Les Goncourt
viennent de lire un livre sans nom d'auteur, composé
avec des éléments fournis par la comtesse de
Béarn, dame de la duchesse d'Angoulême :
Souvenirs de quarante ans, 1789-1830. Ce livre,
«histoire d'un parti bête», le parti
légitimiste, ils ne l'ont pas aimé;
d'ailleurs, il est écrit, jugent-ils, «dans le
style de la chapelle expiatoire» (Journal, 30
mai 1861).
Légitimistes,
les Goncourt le sont jusqu'au fond de l'âme; l'ennui
est que le parti légitimiste n'est pas à la
mesure de ses ambitions, décevant ceux qui aimeraient
tant le suivre. Rien là d'original, ce fut
déjà le tourment de Chateaubriand. Mais la
chapelle expiatoire, pourquoi l'englober dans ce
mépris glacial pour un parti
politique ?
On
connaît l'histoire de ce monument élevé
à la mémoire de Louis XVI et
Marie-Antoinette, où l'on peut encore se recueillir
de nos jours en se rendant square Louis XVI, 29 rue
Pasquier (Paris IXe), à l'emplacement de
l'ancien cimetière de la Madeleine. Les restes des
corps du roi et de la reine n'y sont pas enterrés,
recueillis dans la nécropole de Saint-Denis, mais la
chapelle leur est dédiée.
Le corps
de Louis XVI, décapité sur
l'échafaud le 21 janvier 1793, fut transporté
vers le cimetière de la Madeleine dans une
bière ouverte, la tête posée entre ses
jambes, puis on le descendit dans une fosse, où l'on
avait répandu un lit de chaux vive. Le corps de
Marie-Antoinette, exécutée le 16 octobre 1793,
fut inhumé dans le même cimetière.
L'endroit fut vendu le 25 juin 1796 au menuisier Isaac Jacot
puis, le 3 juin 1802, par ses créanciers, à
Pierre-Louis Olivier Desclozeaux, un magistrat royaliste,
qui, depuis 1789, habitait à côté, au
n° 48 de la rue d'Anjou. Desclozeaux avait
noté les emplacements où le roi et la reine
avaient été enterrés et les fit
entourer d'une charmille avec deux saules pleureurs et des
cyprès.

Sous la
Restauration, la duchesse d'Angoulême demanda à
Louis XVIII que l'on recherchât les corps de son
père le roi et de sa mère la reine. Des
ossements furent en effet exhumés les 18 et 19
janvier 1815, mis en bière le 20 et
transportés le 21 dans la nécropole royale de
Saint-Denis. Chateaubriand se souvient ou croit se
souvenir de la journée du 18 janvier,
prétendant avoir été sollicité
pour démêler les ossements du roi et de la
reine (Mémoires d'outre-tombe, livre IV, chap.
9, Bibl. de la Pléiade, t. I, p. 130). «Au
milieu des ossements je reconnus la tête de la reine
par le sourire que cette tête m'avait adressé
à Versailles» (livre XXII, chap. 25, p. 906). On
croit rêver! Expliquons «le sourire» de
Marie-Antoinette: c'est un sourire imaginé, dont
Chateaubriand aimerait croire qu'il lui fut adressé
à Versailles, lors de sa présentation à
Louis XVI. Un artiste visionnaire, tel Chateaubriand,
pouvait, seul, superposer des ossements et un
sourire.
Le 11
janvier 1816, Desclozeaux vendit sa maison et l'ancien
cimetière à Louis XVIII qui fit
élever à ses frais et à ceux de la
duchesse d'Angoulême (3 millions), un monument
dit : la chapelle expiatoire,
réalisé par Le Bas et
Pierre-François Léonard Fontaine (1762-1853),
architecte de Napoléon, puis premier architecte du
roi de 1815 à 1848. La construction prit dix ans, de
1816 à 1826, et la chapelle fut inaugurée en
1826. L'ensemble architectural, avec un vestibule, deux
portiques et une chapelle, a l'aspect d'une nécropole
gréco-romaine : est-ce cela qui a tant
déplu aux Goncourt ? Le vestibule communique
avec les portiques, composés chacun de neuf arcades
voûtées; au fond de chacune d'elles
s'élève un monument funèbre à la
mémoire des Suisses massacrés en
défendant la famille royale et les Tuileries, le 10
août 1792. L'intérieur de la chapelle a la
forme d'une croix grecque surmontée d'une coupole
soutenue par quatre arceaux. Elle est ornée de deux
groupes, à gauche et à droite, destinés
en fait à l'église de la Madeleine; l'un, par
Bosio, représente Louis XVI montant au ciel
soutenu par un ange et l'autre, par Cortot, figure
Marie-Antoinette soutenue par la Religion,
représentée par Mme Élisabeth,
sur très pieuse de Louis XVI. En
1862, les cyprès qui entouraient la chapelle furent
abattus, et un square l'isola de la ville.
