S E C O N D É T A G E
Tome II, p. 350 sqq.
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L'escalier tourne et monte, du premier au second étage, toujours entre des dessins de l'école française et des kakemonos japonais. Le kakemono est une bande longitudinale de gaze peinte à l'aquarelle (note), collée sur un morceau de soie qui la marge tout autour d'un dessin de fleurs, généralement tissées en or ou en argent, et que tient tendu un petit rouleau de bois, terminé par deux rondelles d'ivoire pendant en bas. C'est le tableau du Japon, la seule peinture que les amateurs de là-bas (note 2) et le commun des martyrs accrochent à ses cloisons. Dans ces aquarelles toujours étroites, mais d'une longueur qui va d'un à deux, à trois mètres, il est des uvres d'art qui font l'ébahissement de nos aquarellistes, en présence de ces immenses machines peintes à l'eau. Devant un de ces kakemonos, de Nittis (note 3), qu'on sait n'être pas un maladroit, déclarait qu'il n'y avait pas d'Européen capable d'exécuter ces étonnantes décorations. Dans l'atelier du peintre Hirsch est suspendue une grue parmi les roseaux d'un marais, la nuit, sous une lune |
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voilée d'un nuage. Dans le gris perle des ténèbres, c'est un chef-d'uvre que l'échassier blanc, en son arrêt suspendu, avec l'interrogation de sa petite tête dressée et retournée, de son il qui veille à travers le fouillis obscur, - l'échevellement des lances de roseaux, d'abord jaunes d'or, puis noires, puis couleur des choses vues dans le lointain de la nuit. Un modelage désespérant des détails, d'une science de procédés incroyable, avec des oppositions singulières, et qu'on n'ose pas en Europe : ainsi, dans cette aquarelle délavée et sans aucune épaisseur de couleur, la patte relevée de la grue est empâtée de gouache, et de toute la peinture seule ressort en relief, absolument comme si elle était brodée. Chez moi, dans mon escalier, battent contre le mur des tortues jouant sur une grève à la mer basse, d'un matutineux extraordinaire (note 4), et une tige de pavots violets entrelacée dans un rameau d'arbuste aux fleurs cerise d'un charme tout réjouissant ; et bien encore une demi douzaine représentant des oiseaux de rivière au milieu de plantes aquatiques. Toutefois la merveille est une guenon tenant son petit dans ses bras. Il est vraiment impossible de rendre, par une coloration plus vraie, le rose violacé de la face et des bouts de sein de la singesse, de la face et des callosités ischiatiques du petit, au milieu de l'envolée fauve du pelage où, çà et là se voient des aplatissements, de lumineux versements de poils faits d'un ton bleuâtre indescriptible. Ce kakemono est signé : Leï Meï Wan Sossen. Sossen, au Japon, est reconnu comme le grand peintre de singe, et ne peint uniquement que le singe. [ ] T. II, p. 355 Mais il nous a été donné de surprendre un peu du secret de ces peintures, de ces aquarelles pendant l'année de l'Exposition, aux trois soirées du commissaire général Matzuigata, de l'éditeur Charpentier, de Burty, ces trois soirées où les japonisants de Paris ont pu regarder travailler des artistes japonais. Chez Matzuigata, nous avons vu un Japonais, debout devant une table, sans l'aide d'un fusinage, d'un crayonnage, attaquer du premier coup, et à main levée, avec un pinceau, des dessins, sur des morceaux de mousseline, retenus par les deux bougies qui éclairaient le peintre, et les commencer par un bec d'oiseau, par une queue de poisson ; et des extrémités de l'ensemble, de fragments du dessin se rejoignant à la fin bout à bout, réaliser, dans l'étonnement de tous, un être de l'air ou de l'eau qui semblait dessiné d'après nature. |
