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MM.
Edmond et Jules de Goncourt aussi ont ri au nez de la
tradition, et je me souviens de quelques pages d'eux
écrites dans un style tourmenté,
prétentieux, scudérique, mais
là-dessous on devinait du talent : ils osaient
d'abord, et je compte sur tous ceux qui osent; aujourd'hui,
à leur tour, ils ont écrit un livre curieux,
bizarre, attachant.
Pas plus que je n'ai analysé Le
Chevalier des Touches, je n'analyserai Renée
Mauperin. Drôle de fille, cette Renée!
Figurez-vous une enfant de seize ans, rejeton tardif d'une
famille de bourgeois vertueux, qui vous parle la langue des
coulisses et des cénacles, cette langue qui sent la
bière, l'encre et le ruisseau, qui accouple, pour
s'en amuser, le cocasse au tragique, saint Vincent de Paul
et Sanson, Robert Macaire et Jésus-Christ, Messaline
et saint Bonasse! séduite, cette gamine
étrange, par tout qu'il y a de fou et
d'imprévu, burlesque et sentimentale, enfant
terrible, fille pieuse, moitié rapin et moitié
sainte!
Je ne déteste point l'idée, il
s'en faut! tant je suis las des pensionnaires et
fatigué des nouvelles et futures
Héloïses! mais il fallait y mettre moins de
cocasserie, plus d'originalité, la faire
étonnante si vous y teniez, mais par d'autres moyens,
avec des procédés moins effrontément
commodes. Vous vous contentez simplement de la faire parler
comme un homme, et, sur ses lèvres d'enfant, vous
égarez le rire mécanique et un peu jaune du
journaliste, d'un journaliste qui connaît le
café Achille aussi bien que le café Riche.
Comme il est vrai qu'on porte dans ses livres le
fardeau de la vie! Qu'il est donc .facile de
reconnaître les gens! là, M. Barbey
d'Aurevilly, le Normand, né à Valognes, en
plein pays de royalisme, qui toujours chouanne, avec la
plume faute d'épée; ici, MM. de Goncourt,
anciens rédacteurs du Paris, qui ont
vécu la vie factice des gens de lettres, et qui,
ayant à peindre une jeune fille, en font une vierge
au cigare, à la scie.
Cette excentricité de contrebande ne vaut
pas le diable: c'est le coin d'un cénacle, cela, mais
ce n'est la vie. On dirait d'une conversation après
minuit entre quatre ou cinq blasés du Tout-Paris. Les
hommes de lettres à un liard la ligne et les femmes
à quinze francs la nuit savent pincer de cette
guitare déjà vieille et tirer les mots par la
queue. Qu'on me ramène à Giboyer, au moins il
a de l'esprit celui-là! Il faut autre chose pour le
succès et, pour plaire, il ne suffit pas
d'étonner.
Par bonheur la farce s'arrête : un
drame commence. Renée a un frère,
espèce d'ambitieux tenace qui est sur le point de
commettre une infamie. Après avoir été,
dans une maison de millionnaire, l'amant de la mère,
il va être le mari de la fille; Renée l'apprend
de la bouche même de la fiancée. En même
temps que le mépris lui vient, le remords la saisit;
elle ne veut pas de cette honte dans sa famille! Elle
s'accroche à la première branche que le vent
lui pousse : Henri court après un titre qui sera
la moitié de sa dot; il en vole un à une
famille qu'il croit éteinte; il s'appelle Henri
Mauperin de Villacourt. Mais tous les de Villacourt
ne sont pas morts; il en reste un, sorte de Mauprat qui
braconne au fond d'une forêt. Le hasard
révèle cette circonstance à
Renée; l'idée lui vient d'adresser à ce
gentilhomme oublié le numéro du Moni teur,
où il trouvera son nom accolé à celui
de Mauperin. Elle marque l'alinéa et elle
attend : qu'espère-t-elle ? elle ne sait,
Peut-être y aura-t-il réclamation,
protestation, du temps gagné; le mariage sera rompu,
mais par la mort : le dernier des Villacourt arrive et
tue, tue raide celui que, par un scrupule de pudeur et de
vertu, Renée a désigné à la
balle de son pistolet.
À partir de ce moment, tout est dit,
l'agonie commence; elle sera longue, trop longue, à
vrai dire; les auteurs en ont abusé; on est las,
presque irrité, tant cela dure! Mais jetez à
la mer la moitié de ces oreillers, coupez trente
pages ou cinquante, il reste un tableau souvent plein de
grâce et de charme.
Une mélancolique tintamarresque,
a-t-on dit d'elle au début. Du Tintamarre, on
n'entend plus le rire ni le gre lot; c'est la
mélancolie qui l'enveloppe maintenant de son voile,
et la pauvre enfant, si elle essaie encore d'être
gaie, c'est par un miracle d'amour filial, par pitié
pour son père! Elle s'avance doucement vers la tombe
et prend le chemin du cimetière, où, par sa
faute, son frère est couché; il me semble
qu'elle passe là à mes côtés;
à peine je entends marcher; qu'elle est faible! comme
elle est changée!