Chateaubriand
assista, le 21 janvier à la cérémonie
de Saint-Denis, et dans ses Mémoires
d'outre-tombe, il fait du Chateaubriand. On ne le dit
pas de manière sarcastique, au contraire, il est bon,
parce qu'il parle dans son registre. Il refuse le banal
thème de la vanité des grandeurs humaines
rendue sensible par les ossements de ceux qui furent les
plus puissants, pour poser la question : «N'est-il
point d'existences de néant, des pensées de
poussière ? Ces ossements, n'ont-ils pas des
modes de vivre qu'on ignore ?» Superbes
interrogations, avec lesquelles on croit frôler un
fantastique venu de l'idée d'une vie des squelettes
démantibulés et celle de passions
éprouvées par les restes tout matériels
d'êtres humains.
Les
Goncourt détestaient la chapelle expiatoire,
Chateaubriand la juge «le monument peut-être le
plus remarquable de Paris». Peu importe. La vraie
question est celle que semble soulever Chateaubriand :
cette reine qui fut si belle et si fêtée,
où est-elle «pour de vrai» comme disent les
enfants et comme ne dirait sûrement pas le
vicomte ? Les Goncourt répondent à leur
manière en élevant pour Marie-Antoinette ce
qui est leur chapelle funéraire à eux, leur
plus bel hommage, un livre. L'édition originale de
l'Histoire de Marie-Antoinette parut chez Firmin
Didot frères, en 1858. Les Goncourt en firent
parvenir un exemplaire au comte de Chambord;
réception mitigée : «Le comte de
Chambord nous répond lui-même une lettre
convenable» (Journal, 27 octobre 1858). Les
Goncourt ont fait relier leur exemplaire par Lortic, en
maroquin rouge, tout comme Fontaine, pour la chapelle
expiatoire, avait conçu un enveloppement de pierres
pour une présence royale immatérielle. Sur les
plats, le relieur a semé des fleurs de lys, encadrant
une médaille d'argent autrichienne, de petit module,
représentant Marie-Antoinette. Un tel livre ne
pouvait que s'enrichir de documents inédits, si bien
qu'il y eut une 2e édition revue et augmentée,
in-8°, chez le même éditeur,
annoncée six mois après l'originale, en
janvier 1859; puis une troisième, 1 vol. in-12 au
lieu des in-octavo précédents. Le livre s'est
bien vendu, il fut un des mieux vendus des Goncourt, avec
même des traductions en Allemagne et en Espagne,
elles-mêmes rééditées.
Après la mort de Jules, en 1878, paraissent à
peu de distance, chez Charpentier,deux éditions
différentes : l'édition illustrée
et une nouvelle édition revue et augmentée,
in-12. L'édition illustrée, in-4°, avec
des encadrements de Giacomelli à chaque page, est
assez particulière : la page de titre annonce,
en toutes lettres, 12 planches; plus loin, la liste des
planches en décline 13; et, en fait, l'édition
complète doit en comporter une de plus, dite
«planche du Bol-Sein», qui manque dans beaucoup
d'exemplaires.
Où
est Marie-Antoinette, lorsque les Goncourt écrivent
son histoire ? Nous qui lisons le livre, nous la voyons
tout au long de sa vie, puis nous l'accompagnons lorsque la
charrette la mène à l'échafaud. On est
sensible, dans cette fin du livre qui est aussi la fin de
Marie-Antoinette, au rythme donné par les Goncourt au
trajet de la reine, scandé par le mot
charrette : «la charrette avance dans la
rue Saint-Honoré», «la charrette avance
lentement», «la charrette fait une station»,
«la charrette enfin repart», «la charrette
arriva sur la place de la Révolution». C'est un
chemin de croix, récrit par des incroyants, avec un
sentiment du temps implacable : pour l'ancienne reine,
aucune issue, ni dans le temps ni dans l'espace. La fin du
livre, au contraire, est, pour les lecteurs une ouverture
tragique sur l'Histoire, où les Goncourt ne cachent
pas leur incrédulité devant les
supposés bienfaits des révolutions et nient
l'idée de progrès.
La reine
du livre nous émeut. Pour nous émouvoir, les
Goncourt sont allés, en leur temps, chercher une
Marie-Antoinette vivante, qui donnât de la chair
à ce qui était encore une conception de
l'esprit, une future héroïne d'un livre
d'histoire. Il fallait encore que leur Marie-Antoinette,
dans leur livre, fût pleine de vie pour faire plus
sensible l'horreur imposée à une femme en
route vers le supplice. Ils sont allés à
Trianon, là où la reine se sentait chez elle.
