Extrait de :Alidor Delzant, Les Goncourt, Charpentier, 1889, p. 262 sqq.
La Maison d'un artiste. - Le Grenier.
II s'agit ici d'un livre intime. Le maître du logis, avec une grâce touchante et un enthousiasme latent pour les belles choses qui l'entourent, reçoit ses lecteurs dans une habitation superlativement curieuse dont il a le droit d'être fier. On l'a dit, M. de Goncourt occupe la maison qui porte le numéro 53 du boulevard Montmorency, à Auteuil. La façade toute blanche est timbrée d'un profil en bronze de Louis XV. La porte ouverte, dès le seuil, une préoccupation d'art s'impose, et sur les murs, se faisant valoir l'un l'autre par leurs dissemblances ou par leurs affinités, vivent d'accord les. deux arts qui ont le plus échappé à la contrainte, à l'imitation et au poncif : l'art de l'Extrême-Orient et du dix-huitième siècle français.
Et toutes ces choses s'animent, dans le livre, sous la description pittoresque. A chaque cadre, à chaque terre cuite, à chaque porcelaine est épinglée une particularité sur son auteur, une circonstance curieuse sur la provenance un rien de particulier, de vif et d'inattendu qui est à l'uvre d'art ce que la mouche était au minois de nos grand'mères. Les deux salons d'en bas, tendus de rouge, murs et plafonds, sur base noire, font merveilleusement ressortir les cadres d'or éteint des pastels et des sanguines, l'étrangeté des formes, les tons rares des choses japonaises et chaque pièce du meuble de Beauvais où les bêtes, la bouche en cur, semblent réciter les fables de Lafontaine. Qu'on lise les descriptions dans ce livre. S'il est des délicats qui l'ignorent, nous leur envions le bonheur de la découverte. Nous n'appuierons ici que sur les détails inédits, les accroissements nouveaux et les changements apportés à l'habitation depuis 1881.
Dans cette grande pièce du rez-de-chaussée qu'on trouve devant soi en entrant, M. Raffaelli a fait poser M. de Goncourt pour le portrait en pied qui fit sensation au Salon de 1888. Il a été acheté par l'État et placé au musée de Nancy. [ ]
Au premier étage de la maison d'Auteuil, couvrant les murs de haut en bas, est savamment classée une collection de livres sur le dix-huitième siècle. II y a là beaucoup de séries uniques, de documents originaux, tous les pilotis de l'uvre des Goncourt. L'intérêt de cette bibliothèque réside surtout dans l'inédit qu'on y trouve, dans les pièces à l'appui qu'on y a jointes. Chaque livre, 1a plus mince plaquette, gonflés d'autographes rapportés, de notes manuscrites, d'indications de références, renferment ainsi un peu de la collaboration des historiens (1). Leur bibliothèque est devenue une uvre personnelle. Tout ce que le siècle de Mme de Pompadour a émietté de curieux autour de lui, tout ce qu'on a pu sauver d'épaves dans son naufrage : lettres, manuscrits, biographies individuelles, histoire des murs, du théâtre ; enfin tout ce que ce titre vague comporte XVIIIe Siècle est là rassemblé. Un charmant petit meuble de Boule renferme le saint chrème de la collection : les ouvrages à images, les exemplaires aux armes des femmes de goût qui ont eu la coquetterie des livres, les exemplaires uniques, sur vélin, Hollande, Chine ou Japon que les Goncourt ont fait tirer de leurs livres, et qui, remplis, eux aussi, d'autographes, de dessins originaux et d'états d'eaux-fortes, ont été habillés par les plus illustres relieurs de notre époque.
