16 octobre 2003

Les Goncourt et Marie-Antoinette

ou

La chapelle d'un livre 

 

 
 

  Les Goncourt viennent de lire un livre sans nom d'auteur, composé avec des éléments fournis par la comtesse de Béarn, dame de la duchesse d'Angoulême : Souvenirs de quarante ans, 1789-1830. Ce livre, «histoire d'un parti bête», le parti légitimiste, ils ne l'ont pas aimé; d'ailleurs, il est écrit, jugent-ils, «dans le style de la chapelle expiatoire» (Journal, 30 mai 1861).

   Légitimistes, les Goncourt le sont jusqu'au fond de l'âme; l'ennui est que le parti légitimiste n'est pas à la mesure de ses ambitions, décevant ceux qui aimeraient tant le suivre. Rien là d'original, ce fut déjà le tourment de Chateaubriand. Mais la chapelle expiatoire, pourquoi l'englober dans ce mépris glacial pour un parti politique ?

   On connaît l'histoire de ce monument élevé à la mémoire de Louis XVI et Marie-Antoinette, où l'on peut encore se recueillir de nos jours en se rendant square Louis XVI, 29 rue Pasquier (Paris IXe), à l'emplacement de l'ancien cimetière de la Madeleine. Les restes des corps du roi et de la reine n'y sont pas enterrés, recueillis dans la nécropole de Saint-Denis, mais la chapelle leur est dédiée.

   Le corps de Louis XVI, décapité sur l'échafaud le 21 janvier 1793, fut transporté vers le cimetière de la Madeleine dans une bière ouverte, la tête posée entre ses jambes, puis on le descendit dans une fosse, où l'on avait répandu un lit de chaux vive. Le corps de Marie-Antoinette, exécutée le 16 octobre 1793, fut inhumé dans le même cimetière. L'endroit fut vendu le 25 juin 1796 au menuisier Isaac Jacot puis, le 3 juin 1802, par ses créanciers, à Pierre-Louis Olivier Desclozeaux, un magistrat royaliste, qui, depuis 1789, habitait à côté, au n° 48 de la rue d'Anjou. Desclozeaux avait noté les emplacements où le roi et la reine avaient été enterrés et les fit entourer d'une charmille avec deux saules pleureurs et des cyprès.

   Sous la Restauration, la duchesse d'Angoulême demanda à Louis XVIII que l'on recherchât les corps de son père le roi et de sa mère la reine. Des ossements furent en effet exhumés les 18 et 19 janvier 1815, mis en bière le 20 et transportés le 21 dans la nécropole royale de Saint-Denis. Chateaubriand se souvient ou croit se souvenir de la journée du 18 janvier, prétendant avoir été sollicité pour démêler les ossements du roi et de la reine (Mémoires d'outre-tombe, livre IV, chap. 9, Bibl. de la Pléiade, t. I, p. 130). «Au milieu des ossements je reconnus la tête de la reine par le sourire que cette tête m'avait adressé à Versailles» (livre XXII, chap. 25, p. 906). On croit rêver! Expliquons «le sourire» de Marie-Antoinette: c'est un sourire imaginé, dont Chateaubriand aimerait croire qu'il lui fut adressé à Versailles, lors de sa présentation à Louis XVI. Un artiste visionnaire, tel Chateaubriand, pouvait, seul, superposer des ossements et un sourire.

   Le 11 janvier 1816, Desclozeaux vendit sa maison et l'ancien cimetière à Louis XVIII qui fit élever à ses frais et à ceux de la duchesse d'Angoulême (3 millions), un monument dit : la chapelle expiatoire, réalisé par Le Bas et Pierre-François Léonard Fontaine (1762-1853), architecte de Napoléon, puis premier architecte du roi de 1815 à 1848. La construction prit dix ans, de 1816 à 1826, et la chapelle fut inaugurée en 1826. L'ensemble architectural, avec un vestibule, deux portiques et une chapelle, a l'aspect d'une nécropole gréco-romaine : est-ce cela qui a tant déplu aux Goncourt ? Le vestibule communique avec les portiques, composés chacun de neuf arcades voûtées; au fond de chacune d'elles s'élève un monument funèbre à la mémoire des Suisses massacrés en défendant la famille royale et les Tuileries, le 10 août 1792. L'intérieur de la chapelle a la forme d'une croix grecque surmontée d'une coupole soutenue par quatre arceaux. Elle est ornée de deux groupes, à gauche et à droite, destinés en fait à l'église de la Madeleine; l'un, par Bosio, représente Louis XVI montant au ciel soutenu par un ange et l'autre, par Cortot, figure Marie-Antoinette soutenue par la Religion, représentée par Mme Élisabeth, sœur très pieuse de Louis XVI. En 1862, les cyprès qui entouraient la chapelle furent abattus, et un square l'isola de la ville.

