C A B I N E T   D E   T R A V A I L

 

Tome I, p. 238 sqq.
Au plafond, c'est un enroulement colère de lions de Corée, au milieu d'un champ de pivoines. Se détachant du fond de velours noir, parmi d'énormes fleurs de toutes couleurs, les deux monstres trapus, les yeux injectés de sang, et semblables à une animalité fabriquée dans une rocaille barbare, se contournent dans un ramassement puissant, et foulent la flore éclatante, - tout tissus et hérissés d'ors de tons divers. Ainsi clouée en l'air, elle apparaît comme le noir ciel d'un pays fantastique, cette robe de théâtre du tragédien japonais, dont MM. Sichel ont rapporté en France la terrible et farouche garde-robe (note 1). Le cabinet n'est que livres. Sur les quatre murs, de haut en bas sont rangés des volumes, des volumes à la portée de la main, et qu'un doigt peut atteindre.

Tous ces livres sont des livres du XVIIIe siècle, et je demande au libraire chargé de ma vente, après ma mort, de donner à cette réunion, ce titre, sur son catalogue :

 

BIBLIOTHÈQUE DU XVIIIe SIÈCLE.

Livres, Manuscrits, Autographes, Affiches, Placards.

Ce titre seul peut donner l'idée de mon goût des livres. Il a fallu toujours qu'il s'y mêlât un peu de l'inédit épars dans le manuscrit et l'autographe. Et même dans l'imprimé, le morceau de papier qui n'était pas un livre, et dont je fabriquais un livre, au moins une plaquette, avait pour moi une attache supérieure à celle d'un bouquin vanté. Par exemple, le petit bulletin déposé chez les suisses des hôtels (note 2) pendant la maladie de Louis XV, dans le cartonnage que je lui ai fait faire, m'est plus précieux, m'est plus intime, m'est plus inspirateur, que quelque livre que ce soit du temps. Il en est ainsi pour l'immense lettre d'invitation de Grimod de la Reynière pour le souper du cochon, avec son grand V sur larmes d'argent. Et il en est encore ainsi, pour la collection unique des placards, que le révolutionnaire Vincent faisait de la maison d'arrêt du Luxembourg afficher dans Paris, au mois de frimaire de l'an deuxième de la République française une et indivisible.

Dans ces livres couvrant les murs, la théologie est absente. La jurisprudence manque également, sauf quelques procès curieux pour l'histoire des mœurs, répartis dans les autres divisions, et un exemplaire du TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE, dont il ne manque que cinq ou six numéros. La philosophie n'est guère représentée que par un Helvetius, qui court après une PHILOSOPHIE DE M. NICOLAS, philosophie qui court, elle, après les CONFESSIONS DE Mme (de Fourqueux). La science, avec toutes ses subdivisions, n'a sur mes planches qu'un seul et unique volume, le TRAITÉ DE GÉOMÉTRIE de Sébastien Leclerc 1764, et encore doit-il sa place, là, aux amours qui montent dans les A B C des triangles, aux rustiques paysages de Chedel, aux petites scènes galantes de Cochin , égayant le bas des théorèmes, vrai livre de science à la Fontenelle, et dont tous les bibliophiles voudront, quand ils s'apercevront que c'est un des volumes les plus joliment illustrés du XVIIIe siècle. Et la bibliothèque ne commence qu'avec l'art.

