Pastiche de Montesquiou
extrait de :
Ernest La Jeunesse, Les Nuits, les Ennuis et les Ames de nos plus notoires Contemporains,
Perrin et Cie, 1896, p. 287 et suivantes.

Ernest La Jeunesse est le pseudonyme de Harry Caën,
né en 1874 et mort en 1917.

 

À Jean de Mitty

 

L'ŒILLET de M. de MONTESQUIOU

La feuille du Japon impérial sur laquelle il allait écrire avait reposé, fécondée entre deux pages d'un manuscrit de Marceline Desbordes-Valmore, et sa plume avait veillé en une bonbonnière (donnée par Robert de Bonnières) où s'étaient joués jadis à la Malmaison les doigts et les bagues et les lèvres peut-être de l'impératrice Joséphine. Et c'était toujours l'encrier timbré à ses armes. M. de Montesquiou permit son être à l'inspiration :

«Ave, Cæsar : morituri
Te salutant!» Mort ? lturi!
Oh! Ris! Tu ris ? mon Iturri ?
Ris-tu ? Tu ris ? Monituri,
Triturant des enterrements,
Des détritus, c'est des serments
Et des sarments si funéraires,
Et de si sarmates sarments
Et des aromates charmants
(Mais c'est l'odeur du vulnéraire),
Des aromates acrobates,
Croates et de quels Carpathes ?
Car patibulaire et cruel
Entre Creil, Laon et les Échelles
Du levant j'aperçois Curel!
Ezéchiel, Ariel, Brummel!
Mélanchton, Alecton, Platon!
Onuphrius, Ion, Pindare!
Pour aller vers vous quelle gare
Et quel cigare trouve-t-on,
Ton ton, ton ton, tontaine, tonton ?
Et de quel ton parmi Mégare
Ecbatane, Elseneur, Boston,
Vous appelle-t on «mon beau blond» ?
Césars, artistes, étalons,
Je vous salue en vos salons,
Emmi mes semis, mes amis!
Je vous aime, aime et je gémis!
Je vous aime, aime et je gémis!»
Il s'arrêta un moment et effeuilla une méditation où il ne se trouvait pas ridicule et où l'allitération lui apparaissait, en sa gloire et avec sa chaîne d'or; lien, elle unissait toutes les pensées, toutes les images, toutes les contrées et tous les néants, mais des vers lui venaient et il les nota ;

Le rhizome bulbeux du glaïeul germanique,
Du glaïeul bleu s'endort sous des ors de portiques,
Sous du ciel, sous du fiel d'Ariels asthmatiques :
Les temps furent de Paul Margueritte et d'Hennique.

Il allait continuer  :
O glaïeul, épagneul des glorieux linceuls!

mais il n'osa et s'embêta, s'arrêta sur l'Oeta. Des vers encore ? Non. De la volupté. Des fleurs en de longs cols de verre, de verre ? ou de rêve et de rêve ici roussi par des flammes de lunes, et doré par des cheveux de sirènes, et violacé d'un soufflet de violettes, et mauve d'un émoi d'étoiles et gris de la cendre d'un bûcher de sainte et rougi du sang d'un poète, en de longs cols de vases de Gallé, donc et d'Émile Gallé, des fleurs s'attardaient et se penchaint et parmi des flezurs de rêves et des fleurs de verre croissaient, de rêves et de verre - des fleurs. Les regarder, les aspirer et mourir! Mais le papier impérial du Japon attendait ses macules. Et, héroïque, pour trouver une rime, très simplement, M. de Montesquiou voulut s'en venir à son Larousse. Mais, en se levant, son œil vit sur la table, dans son vase, l'œillet qu'il se préparait à chanter, le frêle œillet pour qui il allait ouvrir les feuillets effroyables du dictionnaire et il pâlit et il chancela parce que - oh! le souvenir de sainte Élisabeth de Hongrie! - l'œillet semblait non plus un œiIlet, mais - oh! deuil d'orgueil et quel regret! - un œil, un œil, un œil - qui le voyait.

 

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