut dire sur le
bras.
G. : [
] cette petite table
[
] appartiendrait aujourd'hui
à la Comtesse de
Beaumont (note)
M. :
Lisez Gramont.
G. : [le possesseur d'un buste de Diane
par Houdon le lègue à la comtesse
Greffulhe après en avoir refusé]
cent mille francs (note)
M. :
Vaut bien davantage.
G. : [ces] arbres nains
[
] sur la cime desquels on est
tenté de passer la main, comme sur le dos
d'un chat, d'un chien (note)
M. :
Rodenbach, dans son article sur moi, dit la
même chose des boules d'hortensias, qu'il
compare à des têtes
d'infantes.
G. : à l'âge de quatorze
ans (note), faisant [Montesquiou]
déjà des vers amoureux de la
lune
M. :
Mettez dix-sept.
G. : Et il revient sur le procès du
peintre avec le journaliste
anglais (note)
M. :
Mieux que cela, Ruskin en personne.
G. : les
poésies ont été, selon son
expression [celle de Montesquiou], la
consolation de ses années
sèches (note)
M. :
Arides, vaudrait
mieux.
G. : c'est un éloge enthousiaste du
portrait de Montesquiou (note) par Duret et
Raffaëlli.
M. :
Le portrait par
Whistler.
G. : Il est vraiment amusant,
intéressant, ce Montesquiou [
]
tout cela mêlé au désir de
plaire (note)
M. :
Ça dépend à
qui!
G. : [la comtesse Greffulhe a jeté
une pierre gravée dans la Seine parce
qu'elle la croyait maléfique] C'est
depuis ce temps, dit Montesquiou, en riant, que le
fleuve est si mauvais pour la santé
parisienne (note)
M. :
J'ai dit : que la Chambre est si agitée
(c'était auprès de la Concorde).
Celles de ces anecdotes que je conte moi-même
dans cet écrit, se rectifieront d'elles
seules.
|
Montesquiou ajoute,
précise, se moque; mais il voile aussi, et gomme,
supprimant à l'intérieur de ses citations
des passages significatifs sans le signaler. Le 5 avril
1893, Montesquiou cite : «Enfin, c'est
Montesquiou-Fezensac qui vient savoir de mes nouvelles
[
]», mais, avant :
«Montesquiou me dit qu'il a rassemblé
beaucoup de notes [
]», il fait
disparaître la moitié du
paragraphe :
Et nous parlons
de Whistler, dont il me dit que le génie est la
contradiction, la bisbille, m'affirmant qu'il
est sûr que s'il lui demandait de montrer son
portrait, il s'y opposerait, et que si, au contraire,
il lui témoignait le désir de le garder
caché aux regards de tout le monde, il lui
enjoindrait de le montrer.
Peut-être
était-ce pour préserver l'image de Whistler
plutôt que la sienne propre; peut-être a-t-il
voulu que la postérité reçoive une
image lisse de ses rapports avec Whistler;
peut-être a-t-il pensé que la moindre
restriction à une unanimité sur son
portrait peint en amoindrirait la force. Reste qu'en
escamotant quelques phrases, il change le texte de
Goncourt; ce n'est pas qu'il le dénature, non, il
l'oriente pour en faire l'instrument de sa propre gloire.
D'un passage du Journal écrit le 15
août 1895, Montesquiou cite la première
partie, élogieuse : «Il est vraiment
intéressant, amusant, ce Montesquiou
[
], et supprime la fin qui l'est
moins :
Et le restant de
la soirée, avec une mémoire
énorme, Montesquiou nous dit du Hugo, du
Desbordes-Valmore, et du Montesquiou; et dans la pose
qu'il prend, piété sur une jambe et un
bras replié contre la poitrine, on sent le
débiteur habituel de la poésie dans le
grand monde, et un peu le cabotin
élégant de l'aristocratie. / Au fond,
c'est singulier comme dans son visage jeunement
aimable, il y a du vieillot, des rides d'une figure en
bois et une fuite du crâne
singulière!