Ces vrais artistes ont bien mérité ce solo de bravoure exécuté à leur gloire : «Que je plains les lettrés qui ne sont pas sensibles à la séduction d'une reliure, dont l'il n'est pas amusé par la bijouterie d'une dorure sur un maroquin et qui n'éprouvent pas, en les repos paresseux de l'esprit, une certaine délectation physique à toucher de leurs doigts, à palper, à manier une de ces peaux du Levant si moelleusement assouplies! La reliure française a été, de tout temps, un art dont les adeptes ont fait preuve d'une adresse charmante, et c'est aujourd'hui peut-être le seul art industriel où se soit conservée la main-d'uvre des choses exquises façonnées par les artisans du seizième siècle Les grands charmeurs que les Trautz-Bauzonnet, les Capé, les Lortic, les Duru, les Marius! Mes reliures d'affection sont des reliures de Capé et de Lortic. Le vieux Capé était inimitable pour la résurrection des reliures riches du dix-huitième siècle et de leurs arabesques fleuries Mais, pour moi, quand il est dans ses bons jours, Lortic, sans conteste, est le premier des relieurs. C'est le roi de la reliure janséniste, de cette reliure toute nue, ou nulle dorure ne distrait l'il d'une imperfection, d'une bavochure, d'un filet maladroitement poussé, d'une arête mousse, d'un nerf balourd, - de cette reliure ou se reconnaît l'habileté d'un relieur ainsi que l'habileté d'un potier dans une porcelaine blanche non décorée. Nul relieur n'a, comme lui, l'art d'écraser une peau et de faire de sa surface polie, la glace fauve qu'il obtient dans le brun d'un maroquin La Vallière ; nul, comme lui; n'a le secret de ces petits nerfs aigus qu'il détache sur le dos minuscule des mignonnes et suprêmement élégantes plaquettes que lui seul a faites.» (2)
Enthousiasme bien légitime qui, quelques années avant l'époque de ce morceau, avait fait adresser le billet que voici à M. Philippe Burty. Il s'agit - cela va de soi - d'un artiste qui n'avait pas la haute notoriété de feu Lortic :
Mardi, 30 janvier 1872.Cher ami,
J'ai fait la découverte du roi des cartonneurs. C'est le rare ouvrier qui a la passion de son art, et que la faveur qu'on lui accorde de mettre un cuir japonais sur un bouquin remplit de bonheur. Vous verrez ses plaquettes et nous le garderons pour nous deux, n'est-ce pas ?
Tout à vous,EDMOND DE GONCOURT.
Les dessins de la collection d'Auteuil sont célèbres. L'auteur, au début de son livre, a écrit lui-même le catalogue tumulaire, pour le jour mémorable où elle comparaîtra devant l'aréopage d'amateurs qui la jugera d'ensemble pour la dernière fois et s'enrichira de ses dépouilles. [ ]
Maîtres et petits maîtres défilent ensuite avec leur épithète caractéristique et sont bientôt suivis de leurs curieux interprètes les graveurs : « Moins riche, moins précieuse, moins unique dans son genre que la collection de dessins, cette réunion de gravures contient cependant le plus grand nombre des belles et rares pièces du dix-huitième siècle, en des états dignes d'envie, et dans une fraîcheur et avec une virginité de marges introuvables Une particularité qui la fait aujourd'hui inestimable, cette réunion d'estampes, c'est le goût que j'ai eu des états d'eaux-fortes, au moment où personne n'en voulait et qui m'a poussé à faire presque la collection de Watteau, de Chardin, de Baudouin, en ces esquisses, en ces souffles spirituels de gravures.»
Les énumérations, les dénombrements sabrés par des éclairs de style, se lisent aussi facilement qu'un livre suivi. L'éblouissement sagement réglé par des haltes reposantes, ne produit pas la fatigue. Les notes personnelles, les réflexions humoristiques jettent la vie dans ce répertoire animé.