«Sa marche
traînait et ne faisait plus sonner son petit talon.
Elle avait des étreintes qui s'accrochaient
maladroitement, des caresses qui avaient perdu la
grâce : tous les gestes s'étaient
resserrés; .elle les. ramenait sur
elle-même, comme quelqu'un qui a froid et qui
craint de tenir trop de place
À peine si
elle se ressemblait! Et quand elle marchait devant son
père, le dos voûté, la taille
affaissée, les bras abandonnés, la robe
tombante, il semblait à Mauperin que ce
n'était déjà plus sa fille; en la
voyant, il se la rappelait!»
Plus bas c'est
ce trait profond :
«Parfois
aussi il échappait à Renée de ces
mots avec lesquels les malades se pleurent de leur
vivant, de ces mots qui ont le froid de !a. mort.
«Un jour son père lui lisant le
journal, elle le lui prit des mains pour lire les
mariages, et au bout d'un instant : "Vingt-neuf
ans
Était-elle vieille, celle-là!"
fit-elle comme se parlant à elle-même.
C'étaient les décès qu'elle
lisait.»
Enfin elle
meurt, et je regrette presque qu'on me la transfigure au lit
de mort, tant je l'aimais enfantine et naïve, dans sa
chambre où tient toute sa vie
d'autrefois :
«Tous les
livres de messe que Renée avait eus depuis son
enfance étaient rangés sur une
étagère algérienne à laquelle
des chapelets pendaient. Puis venait une commode
surmontée d'une étagère
qu'encombraient mille riens, des petits ménages de
poupée, de petites choses de verre, des bijoux de
boutique à cinq sous, des joujoux gagnés
à des loteries, jusqu'à des animaux faits
en mie de pain cuite au four avec leurs quatre pattes en
allumettes, tout ce petit musée d'enfantillages,
que les jeunes filles font des petits morceaux de leur
cur et des miettes de leur vie!»
Riez, si vous
voulez; il me semble à moi que je vais pleurer. Mme
Bovary aussi frémissait à feuilleter ses
souvenirs d'écolière à la sainte
Thérèse mais pour elle c'était la
préface de la vie : pour Renée Mauperin
c'est la consolation devant la mort.
Ici encore malheureusement les taches
reparaissent : à peine les larmes
suffisent-elles à les laver, MM. de Goncourt, faisant
de la coquetterie à rebours, plantent comme des
mouches assassines des verrues dans le creux et au bout des
phrases : ils se font des grains de laideur comme
d'autres des grains de beauté.
À un moment Renée veut faire le
tour du jardin, où elle avait tant joué et un
peu rêvé dans les bons jours. Voici
l'alinéa :
«Soutenue,
.presque portée .par son père, elle voulut
tout revoir, le jardin, les espaliers, le pré
devant la maison, les canaux ombragés,
l'étang et sa grande eau morte. Les arbres, les
allées, elle les reconnaissait à mesure
comme des choses qu'on se rappelle d'un rêve. Ses
pieds allaient tout seuls dans des sentiers
effacés et qu'elle avait suivis. Les ruines lui
paraissaient plus vieilles des années qu'elle
avait de plus. Elle revoyait des endroits dans l'herbe
où elle avait couru, et qui avaient eu l'ombre de
sa robe de petite fille. Elle retrouva la place où
elle avait enterré un petit chien. Il était
blanc, il s'appelait Nicolas Bijou. Elle l'avait bien
aimé. Elle voyait encore son père le
promenant dans le potager, sur son bras, après
lui avoir donné un lavement.»
Que dites-vous
du dernier trait ? Pourquoi est-il là ? Four
attirer l'il, forcer le commentaire, faire
parler ? C'est plus qu'une farce, c'est presque une
profanation!
Il y a donc là-dedans beaucoup de
procédé et de parti pris; l'émotion
n'est vraiment ni spontanée ni franche, elle ne vient
pas des entrailles. Toute la partie où la passion
proprement dite est le ressort du drame ne vaut rien. Les
amours d'Henri avec Mme Bourjot, la comédie de
société, leur brouille, le traité
signé: tout cela est faux et tout cela est vieux. Je
l'ai lu vingt fois. - Du carton, dirait la
petite.
Mais quel talent néanmoins! Ce n'est pas
senti, mais comme c'est observé! Il y a des passages
touchés de maître, et où brille
l'intelligence : c'est du réalisme parfois, mais
du meilleur.
Le paysage de Saint-Denis, l'épisode de
Villacourt, le récit du duel, la scène du
père attendant que le médecin vienne dire
l'arrêt, sa promenade aveugle à travers les
rues : autant de pages et de chapitres
remarquables.