Une autre suppression
plus radicale, non signalée et
significative : Goncourt avait écrit, le 7
juillet 1891, «Visite à Montesquiou-Fezensac,
le Des Esseintes de À Rebours». Ce qui
devient, cité par Montesquiou : «Visite
chez Robert de Montesquiou». Cette légende,
répandue de son vivant : des Esseintes est
Montesquiou, le comte ne voulait pas qu'elle passât
à la postérité; personnage
singulier, oui, toqué, non - car pour ses
contemporains, des Esseintes était
toqué. Ou « compliqué,
raffiné, bizarre, faisandé et
délicieusement pourri» (Jean Lorrain,
«Joris-Karl Huysmans», 19 mais 1887, repris
dans Portraits littéraires et mondains,
p. 148), tel que sera le comte Aimery de Muzarett,
auteur des Rats ailés, décrit par le
même Jean Lorrain dans Monsieur de Phocas.
Rétrospectivement, la place de Montesquiou nous
apparaît bien mince dans À Rebours.
Il conte lui-même (Les Pas effacés,
p. 123) que Mallarmé, surpris et ébloui par
l'appartement qu'il occupait alors dans les combles de
l'hôtel paternel, quai d'Orsay (et non par le
rez-de-chaussée de la rue Franklin comme on le dit
parfois, ainsi Hubert Juin, dans une préface
pour À Rebours) avait rapporté ses
impressions à Huysmans qui les avait inscrites
dans À Rebours. Si Montesquiou supprime le
«des Esseintes» du début, il conserve le
(précieux) démenti de Goncourt :
«Montesquiou, disons-le bien haut, n'est point du
tout le des Esseintes de Huysmans. S'il y a chez lui un
coin de toquage, le monsieur n'est jamais
caricatural» (Les Pas effacés,
p. 218). Soyons-en sûr, cette citation
(tronquée) est destinée à la
postérité.
Montesquiou se glisse
derrière Edmond de Goncourt pour supprimer
quelques instantanés presque photographiques, pas
vraiment flatteurs. Qu'il se refuse à transcrire
les propos suivants, on le comprend
aisément :
Cette mauvaise
langue de Lorrain m'apprend que Montesquiou-Fezensac
est surnommé dans le monde Prends ton
luth et Haricot vert, à cause du
tortillage de son torse dans ses pardessus vert
myrthe. / Groult me raconte ceci. Il a acheté
chez Montesquiou-Fesenzac un tableau de Reynolds,
représentant Georges IV, neuf mille
francs. Montesquiou vendait le tableau pour le compte
d'un ami (Journal, 7 décembre
1892).
On le comprend d'autant
mieux que Goncourt n'émet nulle opinion
personnelle, transcrivant des propos tenus par d'autres.
Goncourt s'est voulu chroniqueur de son temps, et
à mesure qu'il vieillit et renonce à
créer, la place prise dans son Journal par
des conversations rapportées augmente. Des
conversations avec des jugements qu'il ne reprend pas
à son compte, les citant pour les transmettre
à la postérité, à qui il se
contente de léguer les éléments d'un
Tableau des murs du temps ou des
Mémoires secrets, comme il s'en
écrivait au XVIIIe siècle. On pourrait donc
croire, pense Montesquiou - à juste titre
d'ailleurs - que les lecteurs du Journal prendront
pour argent comptant ce qui est rapporté, Goncourt
rapportant des faits connus de tous ou des opinions
admises.