Mais arrivons aux livres des
amis morts ou vivants, donnés par eux, ou
achetés par moi sur des papiers durables. C'est
de
Michelet, le sublime
visionnaire de l'histoire, l'artiste en style par
excellence, de Michelet qui m'a fait l'honneur de me signer,
dans une de ses préfaces, un brevet d'historien, la
vieille édition de sa monumentale Histoire de
France, publiée par la librairie classique de
Hachette. - De mon cher Théo,
indépendamment de presque tous ses livres dans les
premières éditions, l'exemplaire
d'ÉMAUX ET CAMÉES, où Jacquemard l'a
gravé en poète olympien, et qui a en
tête la dernière dédicace, que
l'écrivain, déjà bien malade et
cherchant ses idées et ses mots, ait
écrite : - De
Feydeau,
un des cent exemplaires du tirage in-octavo de FANNY. - De
Fromentin,
un exemplaire sur papier Whatman, avec une affectueuse
dédicace de l'auteur, du SAHARA et d'UN
ÉTÉ DANS LE SAHEL. De
Monnier,
l'édition embryonnaire, à la date de 1830, de
ses SCÈNES POPULAIRES, un mince volume avec ses
petites vignettes à l'encre lithographique, et
l'apparition pour la première fois du profil et de la
signature de M. Prudhomme ; et encore le volume des
BAS-FONDS DE LA SOCIÉTÉ, - imprimé on
n'a jamais su pourquoi en caractères
elzéviriens, - volume dans lequel il n'est
demeuré que bien peu de la féroce
réalité, que le soir, au coin d'une
cheminée, le raconteur, avec sa tête d'un
Tibère au Café Turc, et tout en somnolant,
fumant, éructant, jetait dans ses admirables et
cruelles et toujours nouvelles improvisations. - De mon
vieux Flaubert,
l'édition, en un seul volume, de MADAME BOVARY, et
une SALAMMBÔ, pour laquelle j'ai inventé une
vraie reliure carthaginoise, faite d'un cuir japonais
brunâtre, qui a l'air d'une peau humaine sortie de la
tannerie de Meudon, et de gardes fabriquées d'une
soie barbare, représentant des chouettes
tissées d'or sur un fond de sang. -
De
Chennevières, les
CONTES NORMANDS, qui contiennent le chef-d'uvre
ému de Georgine, en cette édition aux
petites imageries enfantines, imprimée avec des
têtes de clous sur du papier de journal de
sous-préfecture, cette édition
agréablement provinciale, sortie de l'imprimerie de
Hardel, de Caen. - De Banville,
du poète, de l'homme d'esprit et de cur, un
exemplaire, des ODES FUNAMBULESQUES, de l'édition de
Poulet-Malassis, l'éditeur-artiste. - De
Barbey
d'Aurevilly, UNE VIEILLE
MAÎTRESSE, le chaud et verveux roman, et à
l'état de premier jet, que renferment les trois
volumes publiées par Cadot en 1853. - De
Tourguéneff,
tous ses livres, toutes ces délicates et intimes
études de nature humaine, en des paysages si
profondément sentis par le rêveur, en des
dessous de bois si fraîchement peints par le chasseur.
- De Claudius
Popelin, ses CINQ
OCTAVES DE SONNETS, aux originaux encadrements
dessinés par le gentil rimeur, et, s'il vous
plaît, un des deux exemplaires sur chine, avec un
envoi dans une branche de fleurs à l'aquarelle, et
encore du poète et de l'écrivain d'art, un
exemplaire sur peau vélin, de son savant livre sur
LES VIEUX ARTS DU FEU. - De Renan,
l'aimante notice nécrologique consacrée par le
frère à sa sur bien-aimée :
HENRIETTE RENAN. - De la princesse
Mathilde, deux
raretés bibliographiques, une biographie de sa dame
lectrice, ARMANDE DlEUDÉ-DEFLY, une charmante vieille
femme du bon vieux temps, et une monographie du blanc
Didi, sous le titre d'une HISTOIRE D'UN CHIEN :
une plaquette pour laquelle l'auteur a bien voulu me broder