   Chateaubriand assista, le 21 janvier à la cérémonie de Saint-Denis, et dans ses Mémoires d'outre-tombe, il fait du Chateaubriand. On ne le dit pas de manière sarcastique, au contraire, il est bon, parce qu'il parle dans son registre. Il refuse le banal thème de la vanité des grandeurs humaines rendue sensible par les ossements de ceux qui furent les plus puissants, pour poser la question : «N'est-il point d'existences de néant, des pensées de poussière ? Ces ossements, n'ont-ils pas des modes de vivre qu'on ignore ?» Superbes interrogations, avec lesquelles on croit frôler un fantastique venu de l'idée d'une vie des squelettes démantibulés et celle de passions éprouvées par les restes tout matériels d'êtres humains.

   Les Goncourt détestaient la chapelle expiatoire, Chateaubriand la juge «le monument peut-être le plus remarquable de Paris». Peu importe. La vraie question est celle que semble soulever Chateaubriand : cette reine qui fut si belle et si fêtée, où est-elle «pour de vrai» comme disent les enfants et comme ne dirait sûrement pas le vicomte ? Les Goncourt répondent à leur manière en élevant pour Marie-Antoinette ce qui est leur chapelle funéraire à eux, leur plus bel hommage, un livre. L'édition originale de l'Histoire de Marie-Antoinette parut chez Firmin Didot frères, en 1858. Les Goncourt en firent parvenir un exemplaire au comte de Chambord; réception mitigée : «Le comte de Chambord nous répond lui-même une lettre convenable» (Journal, 27 octobre 1858). Les Goncourt ont fait relier leur exemplaire par Lortic, en maroquin rouge, tout comme Fontaine, pour la chapelle expiatoire, avait conçu un enveloppement de pierres pour une présence royale immatérielle. Sur les plats, le relieur a semé des fleurs de lys, encadrant une médaille d'argent autrichienne, de petit module, représentant Marie-Antoinette. Un tel livre ne pouvait que s'enrichir de documents inédits, si bien qu'il y eut une 2e édition revue et augmentée, in-8°, chez le même éditeur, annoncée six mois après l'originale, en janvier 1859; puis une troisième, 1 vol. in-12 au lieu des in-octavo précédents. Le livre s'est bien vendu, il fut un des mieux vendus des Goncourt, avec même des traductions en Allemagne et en Espagne, elles-mêmes rééditées. Après la mort de Jules, en 1878, paraissent à peu de distance, chez Charpentier,deux éditions différentes : l'édition illustrée et une nouvelle édition revue et augmentée, in-12. L'édition illustrée, in-4°, avec des encadrements de Giacomelli à chaque page, est assez particulière : la page de titre annonce, en toutes lettres, 12 planches; plus loin, la liste des planches en décline 13; et, en fait, l'édition complète doit en comporter une de plus, dite «planche du Bol-Sein», qui manque dans beaucoup d'exemplaires.

   Où est Marie-Antoinette, lorsque les Goncourt écrivent son histoire ? Nous qui lisons le livre, nous la voyons tout au long de sa vie, puis nous l'accompagnons lorsque la charrette la mène à l'échafaud. On est sensible, dans cette fin du livre qui est aussi la fin de Marie-Antoinette, au rythme donné par les Goncourt au trajet de la reine, scandé par le mot charrette : «la charrette avance dans la rue Saint-Honoré», «la charrette avance lentement», «la charrette fait une station», «la charrette enfin repart», «la charrette arriva sur la place de la Révolution». C'est un chemin de croix, récrit par des incroyants, avec un sentiment du temps implacable : pour l'ancienne reine, aucune issue, ni dans le temps ni dans l'espace. La fin du livre, au contraire, est, pour les lecteurs une ouverture tragique sur l'Histoire, où les Goncourt ne cachent pas leur incrédulité devant les supposés bienfaits des révolutions et nient l'idée de progrès.