A côté des dessins, des estampes et des livres s'ouvre le cabinet de l'Extrême Orient, tout rempli, lui aussi, de merveilles. Là, le monstre est Dieu. Le desservant du temple et les initiés qui s'en approchent subissent l'attraction fascinatrice qui se dégage de cette quintessence de l'imagination humaine dont il est dit, dans Idées et Sensations : «L'imagination du monstre, de l'animalité chimérique, l'art de peindre les peurs qui s'approchent de l'homme, le jour, avec le féroce et le reptile, la nuit avec les apparitions troubles, la faculté de figurer et d'incarner ces paniques de la vision et de l'illusion dans des formes et des constructions d'êtres membrés, articulés, presque viables, - c'est le génie du Japon. Le Japon a créé et vivifié le Bestiaire de l'hallucination. On croirait voir jaillir et s'élancer du cerveau de son art, comme de la caverne du cauchemar, un monde de démons-animaux, une création taillée dans la turgescence de la difformité, des bêtes ayant la torsion et la convulsion de racines de mandragore, l'excroissance des bois noués où le cinips a arrêté la sève, des bêtes de confusion et de bâtardise: mélangées de saurien et de mammifère, greffant le crapaud au lion, bouturant le sphinx au cerbère, des bêtes fourmillantes et larveuses, liquides et fluentes, vrillant leur chemin comme le ver de terre, des bêtes crêtées, à la crinière en broussaille, mâchant une boule, avec des yeux ronds au bout d'une tige, des bêtes de vision et d'épouvante, hérissées et menaçantes, flamboyantes dans l'horreur, - dragons et chimères des Apocalypses de là-bas qui semblent les hippogriffes de l'opium! Nous, Européens et Français, nous ne sommes pas si riches d'invention. Notre art n'a qu'un monstre ; et c'est toujours ce monstre du récit de Théramène qui menace, dans les tableaux de M. Ingres, Angélique, avec sa langue en drap rouge. - Là-bas le monstre est partout. C'est le décor et presque le mobilier de la maison. Il est la jardinière et le brûle-parfum. Le potier, le bronzier, le dessinateur, le brodeur le sèment autour de la vie de chacun. Il grimace, les ongles en colère, jusque sur la robe de chaque saison. Pour ce monde de femmes pâles, aux paupières fardées, monstre est l'image habituelle, familière, aimée, presque caressante, comme est, pour nous, la statuette d'art sur notre cheminée ; et qui sait si ce peuple artiste n'a pas là son idéal.» (3)
Le cabinet d'Extrême Orient a été bien souvent inspirateur pour M. Edmond de Goncourt. Avant d'écrire n'importe quel morceau d'un livre, il a pris l'habitude de s'y renfermer un instant pour chercher à surprendre les souplesses de l'art japonais et accorder son style au la de ses harmonies. Parfois aussi il y raciocine [sic] sur les questions élevées de l'art et il écrit, un jour, sur un carnet, ce morceau inédit :
Vendredi, 22 janvier 1875. - C'est paradoxal vraiment, le prix des choses! J'ai là, devant moi, un bronze japonais, un canard qui a la parenté la plus extraordinaire avec les animaux antiques du Vatican. Si on en trouvait un comme cela dans une fouille d'Italie, il se paierait peut-être dix mille francs. Le mien m'a coûté cent vingt francs.
A côté de ce bronze, mes yeux vont à un ivoire japonais : un singe costumé en guerrier du taïcoun. La sculpture de l'armure est une merveille de fini et de perfection menue : c'est un bijou de Cellini. Suppose-t-on ce que vaudrait ce bout d'ivoire si l'artiste italien l'avait signé de son poinçon! Il est peut-être signé d'un nom aussi célèbre là-bas, mais sa signature ne vaut encore que vingt francs en France.
Je ne suis pas fâché d'avoir introduit un peu, beaucoup de japonaiserie dans mon dix-huitième siècle. Au fond, cet art du dix-huitième siècle est le classicisme du joli ; il lui manque l'imprévu et la grandeur. Il pourrait, à la longue, devenir stérilisant. Et ces albums, et ces bronzes, et ces ivoires ont cela de bon qu'ils vous rejettent le goût et l'esprit dans le courant des créations de la force et de la fantaisie.Et de ces choses, les Goncourt, avec Ph. Burty, ont été les premiers, en France, à subir le charme et à apprécier la délicatesse. En 1851, ils inventaient déjà, pour leur livre de début, un salon japonais qu'ils décrivaient (4). Alors quelques pièces apportées en France par hasard, évoquaient en eux le souvenir de la petite collection que s'était faite Marie-Antoinette, à Trianon. Leur goût de l'exotisme croissait avec leurs trouvailles ; quelques curieux se mettaient à chasser sur leur piste ; les envois du Japon se multipliaient. Alors, lentement, comme un éveil, commençait cette révolution suggestive pour la peinture française qui a donné l'audace des tons clairs et de la vraie lumière, et mis au rancart, au moins pour un temps, les tonalités sirupeuses et les glacis timides de la vieille école.