le morceau de soie qui lui servira de reliure.- De
d'Hervilly,
MESDAMES LES PARISIENNES, où nos Parisiennes de
l'heure actuelle sont croquées dans une prose
à talon rouge. - De Cladel,
ses robustes paysanneries, toutes ensoleillées du
soleil de la Provence. - De Jules
Vallès, JACQUES
VINGTRAS, cette autobiographie à la grande et rageuse
ironie, avec des coins de style si délicats. - De
Burty
, son excellent livre des MAÎTRES ET PETITS
MAÎTRES, où il a inséré une
amicale notice sur mon frère ; et un des deux
exemplaires sur Whatman, de la curieuse correspondance qu'il
a publiée de Delacroix. -
De
Zola, L'ASSOMMOIR, NANA,
ces vivaces et plantureux romans, ces poussées de 550
pages d'impression, qui font de vrais blocs en papier de
Hollande. - D'Alphonse
Daudet, les FEMMES
D'ARTISTES, FROMONT JEUNE ET RlSLER AÎNÉ, JACK,
le NABAB, les ROIS EN EXIL, tous en papier de choix, avec,
dans l'exemplaire du Nabab, la dédicace si
glorieuse pour la femme de l'auteur, dédicace
tirée seulement à quelques exemplaires pour
les amis intimes du ménage. - Les jeunes aussi sont
sur ces planches, en beau papier, à côté
de leurs aînés, et il y a là les livres
du poète Jean
Richepin, à la
prose si vivante, d'Huysmans,
de Liesse,
de Guy
de Maupassant,
d'Hennique,
de Paul
Alexis ; et
bientôt, j'espère, un livre
d'Henry
Céard. Mais de tous les
écrivains modernes, l'auteur collectionnê avec
le plus d'amour, de passion, de persévérance,
de recherches dans les catalogues de vente et à prix
marqués, de furetage chez les libraires : c'est
Balzac,
dont l'uvre, sauf quelques brochurettes, est dans une
armoire tout entier en éditions originales. Les
voilà, ces beaux vilains livres de cabinet de
lecture, sous leurs couvertures à peine
défraîchies, avec leur texte si lisible, en
leurs grandes marges pas bien blanches et peu
satinées. Cela commence par le CODE DES GENS
HONNÊTES dont je rappelle la première phrase de
l'avant-propos, daté de 1825 : «L'argent,
par le temps qui court, donne le plaisir, la
considération, les amis, les succès, les
talents, l'esprit même ; ce doux
métal
» Cette longue phrase, et, pour ainsi
dire, la première phrase du début de
l'écrivain, n'est-elle pas typique chez l'homme qui,
quelques années après, fera de l'Argent le
nouveau ressort dramatique du roman moderne. Et l'uvre
continue l'année suivante par l'in-24, qui a pour
titre : LE PETIT DICTIONNAIRE critique et
anecdotique des Enseignes de Paris, par un batteur de
pavé. Puis ce sont : LES DERNIERS CHOUANS,
les quatre volumes in-12 publiés en 1829, chez Urbain
Canel. Enfin toute la titanesque série de
l'épopée bourgeoise, publiée et chez
Werdet et chez Hippolyte Souverain et chez Charles Gosselin
et chez Chlendowski et chez de Potter, et qui se termine par
LES PARENTS PAUVRES, LES PAYSANS, LE DÉPUTÉ
D'ARCIS (note
5). A ces éditions de
Balzac, sont mêlées quelques plaquettes faites
d'épreuves, ainsi que l'article de LA FEMME COMME IL
FAUT où l'on retrouve en marge sa lisible et ronde
écriture d'expéditionnaire, son
impérieux deleatur, et son bon à tirer
fait d'un B, suivi d'un paraphe, qui a quelque chose
du serpent se tortillant sur la couverture de LA PEAU DE
CHAGRIN. Une de ces plaquettes qui vient de la vente Dutacq,
et qui contient LES MARTYRS IGNORÉS, une de ces
créations les plus géniales, a un petit
intérêt : dans les corrections, le
Courlandais Grodninski passe lithuanien en marge, et Balzac
change en blonds les cheveux noirs de Raphaël,
et à la place de son il d'émerillon lui
donne tout bonnement un il bleuâtre, etc. , etc.
