12 décembre 2004

 
Jules V a l l è s

  Critique de Renée Mauperin (1864)  
par

Edmond & Jules de Goncourt

Le Progrès de Lyon, 19 avril 1864

 

 



  MM. Edmond et Jules de Goncourt aussi ont ri au nez de la tradition, et je me souviens de quelques pages d'eux écrites dans un style tourmenté, prétentieux, scudérique, mais là-dessous on devinait du talent : ils osaient d'abord, et je compte sur tous ceux qui osent; aujourd'hui, à leur tour, ils ont écrit un livre curieux, bizarre, attachant.
  Pas plus que je n'ai analysé Le Chevalier des Touches, je n'analyserai Renée Mauperin. Drôle de fille, cette Renée! Figurez-vous une enfant de seize ans, rejeton tardif d'une famille de bourgeois vertueux, qui vous parle la langue des coulisses et des cénacles, cette langue qui sent la bière, l'encre et le ruisseau, qui accouple, pour s'en amuser, le cocasse au tragique, saint Vincent de Paul et Sanson, Robert Macaire et Jésus-Christ, Messaline et saint Bonasse! séduite, cette gamine étrange, par tout qu'il y a de fou et d'imprévu, burlesque et sentimentale, enfant terrible, fille pieuse, moitié rapin et moitié sainte!
  Je ne déteste point l'idée, il s'en faut! tant je suis las des pensionnaires et fatigué des nouvelles et futures Héloïses! mais il fallait y mettre moins de cocasserie, plus d'originalité, la faire étonnante si vous y teniez, mais par d'autres moyens, avec des procédés moins effrontément commodes. Vous vous contentez simplement de la faire parler comme un homme, et, sur ses lèvres d'enfant, vous égarez le rire mécanique et un peu jaune du journaliste, d'un journaliste qui connaît le café Achille aussi bien que le café Riche.
  Comme il est vrai qu'on porte dans ses livres le fardeau de la vie! Qu'il est donc .facile de reconnaître les gens! là, M. Barbey d'Aurevilly, le Normand, né à Valognes, en plein pays de royalisme, qui toujours chouanne, avec la plume faute d'épée; ici, MM. de Goncourt, anciens rédacteurs du Paris, qui ont vécu la vie factice des gens de lettres, et qui, ayant à peindre une jeune fille, en font une vierge au cigare, à la scie.
  Cette excentricité de contrebande ne vaut pas le diable: c'est le coin d'un cénacle, cela, mais ce n'est la vie. On dirait d'une conversation après minuit entre quatre ou cinq blasés du Tout-Paris. Les hommes de lettres à un liard la ligne et les femmes à quinze francs la nuit savent pincer de cette guitare déjà vieille et tirer les mots par la queue. Qu'on me ramène à Giboyer, au moins il a de l'esprit celui-là! Il faut autre chose pour le succès et, pour plaire, il ne suffit pas d'étonner.
  Par bonheur la farce s'arrête : un drame commence. Renée a un frère, espèce d'ambitieux tenace qui est sur le point de commettre une infamie. Après avoir été, dans une maison de millionnaire, l'amant de la mère, il va être le mari de la fille; Renée l'apprend de la bouche même de la fiancée. En même temps que le mépris lui vient, le remords la saisit; elle ne veut pas de cette honte dans sa famille! Elle s'accroche à la première branche que le vent lui pousse : Henri court après un titre qui sera la moitié de sa dot; il en vole un à une famille qu'il croit éteinte; il s'appelle Henri Mauperin de Villacourt. Mais tous les de Villacourt ne sont pas morts; il en reste un, sorte de Mauprat qui braconne au fond d'une forêt. Le hasard révèle cette circonstance à Renée; l'idée lui vient d'adresser à ce gentilhomme oublié le numéro du Moni teur, où il trouvera son nom accolé à celui de Mauperin. Elle marque l'alinéa et elle attend : qu'espère-t-elle ? elle ne sait, Peut-être y aura-t-il réclamation, protestation, du temps gagné; le mariage sera rompu, mais par la mort : le dernier des Villacourt arrive et tue, tue raide celui que, par un scrupule de pudeur et de vertu, Renée a désigné à la balle de son pistolet.
  À partir de ce moment, tout est dit, l'agonie commence; elle sera longue, trop longue, à vrai dire; les auteurs en ont abusé; on est las, presque irrité, tant cela dure! Mais jetez à la mer la moitié de ces oreillers, coupez trente pages ou cinquante, il reste un tableau souvent plein de grâce et de charme.
  Une mélancolique tintamarresque, a-t-on dit d'elle au début. Du Tintamarre, on n'entend plus le rire ni le gre lot; c'est la mélancolie qui l'enveloppe maintenant de son voile, et la pauvre enfant, si elle essaie encore d'être gaie, c'est par un miracle d'amour filial, par pitié pour son père! Elle s'avance doucement vers la tombe et prend le chemin du cimetière, où, par sa faute, son frère est couché; il me semble qu'elle passe là à mes côtés; à peine je entends marcher; qu'elle est faible! comme elle est changée!