[…]

Tome I, page 342

[…] Ici le mur retourne, et c'est un panneau qu'emplit une bibliothèque de Boule de la première manière du grand ébéniste, et dans laquelle le cuivre seul a un emploi dans l'incrustation de la marqueterie. L'enchevêtrement géométrique des lignes et la complication de l'arabesque sont du goût le plus sévère, et le dessin de métal avec son luisant d'or pâle, en le noir de l'ébène, fait le plus harmonieux effet et le plus sourdement riche. L'histoire de ce meuble est curieuse, comme un symptôme du mépris qu'au temps de la Restauration et du règne des commodes d'acajou, nos grands-parents avaient pour l'ancien mobilier de la France : il était l'armoire que ma mère avait à sa pension, dans sa chambre, quand elle commença à être grande fille. Plus tard il fut restauré par Monbro, malheureusement en ces années, où l'on n'avait pas le sentiment de la réparation historique, et où une baguette de cuivre estampé semblait devoir tenir avec succès la place d'une baguette en bronze doré, mais un jour où la vente d'un livre m'apportera un peu d'argent, je ferai arracher la restauration de Monbro, et remettre le petit meuble en son état ancien.

La bibliothèque de Boule est la boîte par excellence des beaux livres, des belles reliures, faisant ressortir les riantes et lisses couleurs des peaux avec le foncé de ses panneaux, où se répète et revit un rien de la dorure du dos des volumes. Aussi est-ce en cette bibliothèque qu'est la fleur de mes livres. Ce sont les livres illustrés par Boucher, par Gravelot, par Eisen, et parmi lesquels figure un exemplaire en maroquin vert des CONTES DE LA FONTAINE, de l'édition des fermiers généraux, un exemplaire au texte réglé, aux toutes premières épreuves, aux gardes doublées de tabis, aux plats de la reliure chargés d'une riche dentelle ; ce sont de petites raretés comme le voyage en Italie de Mme Lecomte avec les spirituels encadrements à l'eau-forte, par lesquels les galants pensionnaires de l'Académie ont fêté la venue à Rome de la maîtresse de Watelet (note 3) ; ce sont les six volumes in-quarto de l'édition de Molière de 1734, le plus beau et le plus monumental ouvrage, illustré par le XVIIIe siècle ; ce sont de curieux petits manuscrits comme l'ADMINISTRATION DE L'ARGENTERIE, Menus Plaisirs et Affaires du Roi, dont j'ai tiré de si précieux détails pour le mariage de Marie-Antoinette. Il y a là renfermés, un certain nombre de beaux vieux maroquins sanguins, où la patine du temps a mis comme une pourpre sombre, - des bouquins solides et magnifiques qui sont à la fois des outils de travail et des joyaux de musées. Et encore des maroquins, aux armes de personnages célèbres du XVIIIe siècle, des maroquins aux armes de Trudaine de Montigny, de Hue de Miromesnil, du lieutenant de police Sartines, de l'archevêque de Beaumont, de M. de Marigny, du prince de Ligne, du diplomate Cobentzel. Mon ambition avait été surtout de faire une collection spéciale de livres aux armes des Françaises, qui ont été, un tant soit peu, bibliophiles, au siècle dernier, mais je m'y suis pris un peu tard, et au moment où ces livres commençaient à devenir des desiderata de banquiers. Cependant, en ma petite bibliothèque, la duchesse de Gramont retrouverait son exemplaire en maroquin vert de l'HISTOIRE DU THÉÂTRE DE L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE, 1757, et son exemplaire en maroquin rouge de la BIBLIOTHÈQUE DU THÉÂTRE-FRANÇAIS, par le duc de la Vallière ; la comtesse de Provence retrouverait ses deux exemplaires en maroquin rouge, du DICTIONNAIRE PORTATIF DES BEAUX-ARTS, 1759, et des ANECDOTES DRAMATIQUES, par l'abbé Clément, 1775 ; Madame Victoire de France retrouverait son exemplaire en maroquin vert du COURS DE BELLES-LETTRES de l'abbé Batteux (note 4) ; enfin Marie-Antoinette retrouverait son exemplaire des LETTRES JUIVES du marquis d'Argens, de sa bibliothèque du Petit-Trianon, - un exemplaire malheureusement relié en veau. Madame du Deffand, elle! y est rappelée par un exemplaire des CONSIDÉRATIONS SUR LES MOEURS de Duclos, un volume où, selon son habitude, elle a fait imprimer en or, sur le dos, ses chats aimés, ses chats, dont Cochin a gravé pour elle et ses amis, une rare petite estampe en 1746, Madame de Pompadour n'est pas oubliée en le petit meuble. Un numéro de sa bibliothèque repose sur les planchettes, le numéro de la VIE DES PREMIERS PEINTRES DU ROI, par Lépicié, un livre qui est une confession des goûts de la favorite, et d'où se détachent ses trois tours d'or d'un superbe maroquin rouge. Mais un ouvrage pour moi plus précieux, et où l'on a tous les rôles joués et chantés par la comédienne et la virtuose, c'est le RECUEIL DES COMÉDIES ET BALLETS représentés sur le théâtre des Petits Appartements, quatre volumes splendidement reliés en maroquin, disparaissant sous la dorure, un exemplaire qui devait être donné par la favorite à ses familiers ; et après ces deux livres d'art et de théâtre de la marquise, vient un curieux et significatif livre, ayant appartenu à la Du Barry : son Grécourt, où sur le veau du dos, dans les entrelacs de myrte qui courait sur l'argenterie de Lucienne, se lit la fameuse légende : Boute en avant.