On entend bien que
Montesquiou n'allait pas citer les paroles de Charles
Yriarte, rédacteur en chef du Monde
illustré, ni ceux de Forain, rapportés
par Jacques-Émile Blanche :
Yriarte est
revenu ce soir dans un état
d'exaspération de la conférence de
Montesquiou-Fezensac, se plaignant qu'on était
forcé d'admirer le cousin de la comtesse
Greffulhe par ordre et que si on échappait
à la pression de la comtesse, on ne pouvait se
dérober aux sollicitations des salons amis
faisant des enrôlements. Et il faisait une
très amusante description du tapis
esthète et de l'encrier aux armes du
conférencier (Journal, 17 janvier
1894).
Visite de Jacques
Blanche, qui me raconte qu'à la suite d'un
dîner avec Forain, où Forain avait tenu
des méchants propos au sujet des rapports de
Montesquiou avec son secrétaire, propos qui lui
auraient été attribués, le
secrétaire l'avait attendu à la porte de
mon banquet pour le battre. Heureusement qu'il n'avait
pu y venir! (Journal, 21 mars 1895).
Supprimées les
coulisses de la vie littéraire, ou sa cuisine,
quand Montesquiou chaperonne la comtesse Greffulhe chez
Goncourt, le 20 juin 1894, pour lui arracher la promesse
d'une préface à des textes de la comtesse -
que Goncourt trouve curieux, certes, mais peu dignes
d'être publiés (voir le Journal, 6
juillet 1894).
Supprimées surtout
les réticences de Goncourt devant la poésie
de Montesquiou; l'opération chirurgicale est
d'ailleurs si entière que Montesquiou
enlève des jugements durs, certes, mais dans le
même élan de nettoyage par le vide, le baume
qui les suit. Cela commençait
mal :
J'ai la visite,
ce matin, de Montesquiou-Fezensac qui m'apporte son
énorme et luxueux in-quarto, son bloc de
poésie [Les Chauves-souris].
Pendant près de deux heures, avec une voix de
bronze sortant de ce corps languide,
énervé, il m'explique la
cohésité, le
vertébrage du volume dans un galimatias
historique de Charenton. En ce poème de la
chauve-souris, chanté dans les rimes et le
filigrane du papier, en ce dithyrambe de l'oiseau
quadrupède de la nuit, c'est une
célébration des grands toqués de
l'humanité depuis Nabuchodonosor jusqu'au duc
de Brunswick, jusqu'à Montesquiou gardant
l'anonymat (Journal, 12 juillet 1892).
Puis cela
s'adoucit :
C'est fou
absolument, mais pas inintelligent, pas sans talent.
Il y a même une visite de l'impératrice a
Saint-Cloud qui ne manque pas d'un certain
caractère, [
]. / Oh! mon Dieu, si
Montesquiou-Fezensac était un bohème
comme Villiers de l'Isle-Adam, était un
fréquenteur de brasserie, on le trouverait
peut-être un poète extraordinaire. Mais
il est bien né, il est riche, il est du grand
monde : On ne le trouvera que baroque!
(id.)
Celui qui croyait
à la poésie, Henri de Régnier, et
celui qui n'y croyait pas, Goncourt, parviennent, l'un
mettant le doigt sur le défaut intrinsèque
de ces vers et l'autre établissant un
rapprochement inattendu, à formuler un jugement
commun :
[Henri de
Régnier] compare les vers de
Montesquiou-Fezensac à des fleurs
montées sur des fils d'archal, faisant
remarquer qu'ils n'ont pas l'enchaînement gras,
la sève moite des vrais beaux vers, ce qui me
faisait jeter en l'air que Montesquiou avait quelque
chose d'un vieux cep de vigne et qu'il se retrouvait
un peu de cette dessication dans son talent
(Journal, 13 mai 1894).
Mais non, vraiment, par
pitié, que Montesquiou ne lise pas ses vers,
Goncourt en frissonne presque d'effroi et se fait
glacial :
C'est d'abord
Montesquiou, qui m'apporte son volume : Le
Parcours du rêve au souvenir, et le
feuillette, un moment, avec l'intention un peu jeune
de m'en lire; mais sentant que je ne le sollicite pas
de commencer et pressé par un tas de
rendez-vous aristocratiques, il se décide
à n'en rien faire et à s'en aller
(Journal, 23 juin 1895).