«Sa marche traînait et ne faisait plus sonner son petit talon. Elle avait des étreintes qui s'accrochaient maladroitement, des caresses qui avaient perdu la grâce : tous les gestes s'étaient resserrés; .elle les. ramenait sur elle-même, comme quelqu'un qui a froid et qui craint de tenir trop de place… À peine si elle se ressemblait! Et quand elle marchait devant son père, le dos voûté, la taille affaissée, les bras abandonnés, la robe tombante, il semblait à Mauperin que ce n'était déjà plus sa fille; en la voyant, il se la rappelait!»

  Plus bas c'est ce trait profond :

  «Parfois aussi il échappait à Renée de ces mots avec lesquels les malades se pleurent de leur vivant, de ces mots qui ont le froid de !a. mort.
  «Un jour son père lui lisant le journal, elle le lui prit des mains pour lire les mariages, et au bout d'un instant : "Vingt-neuf ans… Était-elle vieille, celle-là!" fit-elle comme se parlant à elle-même. C'étaient les décès qu'elle lisait.»

  Enfin elle meurt, et je regrette presque qu'on me la transfigure au lit de mort, tant je l'aimais enfantine et naïve, dans sa chambre où tient toute sa vie d'autrefois :

«Tous les livres de messe que Renée avait eus depuis son enfance étaient rangés sur une étagère algérienne à laquelle des chapelets pendaient. Puis venait une commode surmontée d'une étagère qu'encombraient mille riens, des petits ménages de poupée, de petites choses de verre, des bijoux de boutique à cinq sous, des joujoux gagnés à des loteries, jusqu'à des animaux faits en mie de pain cuite au four avec leurs quatre pattes en allumettes, tout ce petit musée d'enfantillages, que les jeunes filles font des petits morceaux de leur cœur et des miettes de leur vie!»

  Riez, si vous voulez; il me semble à moi que je vais pleurer. Mme Bovary aussi frémissait à feuilleter ses souvenirs d'écolière à la sainte Thérèse mais pour elle c'était la préface de la vie : pour Renée Mauperin c'est la consolation devant la mort.
  Ici encore malheureusement les taches reparaissent : à peine les larmes suffisent-elles à les laver, MM. de Goncourt, faisant de la coquetterie à rebours, plantent comme des mouches assassines des verrues dans le creux et au bout des phrases : ils se font des grains de laideur comme d'autres des grains de beauté.
  À un moment Renée veut faire le tour du jardin, où elle avait tant joué et un peu rêvé dans les bons jours. Voici l'alinéa :

«Soutenue, .presque portée .par son père, elle voulut tout revoir, le jardin, les espaliers, le pré devant la maison, les canaux ombragés, l'étang et sa grande eau morte. Les arbres, les allées, elle les reconnaissait à mesure comme des choses qu'on se rappelle d'un rêve. Ses pieds allaient tout seuls dans des sentiers effacés et qu'elle avait suivis. Les ruines lui paraissaient plus vieilles des années qu'elle avait de plus. Elle revoyait des endroits dans l'herbe où elle avait couru, et qui avaient eu l'ombre de sa robe de petite fille. Elle retrouva la place où elle avait enterré un petit chien. Il était blanc, il s'appelait Nicolas Bijou. Elle l'avait bien aimé. Elle voyait encore son père le promenant dans le potager, sur son bras, après lui avoir donné un lavement

  Que dites-vous du dernier trait ? Pourquoi est-il là ? Four attirer l'œil, forcer le commentaire, faire parler ? C'est plus qu'une farce, c'est presque une profanation!
Il y a donc là-dedans beaucoup de procédé et de parti pris; l'émotion n'est vraiment ni spontanée ni franche, elle ne vient pas des entrailles. Toute la partie où la passion proprement dite est le ressort du drame ne vaut rien. Les amours d'Henri avec Mme Bourjot, la comédie de société, leur brouille, le traité signé: tout cela est faux et tout cela est vieux. Je l'ai lu vingt fois. - Du carton, dirait la petite.
  Mais quel talent néanmoins! Ce n'est pas senti, mais comme c'est observé! Il y a des passages touchés de maître, et où brille l'intelligence : c'est du réalisme parfois, mais du meilleur.
  Le paysage de Saint-Denis, l'épisode de Villacourt, le récit du duel, la scène du père attendant que le médecin vienne dire l'arrêt, sa promenade aveugle à travers les rues : autant de pages et de chapitres remarquables.
  Mais la véritable valeur du livre, elle est dans le dessin des caractères; elle est peut-être tout entière dans un portrait, à propos duquel il me manque un mot pour exprimer mon admiration; j'appellerai cela tout bête ment un chef-d'œuvre, et je fais le public juge :