Pêle-mêle avec ces livres, sont nos livres à nous, les exemplaires choisis de nos romans, de nos études d'histoire, tirés sur peau de vélin, sur chine, sur papier de Hollande, et habillés comme des enfants qu'on aime, et signés d'un J et d'un E entrelacés, ciselés sur la tranche.

Que je plains les lettrés qui ne sont pas sensibles à la séduction d'une reliure, dont l'œil n'est pas amusé par la bijouterie d'une dorure sur un maroquin, et qui n'éprouvent pas, en les repos paresseux de l'esprit, une certaine délectation physique à toucher de leurs doigts, à palper, à manier une de ces peaux du Levant si moelleusement assouplies! La reliure française a été, de tout temps, un art, dont les adeptes ont fait preuve d'une adresse charmante, et c'est aujourd'hui peut-être le seul art industriel, où se soit conservée la main d'œuvre des choses exquises façonnées par les artisans-artistes du XVIe siècle. Mais, il faut le dire de suite, cet art ne supporte pas la médiocrité : rien ne ressemble moins à une reliure supérieure qu'une reliure à bon marché, et l'assemblage de cahiers de papier imprimé entre deux cartons, enfermés dans une peau, en un tout homogène et parfait, un emboîtement qui semble fusionné dans un moule, n'est obtenu, n'est réalisé que par les relieurs qu'on paye très cher. Les grands charmeurs que les Trautz-Bauzonnet, les Capé, les Lortic, les Duru, les Marius! Je sais qu'il existe des fanatiques du nom de Bauzonnet qui ne veulent que des Bauzonnet, qui vont jusqu'à faire casser, sur les livres qu'ils achètent, les reliures de ses plus illustres confrères ; moi, je l'avoue, je trouve que, malgré la conscience de son travail et la solidité des dorures, ses reliures ont toujours un aspect un peu vieillot, un peu restauration, et mes reliures d'affection sont des reliures de Capé et de Lortic. Le vieux Capé était inimitable pour la résurrection des reliures riches du XVIIIe siècle et de leurs arabesques fleuries. Je possède une reliure des MAÎTRESSES DE LOUIS XV, exécutée par lui dans la dernière année de sa vie, qui est un vrai chef-d'œuvre de goût et d'imitation intelligente. Mais pour moi, - quand il est dans ses bons jours, - Lortic, sans conteste, est le premier des relieurs. C'est le roi de la reliure janséniste, de cette reliure toute nue, où nulle dorure ne distrait l'œil d'une imperfection, d'une bavochure, d'un filet maladroitement poussé, d'une arête mousse, d'un nerf balourd, - de cette reliure où se reconnaît l'habileté d'un relieur ainsi que l'habileté d'un potier dans une porcelaine blanche non décorée. Nul relieur n'a, comme lui, l'art d'écraser une peau, et de faire de sa surface polie la glace fauve qu'il obtient dans le brun d'un maroquin La Vallière ; nul, comme lui, n'a le secret de ces petits nerfs aigus, qu'il détache sur le dos minuscule des mignonnes et suprêmement élégantes plaquettes que lui seul a faites. Lortic est encore sans pair et sans égal pour jeter des fleurs de lis sur le plat d'une reliure, et la reliure de mon HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE, où sur le semis d'or ressaute, dans le maroquin rouge , le profil d'argent d'une médaille de la Dauphine, est une reliure qui peut tenir à côté des plus parfaits ouvrages des relieurs anciens.