Montesquiou aurait-il pu
citer ces passages ? C'était difficile, en
effet. Mais il va se venger.
La
plume pointue de Montesquiou
Montesquiou,
après avoir cité Goncourt, avoir
annoté son Journal et l'avoir parfois
tronqué, reprend la plume, pour donner à
son lecteur son propre avis sur ce Journal et sa
valeur historique ou simplement
documentaire :
Il [Goncourt]
écoutait du mieux qu'il pouvait et sauvait ce dont
il se souvenait, se moquant pas mal d'en accommoder les
restes à sa sauce (Les Pas effacés,
p. 225).
Soit; c'est de bonne
guerre. Les choses se gâtent, et les règles
du jeu ne sont plus respectées lorsque Montesquiou
fait ce qu'il reprochait à Goncourt de
faire : déformer la
réalité : «Moins qu'une
inexactitude criante, c'est [le Journal
d'Edmond de Goncourt] une vague
déformation», écrit-il (p. 225).
Il donne un compte rendu critique et comique du banquet
d'Edmond de Goncourt, et semble pasticher certains
passages du Journal. Pourquoi pas ? Des
formules sont bien trouvées, cruelles,
ainsi : «quant au champagne en carafe, il
faisait venir à l'esprit, en même temps
qu'à la bouche, l'idée saugrenue d'une
infusion de mégots» (p. 227-228).
Montesquiou a oublié son intention de
paraître sous son meilleur jour à la
postérité, poète, par exemple, ou
amateur d'art, il n'est que médisant, une
commère plutôt qu'un pamphlétaire, et
Roger Peyrefitte plutôt qu'Edmond de Goncourt. Ou
plutôt, Montesquiou s'est trompé sur son
propre génie : il avait celui de la satire
plus que du lyrisme, s'il était un authentique
esthète, connaisseur d'art et de
littérature.
La hargne
rancunière de Montesquiou aurait encore
été augmentée s'il avait pu lire la
dernière version du Journal parue du vivant
d'Edmond de Goncourt. On ne fera pas le recensement des
ajouts, en voici un seul. Dans la version parue en 1895,
la photographie du gymnaste Hubert de la Rochefoucauld
(1855-1936) était signalée pour «ses
élégantes formes
éphébiques». Pour la version
définitive, Goncourt a complété, au
cas où l'on n'aurait pas encore situé les
goûts de Montesquiou : «une photographie
un peu pédérastique».
Non, Montesquiou n'a pas
gagné la lutte pour l'immortalité
engagée avec Edmond de Goncourt. Il n'est pas
vraiment oublié, c'est peut-être pire,
classé dans les minores, et surtout,
phagocyté, détruit moralement dès la
fin de sa vie, par le personnage du baron de Charlus. Ses
manuvres un peu enfantines pour contrer Goncourt
sur son terrain, celui de la chronique du temps, se sont
révélées inefficaces - on lit
toujours et de plus en plus le Journal des
Goncourt, on ne lit pas (et l'on a tort) Les Pas
effacés; inefficaces également ses
tentatives de remodeler à son avantage sa personne
telle que l'image s'en dégage dans le
Journal. L'histoire est souvent ironique, et si
Montesquiou a survécu, c'est dans l'anonymat, ce
que, dans son arrogance, il détestait par-dessus
tout. S'il a survécu, c'est par les idées
que lui a littéralement volées Marcel
Proust, plagiaire de génie et génie tout
court; on imaginerait volontiers une recherche de tout ce
qui chez Proust, avant d'être assimilé, fut
créé par l'activité de l'esprit de
Montesquiou : mais Montesquiou eût-il
aimé cette immortalité qui le fait,
à jamais sans doute, vassal du «petit
Proust» ?
Paule
Adamy
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