18 mars 2003

 

 

Une olla-podrida de l'onirisme

 

 

 

Exposition : «Trajectoires du rêve. Du romantisme au surréalisme»
Pavillon des Arts, Forum des Halles, Porte Rambuteau, Terrasse Lautréamont (1er étage) 
Du 7 mars au 7 juin 2003.

Catalogue : Trajectoires du rêve, du romantisme au surréalisme.
Sous la direction de Vincent Gille, PARIS musées
34 euros, 239 p., illustrations en noir et blanc et en couleur.

 
C'est une étrange exposition, dont on ne sait quoi penser. On la regarde avec plaisir, la forme en est raffinée, l'espace est occupé avec harmonie. L'idée, excellente, de ne pas séparer les uns des autres la littérature et l'art, ni même la technique, est bien exploitée. Là où cela coince, c'est sur le fond. Le titre nous apprendra peu : Trajectoires du rêve, du romantisme au surréalisme. On ne peut s'empêcher de penser à L'Âme romantique et le rêve d'Albert Béguin; de quand date donc ce livre fondateur ? D'il y a longtemps - 1939, publié par le merveilleux José Corti qui ressemblait aux livres qu'il faisait paraître. On se rappelle également L'Art fantastique de Marcel Brion, qui date, lui, de 1961.

La nouveauté de l'exposition est, on vient d'en faire la remarque, de rapprocher des textes écrits et des images (photographies, dessins, gravures, aquarelles), l'art et la technique. La présence un peu incongrue de pierres, - splendides, au charme jamais épuisé - présentes à cause de Roger Caillois, permet d'ajouter la nature, tandis que celle d'instruments scientifiques rend présente la technique. Nature, technique, art, ne finissent-ils pas par écraser la littérature ? D'autant plus que sont convoqués le délire assez misérable du spiritisme et l'enfantillage des taches d'encre.

Tout cela au nom du rêve. On entend bien que sa logique est particulière, mais le rêve n'est pas un fourre-tout. C'est pourtant l'impression, non désagréable d'ailleurs, que donne cette exposition. On dirait que chacun a voulu apporter sa contribution : la littérature pour les uns, la photographie - Brassaï admirable, mais ne le savions-nous pas déjà depuis longtemps ? - pour les autres, et ainsi de suite, chacun faisant entrer le visiteur dans son propre domaine de prédilection. Avec des présences incompréhensibles pour nous : pourquoi deux dessins de Victorien Sardou ? Vous avez dit incongru ? D'où cette impression que l'exposition s'est faite à coup de fétichismes juxtaposés, accumulés plus que mis en perspective, qui sollicitent une attention flottante plus qu'une attitude critique.

L'exposition nous y incitait : si elle est un champ ouvert, fonctionnant comme le rêve par association, elle ne peut qu'accueillir la contribution, toute virtuelle certes, des amateurs des Goncourt. Pourquoi la ville de Paris est-elle présente ? On ne le comprend pas très bien, mais on est content qu'elle soit ici évoquée. Nous avons eu, en effet, le plaisir de voir dix eaux-fortes de Charles Meryon (1), dont l'extravagant Ministère de la Marine (n° 94). Or, on le sait, les Goncourt appréciaient tant Meryon qu'ils lui ont consacré, en 1856, une nouvelle. On a, dans le Journal (19 octobre 1856), le compte rendu d'une visite faite chez le collectionneur Jules Niel (bibliothécaire au ministère de l'Intérieur, mort le 29 janvier 1872), dont les notes seront utilisées pour écrire leur nouvelle, parue dans L'Artiste (6e série, t. III, p. 35) sous le titre Feu M. Thomas, puis reprise dans Quelques créatures de ce temps, intitulée : Un aquafortiste (2). Meryon au fond de la misère, Meryon réputé fou, comme Nerval, Meryon graveur avant tout, comme Rodolphe Bresdin (sur lequel nous vîmes en 2000 une très belle exposition à la Bibliothèque nationale), Meryon est, dans L'Aquafortiste, baptisé Monsieur Thomas.

Avec les éléments dont on trouve la trace dans le Journal, soit les informations procurées par Jules Niel, les Goncourt écrivent une nouvelle au statut ambigu : est-ce une fiction ? ou un document humain ? Les deux, monsieur le critique littéraire.

Le vrai Charles Meryon mourut à l'asile de Charenton, à Saint-Maurice, le 13 février 1868, - de faim et volontairement, dit-on. Né à Paris le 26 novembre 1821, il était le fils d'un médecin anglais d'origine française, huguenot, qui lui donna son nom, et d'une danseuse de l'Opéra de Paris, Narcissa de son prénom, qui mourut folle; son fils, Charles, fut interné pour la première fois en 1858. Entré à l'École navale en 1837, il en sortit officier de marine; puis il se fit élève du graveur Eugène Bléry, exposant au Salon de 1850 des eaux-fortes, dont Le Petit Pont : indifférence de la foule. Auguste Delâtre imprima, en 1852, ses Eaux-fortes sur Paris mais surtout, quelques collectionneurs passionnés recueillaient ses planches. Son œuvre, cent gravures environ, surtout de rues de Paris, finit par être reconnue du grand nombre, et des successeurs s'inspirèrent de sa manière originale de voir les choses : la représentation du Stryge (cat. n° 88; avec ces deux alexandrins de Meryon : «Insatiable vampire l'éternelle Luxure / Sur la Grande Cité convoite sa pâture») fut ainsi copiée par Brassaï (Vue nocturne de Notre-Dame sur Paris et la tour Saint-Jacques; cat. n° 14), - à moins que ce ne fût une citation, allusive ou respectueuse!

