Charpentier, 1878, p. 469 et suivantes
«Mémoire
des frais et inhumations faits par Joly, fossoyeur de la
Madeleine de la Ville-l'Évêque, pour les
personnes mises à mort par jugement dudit
Tribunal: Du 1er
mois
Le 25,
idem. La
mort de Marie-Antoinette a calomnié la France.
La charrette
sort de la cour, et débouche dans la multitude. Le
peuple se rue, et se tait d'abord. La charrette avance,
au milieu des gendarmes à pied et à cheval,
dans la double haie des gardes nationaux.
La reine est vêtue d'un
méchant manteau de lit de piqué blanc,
par-dessus un jupon noir. Elle porte un ruban de faveur
noire aux poignets, au cou un fichu de mousseline unie
blanc; elle a des bas noirs, et des souliers de prunelle
noire, le talon haut de deux pouces, à la
Saint-Huberty. La Reine n'a pu obtenir d'aller
à l'échafaud tête nue : un
bonnet de linon, sans barbes, un bonnet repassé
par elle le matin, cache au peuple les cheveux que la
Révolution lui a faits, des cheveux tout blancs.
La Reine est pâle; le sang tâche ses
pommettes et injecte ses yeux, ses cils sont roides et
immobiles, sa tête est droite, et son regard se
promène, indifférent, sur les gardes
nationaux en haie, sur les visages aux fenêtres,
sur les flammes tricolores, sur les inscriptions des
maisons.
La charrette avance dans la rue
Saint-Honoré. Le peuple fait retirer les hommes
des fenêtres. Presque en face de l'Oratoire, un
enfant, soulevé par sa mère, envoie de sa
petite main un baiser à la Reine
Ce fut le
seul moment où la Reine craignit de pleurer.
Au Palais-Égalité le
regard de la Reine s'allume un instant, et l'inscription
de la porte ne lui échappe pas.
Quelques-uns battent des mains sur le
passage de la Reine; d'autres crient.
Le cheval marche au pas. La charrette avance
lentement. Il faut que la Reine «boive longtemps la
mort ».
Devant Saint-Roch, la charrette fait
une station, au milieu des huées et des
hurlements. Mille injures se lèvent des
degrés de l'église comme une seule injure,
saluant d'ordures cette Reine qui va mourir. Elle
pourtant, sereine et majestueuse, pardonnait aux injures
en ne les entendant pas.
La charrette enfin repart,
accompagnée de clameurs qui courent devant elle.
La reine n'a pas encore parlé au curé
Girard; de temps à autre seulement elle lui
indique, d'un mouvement, qu'elle souffre des nuds
de corde qui la serrent; et Girard, pour la soulager,
appuie la main sur son bras gauche. Au passage des
Jacobins, la Reine se penche vers lui et semble
l'interroger sur l'écriteau de la porte, qu'elle a
mal lu : Atelier d'armes républicaines
pour foudroyer les tyrans. Pour réponse,
Girard élève un petit christ d'ivoire. Au
même instant, le comédien Crammont, qui
caracole autour de la charrette, se dressant sur ses
étriers, lève son épée, la
brandit, et, se retournant vers la Reine, crie au
peuple : « La voilà, l'infâme
Antoinette!
Elle est f., mes amis
!
Il était midi. La guillotine
et le peuple s'impatientaient d'attendre, quand la
charrette arriva sur la place de la Révolution. La
veuve de Louis XVI descendit pour mourir où
était mort son mari. La mère de
Louis XVII tourna un moment les yeux du
côté des Tuileries, et devint plus
pâle qu'elle n'avait été jusqu'alors.
Puis la Reine de France monta à l'échafaud,
et se précipita à la mort
«Vive la
République!» cria le peuple :
c'était Sanson qui montrait au peuple la
tête de Marie-Antoinette, tandis qu'au-dessous de
la guillotine le gendarme Mingault trempait son mouchoir
dans le sang de la martyre.
Le soir, un homme, son ouvrage du jour fini,
écrivait ce compte, que les mains de l'Histoire ne
touchent qu'en frissonnant :
Pour la fosse et les fossoyeurs
25
[livres]»
La mort de MarieeAntoinette a
déshonoré la Révolution.
Mais il en est de pareils crimes comme
de certaines gloires : celles-ci n'ennoblissent,
ceux-là ne compromettent pas seulement une
génération et une patrie. Gloires et crimes
dépassent leur temps et leur théâtre.
L'humanité tout entière, associée
à elle-même dans la durée et dans
l'espace, en revendique le bénéfice ou en
porte le deuil; et il arrive que la mort d'une femme
désole cette âme universelle et cette
justice solidaire des siècles et des peuples, la
conscience humaine; il arrive que le remords d'une nation
profite aux nations, et que l'horreur d'un jour est la
leçon de l'avenir.
Oui, ce jour, dont la
postérité ne se consolera pas, demeurera
dans la mémoire des hommes l'immortel exemple de
la Terreur. Le 16 octobre 1793 apprendra ce que les jeux
d'une révolution font d'un peuple hier les amours
du monde. Il apprendra comment, en un moment, une
cité, un empire, deviennent semblables à
cet ami de saint Augustin, entraîné aux
combats du cirque, tout à coup goûtant leur
fureur et jouissant de leur barbarie.
Le 16 octobre 1793 parlera aux
philosophies humaines. Il s'élèvera contre
les curs trop jeunes, contre les esprits trop
généreux, contre l'armée de ces
Condorcets qui meurent sans vouloir renier l 'orgueil de
leurs illusions. Il avertira les systèmes de leur
vanité, les rêves de leur lendemain. Il
montrera le fait à l'idée, les passions aux
doctrines, à Salente le bois des Furies, aux
utopies l'homme.
Ce jour enfin rappellera l'Histoire
à la modestie de ses devoirs. Il lui conseillera
un ton plus prudent, une raison plus humble. Il lui
enseignera qu'il ne lui appartient point de flatter
l'humanité, de la tenter, d'exaspérer ses
présomptions, de solliciter ses impatiences, et de
l'appeler, en l'enivrant de mots, aux aventures d'un
progrès continu et d'une perfectibilité
indéfinie.