Extrait de : Madame Alphonse
Daudet,
Souvenirs autour d'un groupe littéraire
(Paris, Bibliothèque-Charpentier, 1910),
ch. IV, p. 89 sqq.
«21 mai 1880. - Avant-hier, visite à Auteuil chez Edmond de Goncourt, le seul homme de lettres que je connaisse dans un intérieur digne de lui. L'hôtel élégant est restreint : nous traversons le vestibule aux panneaux japonais brodés en relief, colorés et délicats ; au premier, le cabinet de travail, petit, capitonné jusqu'au plafond, orné de grosses fleurs en soies nuancées ; un motif au-dessus de la fenêtre met ces fleurs exotiques au faîte des arbres du jardin. Un feu éteint, des papiers dans les cendres indiquent le frileux et le sédentaire. La table en tréteaux noirs, très simple, recouverte d'un tapis d'Orient aux teintes douces, supporte l'encrier de terre ; des albums japonais ouverts et feuilletés ; des journaux, très peu ; en travers, mon ombrelle, ma pointe en chenille dont me débarrassa en entrant l'hôte nerveux et qui s'agacerait, je crois, de voir des mains de femme occupées aux menus objets de leur toilette en lui parlant. Des livres tapissent les murs, à côté d'une bibliothèque réservée où sont les uvres des deux frères en reliures rares : la Manette Salomon avec un émail de Popelin ; je ne sais quel autre de leurs romans avec un dessin de Gavarni qui deviendra leur ex-libris : les deux doigts de la main.De là on aperçoit par une porte intérieurement peinte de l'émail rouge des Japonais le cabinet de toilette ouvert sur le jardin, les verdures de mai se reflètant dans la glace parmi des dessins du siècle dernier, et la garniture de toilette en cristal arc-en-ciélé. J'ai demandé à voir la chambre décrite dans La Maison d'un artiste au dix-huitième siècle [sic]. Nous entrons :
- Il manque ici, nous dit Edmond de Goncourt, dix mille francs de tenture au lit et aux fenêtres pour que cela soit complet.
De blanches tapisseries au petit point, scènes champêtres, attributs rustiques entravés de rubans roses, encadrent le lit trop grand pour la petite pièce, superbe, sculpté de fleurs qui ont, dans le bois peint en blanc, des légèretés, des fragilités de fleurs en porcelaine. Le ciel de lit, voûté, divisé par de minces traverses, laisse tomber des rideaux de cretonne fleurie de roses sur fond rouge.
Nous passons au cabinet japonais dont les vitrines merveilleusement rangées laissent voir d'exotiques merveilles. De temps en temps, au bout de ses doigts de peintre, Edmond de Goncourt prend une fine soucoupe, une poignée de sabre, un peigne précieux, vous les fait examiner avec une joie visible, un maniement avare de collectionneur, et si une main de femme se tend vers le joli objet pour mieux en apprécier la rareté, le poids léger, il faut voir l'air inquiet du grand écrivain, tempéré par son extrême politesse, et le petit tremblement avec lequel il remet en sa place la belle assiette transparente et fragile ou l'étui de nacre historié comme une dentelle.
Cette maison respire la paix du travail dans une fine essence artistique. Le maître du logis serait très malheureux d'une simple médiocrité dans des meubles mal choisis. Cette recherche des rares et belles choses a dû l'aider à calmer la grande douleur de la perte de son frère. Leur union a été si complète, si intime, pour ceux qui ont connu le dépareillé, le dédoublé quelque temps après son malheur, que je me suis surprise à dire en parlant d'Edmond de Goncourt : « depuis son veuvage »
Il faut partir ; nous traversons le jardin abîmé par cet abominable hiver, découronné de ses arbustes les plus précieux et des rosiers grimpants, qui du pied de l'escalier, garni de lierre, montaient jusqu'à l'étage avec une profusion de fleurs jaunes, rose-thé, aurore, que Pélagie coupait avec un grand sécateur à manche, les jours de visites ; un magnolia grandiflore à parfum de citron complétait le bouquet. Celui que j'emporte est tout rose : chèvrefeuille, pivoines en boutons, acacia double ; et c'est pendant qu'il s'effeuille sur mon bureau que j'écris ces lignes.
Tacite, les Pensées de Joubert, les Géorgiques, Montaigne, La Bruyère, voici quelques-uns des livres préférés d'Edmond de Goncourt et qu'il nous montrait sur un rayon bas auprès de la fenêtre et de sa table de travail. Il y a une aristocratie frappante dans cette physionomie d'homme de lettres, vivant si bien à part du boulevard, des premières représentations et des sociétés littéraires. On le sent, on le met au-dessus des vulgaires vanités, des petitesses de toutes sortes! Du jour où je l'ai connu, cela date de 1874, mon admiration a grandi, s'est affirmée, et pour les gens célèbres, l'inverse se produit presque toujours.»
En 1888, Edmond
lit, chez Daudet
La Fille Élisa, Les Frères Zemganno et La
Faustin.
C'est l'occasion pour Julia Daudet de décrire le
jardin.
Op. cit., p. 110-11
«[Nous entendîmes] les trois derniers livres d'Edmond de Goncourt.La Fille Elisa d'abord. Je nous vois dans la. maison d'Auteuil par une après-midi de juin, le cabinet de travail bien clos et discret, la pièce à côté ouverte sur les rhododendrons en fleurs, et M. de Goncourt lisant de cette voix courte, émue, tombant à la fin des phrases dont ses plus belles pages gardent, pour moi, à la relecture, l'intonation primitive.
La lecture finie, nous descendions dans le jardin, nous revoyions la petite pièce d'eau surmontée d'un Dauphin de Saxe en rocaille avançant sa gueule ouverte au-dessus des allées et venues des poissons rouges guettés par la chatte familière ; nous retrouvions cette petite plaque de terre cuite aux enfantines effigies entre les arbres verts, et la cigogne de l'entrée au long cou dressé, au plumage si légèrement gravé dans Je bronze. Par testament et délicate pensée de l'ami disparu, ces deux derniers objets se trouvent maintenant en ma possession, ornant en souvenir mon jardin et mes promenades. Et ces manifestations d'arts très différents parmi les gazons et les fleurs, agrandissant l'enclos étroit, y faisaient tenir ce goût de rareté, de vestiges exotiques ou anciens dont Edmond de Goncourt savourait si bien l'éloquence. Délicieuse journée qui toujours a corrigé pour moi le navrement du livre.»