N'oublions pas que Jules de Goncourt avait lui-même gravé des eaux-fortes. En 1859, année de Salon pour Meryon, les Goncourt étaient tout occupés de gravure, leurs propres gravures. Ils faisaient imprimer le premier fascicule de ce qui sera L'Art du dix-huitième siècle, «Les Saint-Aubin, avec quatre portraits inédits gravés à l'eau-forte», chez Perrin, à Lyon; ils débordaient de projets, ils désiraient publier d'autres livres de gravure, «nous restons», écrit Jules, «plongés et la pensée enfermée dans l'eau-forte» (Journal, mars 1859).
L'admiration pour Rembrandt exprimée dans L'Aquafortiste est celle qu'éprouvaient du même élan les frères Goncourt et Meryon. Imitateur lointain de Rembrandt, Meryon le fut, certes; il tenait de lui la fascination pour la lumière, celle qui faisait des taches claires sur les façades parisiennes ou la Seine (tel dans Le Petit Pont). Une lumière peut-être plus dure que chez Rembrandt, avec des contrastes plus brutaux.
Les pierres et l'eau, chez Meryon, l'emportent sur les personnes et s'il grave des êtres humains, c'est sous forme de silhouettes caricaturales, dont on ne comprend pas toujours le rôle dans l'économie de la planche. Est-ce un signe de folie ? Meryon aimait compter, par exemple compter les fenêtres de l'Hôtel-Dieu, et, curieusement, ses fenêtres sont souvent aveugles (voir La Morgue), alignées comme s'offrant à celui qui voudrait en effet les dénombrer. Curiosité supplémentaire : les observateurs ont remarqué que le nombre des fenêtres gravées est différent de celui des fenêtres réelles. Pourquoi a-t-il ajouté de curieux objets, animaux et personnages volants, à la gravure du Ministère de la Marine ? Folie ou goût d'un certain fantastique, plus fantaisiste qu'effrayant ? On dirait une attaque aérienne de rêve, mais peut-être est-ce tout à fait autre chose. La Tourelle de la rue de l'École de Médecine fut pareillement agrémentée.

Baudelaire a rendu hommage à Meryon dans le Salon de 1859 ( O.C., Bibl. de la Pléiade, éd. de C. Pichois, t. II, p. 666 et 667; un passage en est repris dans «Peintres et aquafortistes», p. 741). Nul n'est plus que nous admirateur de ses écrits, de tous ses écrits, mais nous devons avouer que nous connaissons mieux Meryon par la nouvelle des Goncourt et ce qu'ils rapportent de lui dans leur Journal, que par le Salon de Baudelaire. Baudelaire est incisif et profond à son ordinaire, mais un peu pompeux dans l'expression, nous semble-t-il, et nous préférons la familiarité et le ton sautillant des Goncourt. Leur liberté aussi, qui les autorise à se mettre en scène comme ils mettent en scène un Meryon semi-fictif dans leur nouvelle. La fiction rendrait-elle mieux compte de la réalité que des idées ? Ce ne serait pas la première fois. Semblables à Sainte-Beuve, les Goncourt s'étaient renseignés sur la personnalité de Meryon avant d'écrire leur nouvelle, mais ils ne l'ont jamais, semble-t-il, rencontré; Baudelaire, en revanche, l'a connu : il aurait dû écrire un texte pour accompagner des vues de Paris gravées : l'affaire échoua, mais l'on a des lettres échangées à ce sujet (voir la Correspondance de Baudelaire, Bibl. de la Pléiade, t. I). Un artiste, comme un acteur, est souvent perçu non pour lui-même, mais comme un miroir en lequel se reflètent sentiments, aspirations, nostalgies moins éprouvés que suggérés par lui. Baudelaire et les Goncourt se sont, les uns et l'autre, reflétés dans Meryon; la supériorité des Goncourt, celle de Jules reprise à son compte par Edmond, est d'avoir pratiqué l'eau-forte. D'où naît, chez les deux frères, une familiarité avec Meryon que ne possède point Baudelaire.

Restent des questions sans réponse : Baudelaire avait-il lu la nouvelle des Goncourt dans L'Artiste ? On ne le sait pas, tout comme on ignore si Meryon lui-même l'avait lue - et c'eût été terrible de lire sa vie et la description de sa mort, une mort misérable, sans même la reconnaissance de la valeur de son œuvre.

Les gravures de Meryon ne sont qu'une petite partie des merveilles exposées; chacun trouvera son bonheur selon ses préférences : cette exposition est semblable à une pelote de laine : en tire-t-on un fil, une logique ou une histoire en naît; pour nous, ce fut celle du lien qui reliait Meryon aux Goncourt.
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(1) On écrit tantôt Méryon (ainsi les Goncourt, et Baudelaire), tantôt Meryon, comme la coutume s'en est établie maintenant, puisque l'orthographe anglaise ignore les accents.

(2) Dans l'édition 10/18, le titre de couverture annonce Une Voiture de masques. L'éditeur a jugé bon de compléter les textes parus du vivant des Goncourt sous ce titre par d'autres courts textes de provenance diverse; parmi ces ajouts, L'Aquafortiste qui n'a jamais paru dans Une Voiture de masques, qui parut en 1856, chez Édouard. Dentu, l'année même où la nouvelle paraissait dans L'Artiste. On est satisfait de pouvoir disposer du texte, mais il faut reconnaître que c'est au prix d'une confusion possible.
Ajoutons que les Goncourt respectent la graphie de leur époque : aqua-fortiste.

 

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