Et l'histoire de l'art japonais se découvrit peu à peu. On arriva à déchiffrer les légendes et les signatures. Des uvres et des noms de très grands artistes surgirent ; les différentes séries d'objets se complétèrent et furent décrites dans un ordre rationnel, les procédés de fabrication furent étudiés, et M. Edmond de Goncourt put faire, sur la fabrication des bronzes, ces remarques curieuses : «Les bronzes Japonais comparés aux vieux bronzes chinois sont d'une matière moins sérieuse, moins profondément belle,. moins savamment amalgamée. Un bronze japonais, vous arrive-t-il de le casser ? vous vous trouvez très souvent en présence d'un alliage d'étain et de plomb qui n'est pas véritablement du bronze. C'est un amalgame fait beaucoup à la diable et un peu d'instinct Mais à ce bronze défectueux, non compact, non dense, les Japonais mettent de si séduisantes enveloppes et l'habillent de pâtines si charmantes! Puis, les Japonais ont une plus grande et une plus riche imagination des formes : ils vous enchantent dans l'architecture et la conjonction des lignes d'un vase, par un imprévu, un renouveau, une fantaisie que n'ont pas les Chinois. Enfin, peut-être même la prédominance du plomb et de l'étain dans le bronze japonais donne à ce bronze une souplesse, un flou, un gras, en fait un métal dont la dureté n'a rien à l'il du cassant européen, et semble l'onctueuse solidification de la cire qui, tout à l'heure, emplissait le moule.» (5)
Dans le jardin de la Maison d'un Artiste, les beaux grands arbres du parc de Montmorency dominent des collections de fleurs rares, des variétés introuvables de roses, de lierres et de chrysanthèmes. Au sujet de ces merveilles qui tiennent tant au cur du propriétaire, nous tombe sous la main ce court billet à M. Ph. Burty :
11 octobre 1872.Mon cher Philippe,
Je voulais aller vous remercier hier, dans la soirée, mais j'avais fait, dans la journée, la tournée des pépiniéristes de Bourg-la-Reine, et j'étais tellement fatigué que je me suis couché à l'heure des poules.
Connaissez-vous le magnolia soulangiana ? - C'est assez distingué! Quelle séduction a donc pour nous autres le rare ?Tout à vous,
EDMOND DE GONCOURT.Au mois de juin 1880, après le mot fin écrit au bas du tome deux de son livre, M. de Goncourt quitta Paris. Nous avons, sur l'état de son esprit et sur ce qu'il pensait de son ouvrage, la lettre curieuse que voici adressée à Mme Alphonse Daudet :
Dimanche, 5 août i880,Chère Madame,
Il fait bon d'avoir un tantinet de votre pensée amie et je vous en suis tout reconnaissant.
Ce que je suis devenu ? - J'ai passé un mois dans un coin de province où l'on ne vit que pour le ventre ; mais il faut dire qu'on le remplit, ce ventre, avec des choses diantrement bien cuisinées et qui sont comme le chant du cygne de la vieille cuisine lorraine. Donc, manger et regarder toute la journée, à travers les deux verres de mon pince-nez, le tremblotement et l'émouvant plongeon d'un bouchon de liège dans une jolie eau courante, ça été toute mon existence pendant trente jours. Je suis devenu doucement stupide et paresseux à ne pouvoir écrire une lettre à un bottier. Puis je suis retombé à Paris où le vide des amis et la déception de ne pas trouver la lettre qu'on attend toujours et qui doit contenir je ne sais quoi d'inattendu et d'heureusement bouleversant en votre vie, m'a jeté dans un noir, mais un noir à pleurer. Et, demain, je vais partir pour Saint-Gratien où je suis demandé pour une quinzaine.
Oui, le bouquin, qui en fait deux, est fini et je dois même demain recevoir le spécimen. La vente va être dure, mais tant pis! - J'aurai fait le manuel de la Curiosité de l'avenir et je ne serai pas fâché, après avoir dit mon mot sur le grand art, dans mes Peintres du dix-huitième siècle et le Gavarni, de compléter ce travail par une machine sur l'art industriel exécutée par un catalogueur un peu poète par instant
Au fond, j'aspire à être rentré chez moi, à être emprisonné dans mon cabinet, à me fourrer la cervelle dans mon roman (6), mais cela, je dois l'avouer, au milieu des terreurs d'un débutant. Je tremble, je tremble, j'ai peur, sans blague! de ne plus savoir du tout comment ça se fait! Daudet est bien heureux de ne jamais sortir du roman ; il ne connaît pas ces fichus tracs intellectuels.