Mais la véritable valeur du livre, elle
est dans le dessin des caractères; elle est
peut-être tout entière dans un portrait,
à propos duquel il me manque un mot pour exprimer mon
admiration; j'appellerai cela tout bête ment un
chef-d'uvre, et je fais le public
juge :
«L'abbé
Blampoix n'avait ni cure ni paroisse; il avait une
clientèle et une spécialité; il
était le prêtre du monde, du beau monde et
du grand monde.
Il confessait les salons, il dirigeait les
consciences bien nées, il consolait. les,
âmes qui en valaient la peine. Il mettait
Jésus-Christ à la portée des gens
riches. "Chacun a son lot dans la vigne du Seigneur",
disait-il souvent, en paraissant gémir et plier
sous la charge de sauver le faubourg Saint-Germain, le
faubourg Saint-Honoré et la Chaussée
d'Antin.
C'était un homme de sens et d'esprit,
un prêtre facile et qui accommodait tout au
précepte : La lettre tue et l'esprit vivifie.
Il était tolérant et intelligent, il savait
comprendre et sourire. Il mesurait la foi au
tempérament des gens, et ne la donnait qu'à
petite dose. Il adoucissait la pénitence, il
ôtait les nuds de la croix, il sablait le
chemin du salut. De la religion dure, laide, rigoureuse
des pauvres, il dégageait comme une aimable
religion des riches, légère, charmante,
élastique, se pliant aux choses et aux personnes,
à toutes les convenances de la
société, à ses murs, à
ses habitudes, à ses préjugés
mêmes. De l'idée de Dieu, il faisait quelque
chose de confortable et d'élégant.
L'abbé Blampoix avait le charme du
prêtre qui a de l'éducation, des talents et
des grâces. Il savait mettre de la causerie dans la
confession, du sel dans l'exhortation, de
l'agrément dans l'onction. Il s'entendait à
émouvoir et à intéresser. Il
connaissait les paroles qui touchent, les paroles qui
caressent et les paroles qui chatouillent. Sa voix
était musicale, son ton fleuri. Il appelait le
diable "le prince du mal" et l'eucharistie "l'aliment
divin". Il abondait en périphrases
coloriées comme des images de sainteté. Il
parlait de Rossini, il citait Racine, il disait "le bois"
pour le bois de Boulogne. Il parlait de l'amour divin
avec des mots qui troublaient, des vices du jour avec des
particularités piquantes, du monde avec la langue
du monde. De temps en temps, les termes à la mode
et tout frais, les mots intimes de la langue passaient
dans ses consultations spirituelles, ainsi que des
morceaux de journal dans un livre ascétique. Il
sentait agréablement le siècle. Sa robe
avait comme l'odeur de toutes les jolies fautes qui
l'avaient approché. (
)
On venait vers lui de tous
côtés. Le fretin des fautes allait à
d'autres; à lui, on apportait les
péchés de choix. Autour de lui,
c'était un bruissement de grands noms, de grosses
fortunes, de jolies contritions et de belles robes. Les
mères le consultaient pour mener leurs filles dans
le monde, les filles s'éclairaient auprès
de lui avant d'y aller. Il était l'homme auquel on
s'adressait pour avoir l'autorisation de se
décolleter, l'homme qui réglait la pudeur
des robes de bal et la décence des lectures,
l'homme à qui l'on demandait le titre des romans
à lire et la liste des pièces morales
à voir. Il préparait à la pre
mière communion et il conduisait au mariage. Il
bap tisait les enfants, il confessait les
adultères du cur. Les femmes
méconnues. et incomprises venaient gémir
auprès de lui sur la matérialité de
leur mari, et il leur fournis sait un peu d'idéal
qu'elles rapportaient dans leur ménage. Les
désespoirs, les grands chagrins, recouraient
à lui, et il leur ordonnait un voyage en Italie,
les distractions de la peinture et de la musique, avec
une bonne confes sion à Rome. - Les nouvelles
mariées apprenaient de lui à retenir leur
bonheur et à garder leur mari par la
discrétion et la délicatesse de la
toilette, par la propreté, par les soins, par la
virginité et la finesse du linge. "Il faut,
voyez-vous, ma chère enfant, disait-il
quelquefois, qu'une femme honnête ait un petit
parfum de lorette." Son expérience intervenait
dans l'hygiène du mariage. La maternité se
recommandait à ses lumières, la gros sesse
écoutait ses prévisions : il
décidait si une femme devait être
mère et si une mère devait nourrir. - On
eût dit que le mariage de Paris avait comme une
provi dence occulte dans cet homme rare en qui se
mêlaient le prêtre et l'avoué,
l'apôtre et le diplomate, Fénelon et M. de
Foy.
L'abbé Blampoix avait quarante mille
livres de rentes, dont il donnait la moitié aux
pauvres. Il avait refusé un
évêché pour rester ce qu'il
était : un prêtre.»
Je
m'arrête là, sur cette impression heureuse. A
qui a écrit cette page, il faut tout pardonner. Cet
abbé-Ià donne à tous les
péchés l'absolution, et, comme Richelieu, il
couvre tout de sa soutane.
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