Il vit avec deux ou trois
sous par jour et les légumes qu'il récolte
dans un petit jardin, situé tout en haut du
faubourg Saint-Jacques. Dans cette cervelle
exténuée comme celle d'un meurt-de-faim,
des imaginations peureuses, la terreur de la police qui
en veut à sa vie, à son existence, à
son talent, qui pour elle ne compte pour rien.
Quelquefois, si fou qu'il dit que la police de l'empereur
a fait mourir saint Louis. Un jour, ce cur malade a
fait un beau rêve : il est devenu amoureux
d'une actrice de petit théâtre; entrevue au
soleil des quinquets. Il l'a aimée, il en est
devenu fou, il l'a demandée en mariage; on l'a
refusé, parce que c'était marier la soif et
1a faim. Il s'est persuadé que c'était la
police qui avait fait cela; il s'est persuadé que
la police l'avait empoisonnée; et
empoisonnée - remarquez cela - avec des mouches
cantharides : c'est le poison qu'il affectionne. Il
s'est persuadé qu'on l'avait, par comble de
cruauté, enterrée dans son propre jardin;
et la dernière fois qu'il vit Niel, il avait
passé toute la journée à
bêcher pour retrouver son cadavre
Ancien officier de
marine. Longues promenades, la nuit, pour surprendre
l'étrange des ténèbres dans les
grandes cités. Elle [Mme Philippe
Burty] nous parle encore de la misère de
Meryon, enfant naturel d'un grand médecin anglais
et d'une comédienne, qui n'apprend sa
bâtardise qu'en ayant besoin de papiers, pour
régulariser sa position d'officier de marine. De
là; un premier accès de folie. Puis de la
misère et de la folie, pendant laquelle on est
obligé de lui porter à manger dans un
taudis, où il veut mourir de faim, d'où il
ne sort que pour aller faire des eaux-fortes, où
il demande le «bruit de l'enfer», que lui font
sur du cuivre, avec un charivari du diable, Bonvin et
Pecquegnot.
Vu chez Niel
l'uvre complet de Meryon, avec tous ses
états, dessins, essais, etc. Admirable chose,
fantastique dans sa réalité. Une âme
gothique; semble être l'âme
réminiscente de ce Paris vu avec les yeux du
passé. Des horizons tout poétiques, les
riens et les incertitudes de lointains brouillés
comme un rêve hors la terre. Admirable talent
méconnu. La cervelle du poète perspectif
plus brouillée encore, la démence assise
avec la misère à son établi :
nulle commande, pas de pain.