   La reine du livre nous émeut. Pour nous émouvoir, les Goncourt sont allés, en leur temps, chercher une Marie-Antoinette vivante, qui donnât de la chair à ce qui était encore une conception de l'esprit, une future héroïne d'un livre d'histoire. Il fallait encore que leur Marie-Antoinette, dans leur livre, fût pleine de vie pour faire plus sensible l'horreur imposée à une femme en route vers le supplice. Ils sont allés à Trianon, là où la reine se sentait chez elle. Louis XVI lui avait offert, cadeau presque d'un amant à sa maîtresse, le petit Trianon, où Louis XV, devenu vieux, aimait se réfugier, loin du trop grandiose château de Versailles, pour herboriser dans son jardin botanique. Dans ce petit royaume à sa mesure, Marie-Antoinette est moins une reine qu'une femme gouvernant son propre plaisir, ses désirs presque enfantins. «Été au petit Trianon, pour pénétrer Marie-Antoinette dans son chez soi intime» (Journal, 9 novembre 1857). La date nous l'indique : cette visite, les Goncourt l'ont décidée pour écrire leur livre, pour voir la reine et la faire vivre, la faire voir aux lecteurs. Un miracle s'accomplit : Marie-Antoinette est encore à Trianon, et elle y est présente plus qu'elle ne l'est dans la nécropole de Saint-Denis, plus même que dans la chapelle expiatoire; elle est au pied des arbres qui l'ont vue, qu'elle a vus; elle est au bord de l'eau, au milieu des roches, elle est dans ce village qu'elle avait recréé et dans la salle de spectacles où elle jouait la comédie. Les Goncourt savent que ces arbres, cette rivière, ces rochers ont été dessinés pour elle et sous sa direction par Hubert Robert, et voyant le paysage matériel, ils sont sensibles à l'intention qui l'avait autrefois commandé, si bien que la reine est doublement présente.

 

   Dans la chapelle expiatoire, au contraire, aucune trace de la reine vivante, rien que des objets étrangers à sa vie. Une chapelle qui, pour les Goncourt, a l'odeur fanée d'une Restauration artificielle, dominée par une manière de penser mortifère plus que renaissante. Marie-Antoinette, au contraire, est, pour les Goncourt, quand ils se préparent à écrire, une femme joyeuse, opposée à la duchesse d'Angoulême, symbole du deuil, toute enveloppée moralement dans ses voiles noirs. Ils auraient dû respecter la fille de Marie-Antoinette ? Le respect n'a jamais été leur fort, et quelque chose a été cassé pour toujours avec l'exécution du roi et de la reine : les frères de Louis XVI n'ont plus la légitimité qu'avait eu leur aîné, quant à Louis-Philippe, n'en parlons pas : un Orléans!

   Avec patience et dévotion, Edmond et Jules de Goncourt ont recréé, au fil des pages de l'Histoire de Marie-Antoinette, une femme-enfant qu'ils ont aimée et dont ils ont pleuré la mort ignominieuse. Leur livre, une fois publié, est derrière eux; la reine y vit, et décrivant sa mort, ils l'ont rendue immortelle, de l'immortalité de la littérature : ils ont fait leur devoir d'écrivains, si différent de la tâche de l'architecte Fontaine. Ils retourneront à Trianon, quelques années plus tard, en 1861, sans plus être éperonnés par le désir et le besoin de se rendre Marie-Antoinette présente. Leurs sentiments sont tout différents, ils sentent l'odeur de la mort, ils touchent la mort : «Il semble qu'on marche dans la boîte de joujoux d'un enfant qui est mort» (Journal, dimanche 6 octobre 1861). Nous sommes loin de la grandiloquence de Chateaubriand, c'est peut-être plus poignant, car où l'on redoutait la mièvrerie, apparaît un calme désespoir. Une petite fille qui jouait tantôt à la reine, tantôt à la bergère, est morte, et elle est morte grandie par une mort trop étrangère à tout ce qu'elle était.

 

 

   Où est Marie-Antoinette, la vraie Marie-Antoinette ? Elle est là où n'est plus tout ce qu'elle a aimé, elle est dans le petit Trianon, qui, éclairé par le crépuscule, «est le cénotaphe de tout ce que Marie-Antoinette a eu de bonheur et d'illusions» (ibid.). Cénotaphe est tombeau vide, un tombeau élevé à la mémoire d'un mort et qui ne contient pas son corps. La chapelle expiatoire fut, aux yeux des Goncourt, moins qu'un cénotaphe encore, une coquille vide qui n'évoque en rien la mémoire ni du roi ni de la reine. Pour nous, et pour eux, elle est dans l'Histoire de Marie-Antoinette, arrivée en France à quinze ans et demi, légère et jolie, morte avec la dignité d'une archiduchesse d'Autriche et d'une reine de France.


NOTE

Toutes les illustrations, sauf celle de la chapelle expiatoire, empruntée à un prospectus du Centre des monuments nationaux, édité à l'occasion des Journées du patrimoine, sont extraites du livre des Goncourt, et ont donc été choisies par Edmond.  

 

  Les dernières pages de l'Histoire de Marie-Antoinette  

  

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