* Cette expression
est d'Edmond lui-même, dans une lettre à Mme Daudet,
citée dans Alidor Delzant, Les Goncourt, Paris,
Charpentier, 1889, p. 276.
On se demande si, l'écrivant, Goncourt n'avait pas à
l'esprit l'expression
de Caylus pour définir Watteau, «peut-être un peu
berger»
(«Watteau», L'Art du XVIIIe siècle,
Charpentier, t. I, p. 34).
Bric-à-brac,
pensait
Jules Renard, et Léautaud, le dandy clochard,
recherches vaines. Peu importe. Edmond aimait sa maison,
et d'un tel amour qu'en 1881, il la transforma en cette
sorte d'objet qu'il aimait tout autant : un livre.
Un livre dont le plan est celui-là même de
la maison, commençant par le vestibule pour se
terminer par le jardin. Le
livre parut en deux volumes
in-18,
chez Charpentier, au mois de mars 1881 ; le titre
prévu avait été : La Maison
d'un artiste au XIXe siècle (voir le
Journal, 3 avril 1880), car Edmond voulait
être un témoin de son temps et reconnu tel,
non pas un passéiste réactionnaire. La
maison elle-même devient célèbre,
à l'instar du livre ; le roi Louis de
Bavière demande une photographie du plafond du
grand salon, où se trouvait une tapisserie des
Gobelins représentant Les Forges de
Vulcain, d'après un carton de Natoire. Lochard
prend 22 photographies de la maison en juillet 1883, qui
devaient illustrer La Maison d'un artiste, il en
reprendra en 1886 ; Primoli lui aussi photographie
la maison en 1885, qui renouvellera
l'opération en 1889 et 1895. Une certaine Mme
Routier de Grandval (on l'apprend par le Journal,
voir le 19 juin 1895) voulait faire une édition
illustrée de La Maison d'un artiste, sur le
modèle, en effet somptueux, de L'Art
japonais de Louis Gonse. L'affaire
échoue. À
partir de l'automne 1884,
Goncourt,
avec l'aide de Frantz Jourdain et grâce à
l'argent gagné par la réédition de
En 18.. chez Kistemaekers, bouleverse le
deuxième étage de la maison pour en faire
ce qui sera le Grenier. Faudrait-il donner une version
nouvelle, revue et augmentée de La Maison d'un
artiste ? Le même désir qui avait
poussé Goncourt à écrire le livre
pour immortaliser collections et emplacements des objets,
l'incite à décrire le Grenier dans son
Journal (14 décembre 1894) avec une
précision toute notariale - assaisonnée de
jugements de valeur. Le coup d'il est
souverain : Edmond reprenant, croyons-nous, une
expression venue de En 18.., estime sa maison un
«microcosme de choses de goût» ;
rappelons que le
salon de Mlle de
Riedmassen
(En 18.., ch. XI, Charpentier, 1885
[1851], p. 135) était un
«microcosme de la curiosité». En 1851,
Jules et lui avaient rêvé sinon une maison,
au moins un espace décoré, consacré
à des objets d'art : en 1881, l'uvre
est accomplie - et doublement, sous la forme d'un petit
hôtel particulier avec jardin et d'un livre en deux
volumes. La Maison d'un
artiste
entremêle,
au hasard de la plume, le recensement ordonné des
possessions et l'éparpillement de confessions. Les
objets dont s'est entouré Edmond pour vivre au
milieu d'eux, revivifié par eux dont il tirait une
partie de son énergie à créer et de
son goût de vivre ne sont pas inertes. Ces objets
qui font partie de sa vie, Edmond veut, à son
tour, leur donner la vie, et une vie qui soit reconnue
par les autres, un public bien plus vaste que celui des
curieux. Être vivant, c'est avoir une histoire.
Cataloguant, étiquetant, annotant,
décrivant ses livres et ses objets d'art, Edmond
les fait entrer dans l'histoire. L'histoire de l'art,
celle des livres, celle de la curiosité, histoire
mêlée à la sienne propre -
indissociable, faut-il le rappeler, de celle du
défunt Jules. Et pourtant, l'histoire de la maison
est une conquête de l'indépendance d'Edmond,
qui se libère de l'emprise de Jules. Pour
aménager le Grenier, il a fallu sacrifier la
chambre de Jules, les objets choisis par Edmond seul (par
la force des choses) prennent de plus en plus de
place ; nous sommes loin de l'appartement de la rue
Saint-Georges où «c'était presque un
ménage [Edmond et Jules] qui
recevait
» (La Maison d'un artiste,
t. I, p. 21). Et nous, lecteurs, nous sommes
parfois plus curieux, lisant ce livre, de la
curiosité d'Edmond que de la curiosité
intrinsèque des objets par lui
collectionnés.
Un
livre inclassable,
La Maison d'un artiste, et qui défie les
genres ; utilisant des classifications diverses, il
n'entre lui-même dans aucune catégorie
littéraire. Un ensemble de catalogues ?
certes, puisqu'au catalogue de dessins du XVIIIe
français, ceux que possédaient les
Goncourt, s'ajoutent ceux des bibliothèques, celle
du XVIIIe siècle, celle des livres modernes, et
des sous-catalogues : les femmes de
théâtre, les objets d'art japonais
classés par couleur, etc. Des symboles artistiques
de la France et l'Extrême-Orient sont
disposés dans l'espace, deux atmosphères
s'interpénètrent, française et
asiatique ; mais aussi deux siècles, le
XVIIIe siècle, un passé chéri et
familier, et le siècle contemporain, un XIXe
siècle en un sens fascinant. Livres et objets se
mêlent, et parfois les livres sont des objets
d'art, - ceux qu'Edmond a fait relier lui-même,
recherchant luxe, rareté et beauté, mais
aussi ceux qui valent par leurs illustrations
plutôt que leur texte. D'autres sortes de livres,
des livres pour travailler, des livres à aimer,
des livres à lire, des livres à regarder,
des livres partout et de toutes sortes, et c'est avec une
feinte confusion qu'Edmond avoue préférer
une brochurette (le terme est chez lui fréquent),
fabriquée par lui à un livre acheté
tout fait. Avec les livres, des bibelots, des dessins,
des tapisseries, quelques meubles. Les objets d'art
renvoient implicitement les uns aux autres, et ainsi les
couleurs. Le rouge de l'andrinople au plafond et aux murs
des salons appelle son contraire, le noir des
bibliothèques, et s'oppose aux couleurs des
tapisseries de Beauvais de la chambre à
coucher ; les couleurs et les matières des
bronzes japonais contrastent avec celles des foukousas.
Chaque espace de la maison est décoré selon
sa fonction, l'escalier où l'on ne s'arrête
pas, mais où l'il parcourt les murs ne
demande pas le même style d'objets qu'une chambre
à coucher où l'il, au matin ou lors
d'une insomnie, s'attarde au contraire sur les murs, et
rêve. Le jardin est une maison-bis, espace
extérieur meublé, au sens strict, par
Edmond. Que ce soit à l'extérieur ou
à l'intérieur, Edmond,
décorateur-né, assemble les couleurs,
«les caresse avec un travail systématique de
reflets» qui «semble envelopper chaque chose de
la teinte et de la lumière de tout ce qui
l'avoisine» («Chardin», L'Art du XVIIIe
siècle, Charpentier, t. I,
p. 158).