Louis XVI lui avait offert, cadeau presque d'un amant
à sa maîtresse, le petit Trianon, où
Louis XV, devenu vieux, aimait se réfugier, loin
du trop grandiose château de Versailles, pour
herboriser dans son jardin botanique. Dans ce petit royaume
à sa mesure, Marie-Antoinette est moins une reine
qu'une femme gouvernant son propre plaisir, ses
désirs presque enfantins. «Été au
petit Trianon, pour pénétrer Marie-Antoinette
dans son chez soi intime» (Journal, 9
novembre 1857). La date nous l'indique : cette visite,
les Goncourt l'ont décidée pour écrire
leur livre, pour voir la reine et la faire vivre, la faire
voir aux lecteurs. Un miracle s'accomplit :
Marie-Antoinette est encore à Trianon, et elle y est
présente plus qu'elle ne l'est dans la
nécropole de Saint-Denis, plus même que dans la
chapelle expiatoire; elle est au pied des arbres qui l'ont
vue, qu'elle a vus; elle est au bord de l'eau, au milieu des
roches, elle est dans ce village qu'elle avait
recréé et dans la salle de spectacles
où elle jouait la comédie. Les Goncourt savent
que ces arbres, cette rivière, ces rochers ont
été dessinés pour elle et sous sa
direction par Hubert Robert, et voyant le paysage
matériel, ils sont sensibles à l'intention qui
l'avait autrefois commandé, si bien que la reine est
doublement présente.

Dans la
chapelle expiatoire, au contraire, aucune trace de la reine
vivante, rien que des objets étrangers à sa
vie. Une chapelle qui, pour les Goncourt, a l'odeur
fanée d'une Restauration artificielle, dominée
par une manière de penser mortifère plus que
renaissante. Marie-Antoinette, au contraire, est, pour les
Goncourt, quand ils se préparent à
écrire, une femme joyeuse, opposée à la
duchesse d'Angoulême, symbole du deuil, toute
enveloppée moralement dans ses voiles noirs. Ils
auraient dû respecter la fille de
Marie-Antoinette ? Le respect n'a jamais
été leur fort, et quelque chose a
été cassé pour toujours avec
l'exécution du roi et de la reine : les
frères de Louis XVI n'ont plus la
légitimité qu'avait eu leur aîné,
quant à Louis-Philippe, n'en parlons pas : un
Orléans!
Avec
patience et dévotion, Edmond et Jules de Goncourt ont
recréé, au fil des pages de l'Histoire de
Marie-Antoinette, une femme-enfant qu'ils ont
aimée et dont ils ont pleuré la mort
ignominieuse. Leur livre, une fois publié, est
derrière eux; la reine y vit, et décrivant sa
mort, ils l'ont rendue immortelle, de l'immortalité
de la littérature : ils ont fait leur devoir
d'écrivains, si différent de la tâche de
l'architecte Fontaine. Ils retourneront à Trianon,
quelques années plus tard, en 1861, sans plus
être éperonnés par le désir et le
besoin de se rendre Marie-Antoinette présente. Leurs
sentiments sont tout différents, ils sentent l'odeur
de la mort, ils touchent la mort : «Il semble
qu'on marche dans la boîte de joujoux d'un enfant qui
est mort» (Journal, dimanche 6 octobre 1861).
Nous sommes loin de la grandiloquence de Chateaubriand,
c'est peut-être plus poignant, car où l'on
redoutait la mièvrerie, apparaît un calme
désespoir. Une petite fille qui jouait tantôt
à la reine, tantôt à la bergère,
est morte, et elle est morte grandie par une mort trop
étrangère à tout ce qu'elle
était.
Où
est Marie-Antoinette, la vraie Marie-Antoinette ? Elle
est là où n'est plus tout ce qu'elle a
aimé, elle est dans le petit Trianon, qui,
éclairé par le crépuscule, «est le
cénotaphe de tout ce que Marie-Antoinette a eu de
bonheur et d'illusions» (ibid.).
Cénotaphe est tombeau vide, un tombeau
élevé à la mémoire d'un mort et
qui ne contient pas son corps. La chapelle expiatoire fut,
aux yeux des Goncourt, moins qu'un cénotaphe encore,
une coquille vide qui n'évoque en rien la
mémoire ni du roi ni de la reine. Pour nous, et pour
eux, elle est dans l'Histoire de Marie-Antoinette,
arrivée en France à quinze ans et demi,
légère et jolie, morte avec la dignité
d'une archiduchesse d'Autriche et d'une reine de
France.
NOTE
Toutes les illustrations,
sauf celle de la chapelle expiatoire, empruntée
à un prospectus du Centre des monuments nationaux,
édité à l'occasion des Journées
du patrimoine, sont extraites du livre des Goncourt, et ont
donc été choisies par Edmond.
|