Les Goncourt chez Montesquiou

par Alain Barbier Sainte Marie

Cet article est paru dans les Cahiers Edmond & Jules de Goncourt, n° 5-1997.

 

 

Le comte Robert de Montesquiou-Fezensac (Paris, 1855 - Menton, 1921) avait une importante bibliothèque. On peut en juger par les trois catalogues de sa vente après décès (1). Les 1815 numéros furent répartis sur dix vacations, la première vente ayant eu lieu du 23 au 26 avril 1923, la deuxième, du 2 au 4 avril 1924, et la dernière, du 15 au 17 avril 1924.

Montesquiou possédait 31 titres des œuvres des frères Goncourt, sans compter la biographie des Goncourt par Alidor Delzant, et cinq catalogues de vente de leurs collections (1897) sur sept : il lui manquait, ce qui est assez curieux, les deux catalogues des estampes du XVIIIe siècle et modernes. On y trouvait tous les romans, le théâtre écrit par les Goncourt, les livres d'histoire (sauf leur Marie-Antoinette et La Duchesse de Châteauroux, et les quatre biographies d'actrices); avec La Femme au XVIIIe siècle, et L'Amour au XVIIIe siècle.

Outamaro était sur les étagères de sa bibliothèque, mais pas Hokousai; le Journal et L'Art du XVIIIe siècle dans l'édition en 3 volumes de Charpentier et Fasquelle (1894-96), et, bien sûr, La Maison d'un Artiste, Études d'Art, et L'Italie d'Hier dans l'édition de luxe chez Conquet.

Il y avait encore les Préfaces et Manifestes littéraires, les Lettres de Jules de Goncourt, et les deux éditions d'Idées et Sensations (1866 et 1877), et, enfin, Quelques créatures de ce temps.

Posséder 31 titres d'un auteur, fût-ce d'un auteur bicéphale, c'est tout de même beaucoup. Il faut donc croire que la production des frères plaisait particulièrement à ce délicat gentilhomme qu'était Montesquiou. La plupart du temps, c'était Paul Vié qui était chargé de relier les ouvrages, à l'exception d'un seul, pour ces livres des Goncourt en tout cas, par Ch. Meunier. Certains de ces ouvrages furent offerts par Edmond avec un ex-dono, par exemple L'Amour au XVIIIe siècle, l'un des 30 exemplaires (n° 11) sur papier du Japon, ou L'Italie d'Hier avec cinq fac-similés d'aquarelles de Jules : «A M. le comte Robert de Montesquiou-Fezensac, comme témoignage de ma haute sympathie pour sa personne et son talent.» Ou bien, les Lettres de Jules de Goncourt : «A Robert de Montesquiou-Fezensac, bien amicalement. En attendant un exemplaire sur Hollande.»

La Maison d'un Artiste fut vendu avec une lettre d'Edmond à Montesquiou, du 24 mai 1895, s'excusant du report d'une entrevue demandée par l'actrice Segond-Weber : «(...) dans le moment je suis en plein japonisme et j'ai presque tous les jours des conférences avec des Japonais».

Les Préfaces et Manifestes littéraires étaient également truffés d'une lettre de l'auteur s'excusant de ne pouvoir faire un article de critique : «(...) Mais moi qui ne sais pas si un vers est faux ou sur ses pattes, moi faire de la copie sur de la poésie. Non, ce n'est pas possible!…»

Les Études d'Art étaient vendues avec un dessin original à la plume de Jules (un panneau de l'église Saint-Thibault, en Bourgogne, vu lors du voyage de 1849).

Mais dans cette vente, il y avait aussi les livres de la bibliothèque des Goncourt achetés par l'intermédiaire de Gabriel de Yturri, le secrétaire de Montesquiou, à la vente de 1897. En tout 31 titres, essentiellement des livres curieux du XVIIIe siècle; parmi ceux-ci, deux livres sur la cuisine : Le cuisinier gascon, avec la lettre du pâtissier Anglais (1747) commenté dans le t. I de La Maison d'un Artiste (page 341), ou L'Almanach du comestible nécessaire aux personnes de bon goût et de bon appétit [!] (1781). Et surtout, des recueils de lettres, des Mémoires, des biographies de cette époque qui fascinait tout autant Montesquiou que les Goncourt.

Mais on y retrouve des auteurs du XIXe siècle, tels Balzac, Baudelaire, Hugo, etc. Marceline Desbordes-Valmore était représentée par 38 numéros. Montesquiou a profité de cette vente de 1897 pour se restituer l'édition originale (1893) du Chef des odeurs suaves offert à Edmond en «respectueux hommage, ces fleurs en remerciement de la chute des pétales de pivoine qu'il a si délicatement dépeinte».

Dernière curiosité : Yturri avait acheté un livre de prix du collège royal Henri IV, décerné à Edmond, avec cette mention signée de ses professeurs Gier et Alfred de Wailly :«Prix accordé à l'élève de Goncourt pour son excellente conduite et sa constante application pendant le 1er et 2e semestre de l'année classique et scolaire 1836-1837, 1837-1838». Il s'agissait des Chefs-d'œuvre de Shakespeare, édition in-8° en 2 volumes, par Belin-Mandar (1836-37), avec traduction de Ph. Chasles et alii ; un beau livre recouvert d'un veau violet. À 16 ans, cela marque un élève et lui façonne le goût.

Maurice Barrès a terminé sa préface aux catalogues de la vente Montesquiou en établissant ce parallèle entre ce «grand raffiné», ce «savant ès-choses précieuses» et les Goncourt : «On ne peut pas arrêter l'universelle destruction. Comme nous avons vu disperser aux quatre vents le trésor des Goncourt, ainsi va tomber, sous le marteau du commissaire-priseur, l'autel privilégié que mon voisin de Neuilly avait dédié aux muses les plus raffinées. Un jour les premières éditions de ses Poèmes et de ses Essais seront introuvables, et parmi elles, ce catalogue qui nous donne la liste de ses dilections et l'inventaire de sa turris eburnea. C'est un livret à placer auprès de La Maison d'un Artiste


1. Vente à Drouot par Mes F. Lair-Dubreuil et Ed. Giard, Maurice Escoffier, libraire, expert, 11, rue de Miromesnil. Je remercie les libraires J. Espagnon et P. Le Bret, et notre ami Christian Galantaris, qui m'ont aidé chacun pour leur part, en me fournissant avec la meilleure grâce des renseignements, et en me prêtant des catalogues.

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