Le curieux, c'est que ces corrections n'ont point
été faites dans la réédition de
l'opuscule, à la suite de LA DERNIÈRE
lNCARNATION DE VAUTRIN, publiée en 1848. Dans la même armoire,
Gavarni voisine avec Balzac, et les lithographies du
dessinateur avec les livres du romancier. C'est l'armoire,
je ne crains pas de le dire bien haut, des deux grands
génies du siècle, des talents les plus
originaux de l'art et de la littérature, des deux
hommes sans prédécesseurs. De Gavarni, je n'ai pas tout
à fait les trois mille planches cataloguées
par MM. Mahérault et Bocher ; mais j'en ai
beaucoup, beaucoup, beaucoup, et surtout des avant la
lettre, de ces épreuves dont Gavarni faisait
tirer six sur chine et six sur papier blanc
(note
6), épreuves
auxquelles ne ressemblent en rien les feuilles du tirage
courant. Car, sous quelques coups de presse, bien vite s'en
va le léger velouté de la pierre
lithographique avec son joli ton de mine de plomb dans les
demi-teintes. Et c'est tôt fini des noirs brillants,
qui deviennent des taches boueuses, de la douceur nourrie
des gris qui se mettent à ressembler à du
pointillé où il y a des manques, et de
l'étroite réserve des blancs dans la
cernée enveloppante et voltigeante d'une
légère estompe. Et vous n'avez plus qu'une
lithographie, dont le travail à fleur de pierre a
disparu, une épreuve à la fois
charbonnée et dépouillée, où les
caresses infinies du modelé s'en sont allées,
et où, dans une froideur bleuâtre,
n'apparaît plus, pour ainsi dire, que le squelette du
coup de crayon lithographique. Je voudrais, par exemple,
qu'on pût comparer du n° 8 des IMPRESSIONS
DE MÉNAGE, une épreuve avant la lettre avec
même une bonne épreuve ordinaire, je voudrais
qu'on vît à côté l'une de l'autre,
dans les deux états, cette jeune femme vue de dos, en
robe d'été, la nuque, les épaules, les
bras à l'air, et qui, toute lumineuse, n'a de noir
sur elle que ses longues papillotes et l'envolée de
son petit tablier dé soie ; on verrait que le
clair ensoleillement et de la blanche peau et du blanc linon
s'est envolé dans le second état. Et la
même chose est à répéter pour
toutes les planches, et surtout pour ce chef-d'uvre du
clair-obscur, qui a pour titre : Monsieur à
la cuisine, Madame au piano. Un jour, Gavarni, me
parlant de cette lithographie, me disait : «J'ai
trouvé pour cette planche un certain noir qu'il m'a
été impossible de retrouver jamais!»
Beaucoup de ces avant la lettre sont amusantes par les
recommandations, les confidences au crayon ou à la
plume jetées en marge : celle-ci, en haut de
laquelle est écrit le nom de M. Ricourt, le fondateur
de «l'Artiste» porte : Un peu -
très peu plus de ton : celle-là,
faite pour la série inédite, qui a pour titre
LES CARACTÈRES, a inscrit en dessous : Il
faudra mettre ces titres petits et bien gris ;
cette autre, qui est un travestissement, est pleine de
renvois ; indiquant dans le blanc du fond les
infiniment petits détails de couleur du
costume ; cette autre de D'APRÈS NATURE est
toute contournée de chiffres
mathématiques ; cette dernière enfin m'a
été envoyée, avec la suscription :
A mes Goncourt. Et les curieuses et les
rarissimes planches dans les inédites, et surtout
dans les procédés, dans ce temps où
Gavarni était en quête d'un moyen d'intercaler
ses dessins en pleine impression d'un volume, sans recourir
à la traduction d'un graveur. Je vois encore ce petit
homme sec, nerveux, silencieux, nommé Jacquin, cet
avocat devenu inventeur, se glissant sans qu'on
l'annonçât, dans l'atelier de Gavarni, lui
mettant, sans mot dire, sur son chevalet, une planche de
métal, sur laquelle aussitôt l'artiste
crayonnait un bonhomme ; - puis disparaissant comme il
était venu. Du procédé qui
n'était jamais trouvé satisfaisant, une, deux
épreuves revenaient, et c'était tout. Dans ces
rares petits bouts de papier, que Gavarni ne jugeait pas
dignes d'entrer dans son uvre, il en est deux bien
intéressants pour moi. L'un est une tête de
vieillard aux cheveux et à la barbe blanche, autour
de laquelle Gavarni, que cela ennuyait d'en faire plus, pria
mon frère de mettre quelque chose de son cru ;
et mon frère y a dessiné une tête de
femme de profil en madras, et deux têtes de
drolatiques de carnaval, dont l'un porte sur le nez de
grandes besicles. L'autre est une tête d'homme, de
face, à la barbe et aux cheveux incultes, au front
plissé par la contention d'un regard appliqué
et clignotant, au méplat charnu du bout du nez ;
- le portrait le plus ressemblant qui ait été
jamais fait, et sans le vouloir, de Gavarni, du vrai
Gavarni, - par Gavarni.
