Il y a quelques
années, un homme puissant et singulier, un
officier de marine, dit-on, avait commencé une
série d'études à l'eau-forte
d'après les points de vue les plus pittoresques de
Paris. Par l'âpreté, la finesse et la
certitude de son dessin, M. Méryon rappelait les
vieux et excellents aquafortistes. J'ai rarement vu
représenter avec plus de poésie la
solennité naturelle d'une ville immense. Les
majestés de la pierre accumulée, les
clochers montrant du doigt le ciel, les
obélisques de l'industrie vomissant contre le
firmament leurs coalitions de fumée, les
prodigieux échafaudages des monuments en
réparation, appliquant sur le corps solide de
l'architecture leur architecture à jour d'une
beauté si paradoxale, le ciel tumultueux,
chargé de colère et de rancune, la
profondeur des perspectives augmentée par la
pensée de tous les drames qui y sont contenus,
aucun des éléments complexes dont se
compose le douloureux et glorieux décor de la
civilisation n'était oublié.
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Mais un
démon cruel a touché le cerveau de M.
Méryon; un délire mystérieux a
brouillé ces facultés qui semblaient aussi
solides que brillantes. Sa gloire naissante et ses
travaux ont été soudainement interrompus.
Et depuis lors nous attendons toujours avec
anxiété des nouvelles consolantes de ce
singulier officier, qui était devenu en un jour un
puissant artiste, et qui avait dit adieu aux solennelles
aventures de l'Océan pour peindre la noire
majesté de la plus inquiétante des
capitales.
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Note. L'expression
«Clochers silencieux montrant du doigt le ciel»
est un vers de Wordsworth (The Excursion, VI, 19),
traduit et cité par Théophile Gautier dans
Fantaisies (III). C'est J. Crépet qui a
retrouvé cette source. (Cette note est
elle-même due à Cl. Pichois, dans son
édition de Baudelaire).
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