«L'abbé Blampoix n'avait ni cure ni paroisse; il avait une clientèle et une spécialité; il était le prêtre du monde, du beau monde et du grand monde.
  Il confessait les salons, il dirigeait les consciences bien nées, il consolait. les, âmes qui en valaient la peine. Il mettait Jésus-Christ à la portée des gens riches. "Chacun a son lot dans la vigne du Seigneur", disait-il souvent, en paraissant gémir et plier sous la charge de sauver le faubourg Saint-Germain, le faubourg Saint-Honoré et la Chaussée d'Antin.
  C'était un homme de sens et d'esprit, un prêtre facile et qui accommodait tout au précepte : La lettre tue et l'esprit vivifie. Il était tolérant et intelligent, il savait comprendre et sourire. Il mesurait la foi au tempérament des gens, et ne la donnait qu'à petite dose. Il adoucissait la pénitence, il ôtait les nœuds de la croix, il sablait le chemin du salut. De la religion dure, laide, rigoureuse des pauvres, il dégageait comme une aimable religion des riches, légère, charmante, élastique, se pliant aux choses et aux personnes, à toutes les convenances de la société, à ses mœurs, à ses habitudes, à ses préjugés mêmes. De l'idée de Dieu, il faisait quelque chose de confortable et d'élégant.
  L'abbé Blampoix avait le charme du prêtre qui a de l'éducation, des talents et des grâces. Il savait mettre de la causerie dans la confession, du sel dans l'exhortation, de l'agrément dans l'onction. Il s'entendait à émouvoir et à intéresser. Il connaissait les paroles qui touchent, les paroles qui caressent et les paroles qui chatouillent. Sa voix était musicale, son ton fleuri. Il appelait le diable "le prince du mal" et l'eucharistie "l'aliment divin". Il abondait en périphrases coloriées comme des images de sainteté. Il parlait de Rossini, il citait Racine, il disait "le bois" pour le bois de Boulogne. Il parlait de l'amour divin avec des mots qui troublaient, des vices du jour avec des particularités piquantes, du monde avec la langue du monde. De temps en temps, les termes à la mode et tout frais, les mots intimes de la langue passaient dans ses consultations spirituelles, ainsi que des morceaux de journal dans un livre ascétique. Il sentait agréablement le siècle. Sa robe avait comme l'odeur de toutes les jolies fautes qui l'avaient approché. (…)
  On venait vers lui de tous côtés. Le fretin des fautes allait à d'autres; à lui, on apportait les péchés de choix. Autour de lui, c'était un bruissement de grands noms, de grosses fortunes, de jolies contritions et de belles robes. Les mères le consultaient pour mener leurs filles dans le monde, les filles s'éclairaient auprès de lui avant d'y aller. Il était l'homme auquel on s'adressait pour avoir l'autorisation de se décolleter, l'homme qui réglait la pudeur des robes de bal et la décence des lectures, l'homme à qui l'on demandait le titre des romans à lire et la liste des pièces morales à voir. Il préparait à la pre mière communion et il conduisait au mariage. Il bap tisait les enfants, il confessait les adultères du cœur. Les femmes méconnues. et incomprises venaient gémir auprès de lui sur la matérialité de leur mari, et il leur fournis sait un peu d'idéal qu'elles rapportaient dans leur ménage. Les désespoirs, les grands chagrins, recouraient à lui, et il leur ordonnait un voyage en Italie, les distractions de la peinture et de la musique, avec une bonne confes sion à Rome. - Les nouvelles mariées apprenaient de lui à retenir leur bonheur et à garder leur mari par la discrétion et la délicatesse de la toilette, par la propreté, par les soins, par la virginité et la finesse du linge. "Il faut, voyez-vous, ma chère enfant, disait-il quelquefois, qu'une femme honnête ait un petit parfum de lorette." Son expérience intervenait dans l'hygiène du mariage. La maternité se recommandait à ses lumières, la gros sesse écoutait ses prévisions : il décidait si une femme devait être mère et si une mère devait nourrir. - On eût dit que le mariage de Paris avait comme une provi dence occulte dans cet homme rare en qui se mêlaient le prêtre et l'avoué, l'apôtre et le diplomate, Fénelon et M. de Foy.
  L'abbé Blampoix avait quarante mille livres de rentes, dont il donnait la moitié aux pauvres. Il avait refusé un évêché pour rester ce qu'il était : un prêtre.»

  Je m'arrête là, sur cette impression heureuse. A qui a écrit cette page, il faut tout pardonner. Cet abbé-Ià donne à tous les péchés l'absolution, et, comme Richelieu, il couvre tout de sa soutane.

 
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