Aux graveurs sur
pierre fine de la prose
Edmond et Jules de Goncourt.
Un maintenant.. mais toujours double.
Leur ami
THÉOPHILE GAUTIER.
C'est la
mansarde d'étudiant, où mon frère
aimait à travailler, la chambre choisie par lui
pour mourir, et demeurée telle qu'elle
était le lendemain de sa mort, avec le
fauteuil-balanceur dans lequel il se plaisait à
fumer après un morceau de style. Au milieu se
trouve encore cette grande table en bois blanc,
où, sa faible tête appuyée sur les
deux mains, il me lisait, très malade, une page de
son livre préféré, une page des
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE, quand il bégaya un
mot, le répéta, sans pouvoir bien le dire,
et plusieurs fois avec colère, - se leva le front
pâle, chancela. De
certains anniversaires et des jours de tristesse,
où le long passé inoubliable de notre vie
à deux me revient au cur, je monte dans
cette chambre, je m'assois dans le grand fauteuil
près du lit vide ; et dans le recueillement
de la demi-obscurité, et parmi ce que gardent et
vous font retrouver d'un mort bien aimé les choses
de sa chambre mortuaire, je me donne la douloureuse
jouissance de me ressouvenir. Et je le revois, mon bon et
joli frère, quand je le relevai, et que je
l'interrogeai, et que je lui parlais sans qu'il eût
l'air de m'entendre, et que je lui demandais s'il ne me
reconnaissait pas, et enfin qu'il me répondait par
un gros rire moqueur, qui semblait dire : Crois-tu
cela possible ? Puis
quelques instants après, ce cri qui n'avait rien
d'humain, et ces convulsions pendant deux heures,
où la sueur froide de sa tête appuyée
contre ma poitrine traversa mes habits, ma
chemise. Et enfin
cette agonie de cinq jours sans reprendre
connaissance. C'étaient
des élancements qui ressemblaient à des
tentatives d'envolées d'oiseau
blessé ; c'étaient, sous ses draps,
des blottissements épouvantés devant des
visions, auxquelles, une fois, il cria, de sa parole
retrouvée : «Va-t'en!»
c'étaient des tendresses de corps pour d'autres
visions qu'il appelait de ses mains tendues, leur
envoyant des baisers ; c'étaient des
sonorités de phrases tumultueuses, jetées
avec l'air de tête, le ton ironique, le sifflant
mépris d'une intelligence hautaine qui lui
était particulier, quand il entendait une
stupidité ou l'éloge d'une chose
inférieure. Un suprême rêve
délirant, dans lequel revenaient, par moments, la
mimique de son existence vécue, l'action de
soulever des haltères, avec lesquels je fatiguais
ses derniers jours, le geste de mettre son lorgnon, et le
simulacre de faire son métier, d'écrire sur
une feuille de papier. Et
à mesure que les jours, les heures passaient , -
encore vivant, déjà il n'était plus
mon frère, - ses yeux profonds, larmoyants,
ténébreux, son teint enfumé et
doré, le sourire indéfinissable de ses
lèvres violettes, lui donnaient une ressemblance
troublante avec une figure mystérieuse et non
humaine du Vinci, que j'avais vue en Italie, dans un coin
noir de je ne sais quel tableau, de quel
Musée. Le pauvre
cher enfant mort, cette expression disparut ; il lui
remonta alors sur la figure une tristesse terrestre que
je n ai encore vue sur la face d'aucune personne morte.
Sur ce jeune visage, on croyait voir, au delà de
la vie, le désolé regret de l'uvre
interrompu.
Parmi
ces chambres, il en est une, où il y a un lit aux
rideaux fermés, et sur les murs, deux ou trois
eaux-fortes, signées J. G., au milieu
desquelles est accroché l'original et macabre
dessin d'UNE PARISIENNE, portant cette dédicace de
Rops : A MM. Edmond et Jules de Goncourt,
après Manette Salomon.