Et, là-dessus, j'embrasse mon petit Daudet sur les deux joues et son collaborateur sur les deux mains.EDMOND DE GONCOURT.
Parmi les articles assez nombreux qui accueillirent la publication de la Maison d'un artiste, il faut citer le travail assez long, très renseigné et très personnel que M. Ph. Burty publia dans le Livre. Lui qui avait connu les auteurs presque au temps de leurs débuts littéraires, a pu glaner encore des détails curieux qui n'avaient pas trouvé place dans l'ouvrage qu'il commentait. Nous lui avons emprunté, çà et là, quelques notes significatives et quelques citations. L'auteur reconnaissant lui écrivit :
12 mai 1881.Mon cher ami,
Je vous remercie bien de la bonne amitié déposée tout le long de votre article, dans le Livre, et je vous suis très reconnaissant de la manière émue dont vous parlez de mon frère.
Par là-dessus l'article, fort bien architecturé et d'une charmante écriture, me paraît devoir être fort intéressant pour le public.
Encore une fois mes remerciements imo corde et mes amitiés.EDMOND DE GONCOURT.
Sous l'empire, quand Flaubert quittant Croisset, l'hiver, venait se retremper quelques mois à Paris, ses amis avaient pris l'habitude de l'aller voir régulièrement, d'abord boulevard du Temple, puis près du parc Monceaux. Il reste trace de ces après-midi du dimanche dans le Journal des Goncourt et dans les Trente années de Paris de M. Alphonse Daudet. Th. Gautier, Tourguéneff, MM. Taine, Zola, Burty y étaient assidus. Ces réunions s'éteignirent naturellement à la mort de Flaubert.
MM. E. Zola et A. Daudet eurent l'idée de renouer cette tradition et pressèrent M. Edmond de Goncourt d'offrir à ses amis, le dimanche, l'occasion de se rencontrer et de recommencer les discussions littéraires dans lesquelles la grosse voix de Flaubert apportait, jadis, des arguments beaucoup plus terribles que concluants. Le second étage de la maison d'Auteuil ne contenait alors que la petite chambre où était mort Jules et des pièces de débarras. M. E. de Goncourt résolut d'y aménager un salon où les idées fussent au large. De quatre ans postérieure à la publication de la Maison d'un artiste, cette installation n'y est pas décrite.
Sous l'inspiration du patron de la case, M. Frantz Jourdain fut chargé de préparer le nid des causeries dominicales. Il est formé de trois pièces, de moyenne grandeur, qui sont reliées par une vaste baie. Là encore domine la tonalité rouge de l'andrinople encadrée de noir mat. A hauteur d'appui, le long des murs, courent de petites bibliothèques qui renferment, en éditions originales, l'uvre complet - sauf deux ou trois plaquettes indénichables - de Balzac et, sur des papiers rares, illustré d'hommages et de fragments du manuscrit des auteurs, à peu près tout ce qu'a produit de curieux la littérature contemporaine. Des aquarelles de Jules, des dessins des trois manières de Boucher, des gouaches de Gavarni règnent sur les panneaux, au-dessus de plus de deux mille épreuves de remarque, sur les trois mille qui composent son uvre. Des taches de couleurs rares : soies brodées, kakémonos et foukousas, bronzes à formes et à pâtines étranges, faïences ou porcelaines calment ici, là exaspèrent l'éclat des dessous rouges, suivant la fantaisie du symphoniste qui a disposé ses effets. On est saisi, en entrant dans le Grenier, de l'ensemble harmonieux qui s'en dégage. On se sent là en plein moderne, à cent lieues, au-dessus, des arrangements vulgaires et des idées courantes.
Et, quand le salon fut digne de les recevoir, les élus reçurent cette invitation concise :
Le grenier de Goncourt ouvre des dimanches littéraires, le dimanche, 1er février 1885. Il sera honoré de votre présence.
Depuis ce temps-là, les réunions ne se sont point interrompues. [ ]
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