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Les Goncourt chez Montesquiou par Alain Barbier Sainte Marie Cet article est paru dans les Cahiers Edmond & Jules de Goncourt, n° 5-1997. |
Montesquiou
possédait 31 titres des uvres des
frères Goncourt, sans compter la biographie des
Goncourt par Alidor Delzant, et cinq catalogues de vente
de leurs collections (1897) sur sept : il lui
manquait, ce qui est assez curieux, les deux catalogues
des estampes du XVIIIe siècle et modernes. On y
trouvait tous les romans, le théâtre
écrit par les Goncourt, les livres d'histoire
(sauf leur Marie-Antoinette et La Duchesse de
Châteauroux, et les quatre biographies
d'actrices); avec La Femme au XVIIIe
siècle, et L'Amour au XVIIIe
siècle. Outamaro
était sur les étagères de sa
bibliothèque, mais pas Hokousai; le
Journal et L'Art du XVIIIe siècle
dans l'édition en 3 volumes de Charpentier et
Fasquelle (1894-96), et, bien sûr, La Maison
d'un Artiste, Études d'Art, et
L'Italie d'Hier dans l'édition de luxe chez
Conquet. Il y avait encore les
Préfaces et Manifestes littéraires, les
Lettres de Jules de Goncourt, et les deux
éditions d'Idées et Sensations (1866
et 1877), et, enfin, Quelques créatures de ce
temps. Posséder 31 titres
d'un auteur, fût-ce d'un auteur bicéphale,
c'est tout de même beaucoup. Il faut donc croire
que la production des frères plaisait
particulièrement à ce délicat
gentilhomme qu'était Montesquiou. La plupart du
temps, c'était Paul Vié qui était
chargé de relier les ouvrages, à
l'exception d'un seul, pour ces livres des Goncourt en
tout cas, par Ch. Meunier. Certains de ces ouvrages
furent offerts par Edmond avec un ex-dono, par
exemple L'Amour au XVIIIe siècle, l'un des
30 exemplaires (n° 11) sur papier du Japon, ou
L'Italie d'Hier avec cinq fac-similés
d'aquarelles de Jules : «A M. le comte Robert
de Montesquiou-Fezensac, comme témoignage de ma
haute sympathie pour sa personne et son talent.» Ou
bien, les Lettres de Jules de Goncourt :
«A Robert de Montesquiou-Fezensac, bien amicalement.
En attendant un exemplaire sur Hollande.» La Maison d'un
Artiste fut vendu avec une lettre d'Edmond à
Montesquiou, du 24 mai 1895, s'excusant du report d'une
entrevue demandée par l'actrice
Segond-Weber : «(...) dans le moment je suis en
plein japonisme et j'ai presque tous les jours des
conférences avec des Japonais». Les Préfaces et
Manifestes littéraires étaient
également truffés d'une lettre de l'auteur
s'excusant de ne pouvoir faire un article de
critique : «(...) Mais moi qui ne sais pas si
un vers est faux ou sur ses pattes, moi faire de la copie
sur de la poésie. Non, ce n'est pas
possible!
» Les Études
d'Art étaient vendues avec un dessin original
à la plume de Jules (un panneau de l'église
Saint-Thibault, en Bourgogne, vu lors du voyage de
1849). Mais dans cette vente, il
y avait aussi les livres de la bibliothèque des
Goncourt achetés par l'intermédiaire de
Gabriel de Yturri, le secrétaire de Montesquiou,
à la vente de 1897. En tout 31 titres,
essentiellement des livres curieux du XVIIIe
siècle; parmi ceux-ci, deux livres sur la
cuisine : Le cuisinier gascon, avec la lettre du
pâtissier Anglais (1747) commenté dans
le t. I de La Maison d'un Artiste (page 341),
ou L'Almanach du comestible nécessaire aux
personnes de bon goût et de bon appétit
[!] (1781). Et surtout, des recueils de lettres,
des Mémoires, des biographies de cette
époque qui fascinait tout autant Montesquiou que
les Goncourt. Mais on y retrouve des
auteurs du XIXe siècle, tels Balzac, Baudelaire,
Hugo, etc. Marceline Desbordes-Valmore était
représentée par 38 numéros.
Montesquiou a profité de cette vente de 1897 pour
se restituer l'édition originale (1893) du Chef
des odeurs suaves offert à Edmond en
«respectueux hommage, ces fleurs en remerciement de
la chute des pétales de pivoine qu'il a si
délicatement dépeinte». Dernière
curiosité : Yturri avait acheté un
livre de prix du collège royal Henri IV,
décerné à Edmond, avec cette mention
signée de ses professeurs Gier et Alfred de
Wailly :«Prix accordé à
l'élève de Goncourt pour son excellente
conduite et sa constante application pendant le 1er et 2e
semestre de l'année classique et scolaire
1836-1837, 1837-1838». Il s'agissait des
Chefs-d'uvre de Shakespeare, édition
in-8° en 2 volumes, par Belin-Mandar (1836-37), avec
traduction de Ph. Chasles et alii ; un beau livre
recouvert d'un veau violet. À 16 ans, cela marque
un élève et lui façonne le
goût. Maurice Barrès a
terminé sa préface aux catalogues de la
vente Montesquiou en établissant ce
parallèle entre ce «grand
raffiné», ce «savant ès-choses
précieuses» et les Goncourt : «On
ne peut pas arrêter l'universelle destruction.
Comme nous avons vu disperser aux quatre vents le
trésor des Goncourt, ainsi va tomber, sous le
marteau du commissaire-priseur, l'autel
privilégié que mon voisin de Neuilly avait
dédié aux muses les plus raffinées.
Un jour les premières éditions de ses
Poèmes et de ses Essais seront
introuvables, et parmi elles, ce catalogue qui nous donne
la liste de ses dilections et l'inventaire de sa
turris eburnea. C'est un livret à placer
auprès de La Maison d'un
Artiste.»
Le comte Robert de
Montesquiou-Fezensac (Paris, 1855 - Menton, 1921) avait
une importante bibliothèque. On peut en juger par
les trois catalogues de sa vente après
décès (1). Les 1815 numéros furent
répartis sur dix vacations, la première
vente ayant eu lieu du 23 au 26 avril 1923, la
deuxième, du 2 au 4 avril 1924, et la
dernière, du 15 au 17 avril 1924.
1. Vente à Drouot par Mes F. Lair-Dubreuil et Ed.
Giard, Maurice Escoffier, libraire, expert, 11, rue de
Miromesnil. Je remercie les libraires J. Espagnon et P. Le
Bret, et notre ami Christian Galantaris, qui m'ont
aidé chacun pour leur part, en me fournissant avec la
meilleure grâce des renseignements, et en me
prêtant des catalogues.