Journal des Goncourt, extraits sur Charles Meryon 

 

19 octobre 1856
Vu chez Niel l'œuvre complet de Meryon, avec tous ses états, dessins, essais, etc. Admirable chose, fantastique dans sa réalité. Une âme gothique; semble être l'âme réminiscente de ce Paris vu avec les yeux du passé. Des horizons tout poétiques, les riens et les incertitudes de lointains brouillés comme un rêve hors la terre. Admirable talent méconnu. La cervelle du poète perspectif plus brouillée encore, la démence assise avec la misère à son établi : nulle commande, pas de pain.

Il vit avec deux ou trois sous par jour et les légumes qu'il récolte dans un petit jardin, situé tout en haut du faubourg Saint-Jacques. Dans cette cervelle exténuée comme celle d'un meurt-de-faim, des imaginations peureuses, la terreur de la police qui en veut à sa vie, à son existence, à son talent, qui pour elle ne compte pour rien. Quelquefois, si fou qu'il dit que la police de l'empereur a fait mourir saint Louis. Un jour, ce cœur malade a fait un beau rêve : il est devenu amoureux d'une actrice de petit théâtre; entrevue au soleil des quinquets. Il l'a aimée, il en est devenu fou, il l'a demandée en mariage; on l'a refusé, parce que c'était marier la soif et 1a faim. Il s'est persuadé que c'était la police qui avait fait cela; il s'est persuadé que la police l'avait empoisonnée; et empoisonnée - remarquez cela - avec des mouches cantharides : c'est le poison qu'il affectionne. Il s'est persuadé qu'on l'avait, par comble de cruauté, enterrée dans son propre jardin; et la dernière fois qu'il vit Niel, il avait passé toute la journée à bêcher pour retrouver son cadavre…

Ancien officier de marine. Longues promenades, la nuit, pour surprendre l'étrange des ténèbres dans les grandes cités.

Jeudi 13 avril 1865

Elle [Mme Philippe Burty] nous parle encore de la misère de Meryon, enfant naturel d'un grand médecin anglais et d'une comédienne, qui n'apprend sa bâtardise qu'en ayant besoin de papiers, pour régulariser sa position d'officier de marine. De là; un premier accès de folie. Puis de la misère et de la folie, pendant laquelle on est obligé de lui porter à manger dans un taudis, où il veut mourir de faim, d'où il ne sort que pour aller faire des eaux-fortes, où il demande le «bruit de l'enfer», que lui font sur du cuivre, avec un charivari du diable, Bonvin et Pecquegnot.

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