Mais, pour ces livres sortis de nous, j'ai voulu mieux encore que des papiers extraordinaires, que des reliures splendides ; j'ai cherché à les rendre dignes des enchères des ventes futures, par l'adjonction de dessins originaux, de gravures rares, d'autographes, d'émaux, faisant, de ces affectionnés exemplaires d'auteur, des espèces de bibelots. Ainsi LA LORETTE étale pour frontispice une académie de femme à l'écriteau de location : un des plus jolis et des plus spirituels petits dessins de Gavarni. HENRIETTE MARÉCHAL renferme : 1° une aquarelle de Gavarni pour le costume de Mlle Ponsin en muse de carnaval ; 2" une lettre du dessinateur avec un croqueton apportant un changement à la coiffure ; 3° les vers autographes de Théophile Gautier écrits de cette petite écriture fine, menue et comme gravée. LA FILLE ÉLISA est illustrée d'une eau-forte de François Flameng, tirée à deux ou trois exemplaires. MANETTE SALOMON a, encastrés dans les plats de sa reliure, deux merveilleux émaux de Popelin, représentant Manette, vue de face et de dos sur la table à modèle, et délicatement modelée dans l'or du métal, en sa serpentine nudité.

Parmi ces livres, il est un manuscrit qui m'est surtout cher : un cahier de notes prises en Italie, où les croquis s'entremêlent avec l'écriture, où une poupée antique du Vatican succède à la lampe qui a fait dire à Galilée : «E pur si muove» , et où une aquarelle de la place de Bologne, donne une idée du tempérament de peintre de mon frère et de son talent d'aquarelliste.

Sur l'attique de la bibliothèque de Boule, entre les reflets profonds de bronzes sombres, un Amour charnu, aux yeux bandés, aux petites ailes frémissantes et recroquevillées, enferme dans un filet le globe du monde, et l'aimable statuette de Mayence détache ses chairs, pâlement rosées, du bleu pâle d'un long et fluet vase bleu turquoise, mettant sur ce haut de meuble, frappé toute la journée de lumière, l'opposition et l'accord glaceux des deux plus tendres colorations de la porcelaine de l'Occident et de l'Orient.

[…]

 

Tome I
page 355
Mais je crois au fond que le collectionneur chez moi ne doit rien aux ascendances, et qu'il a été créé uniquement par l'influence d'une femme de ma famille. En ces temps, qui remontent à l'année 1836, un de mes oncles possédait une propriété à Ménilmontant, une grande habitation en forme de temple, avec un théâtre en ruine, au milieu d'un petit bois : l'ancienne petite maison donnée par un duc d'Orléans à Mademoiselle Marquise. L'été, ma mère, ma tante et une autre de ses belles-sœurs, dont le fils, l'un de mes bons et vieux amis, est aujourd'hui ministre plénipotentiaire de France en Bavière, habitaient, toute la belle saison, cette propriété : les trois ménages vivant dans une espèce de communauté de tout le jour. Moi j'étais à la pension Goubaux, et tous les dimanches où je sortais, voici à peu près quel était l'emploi de la journée : Vers les deux heures, après un goûter qui était, je me rappelle, toujours un goûter de framboises, les trois femmes, habillées de jolies robes de mousseline claire, et chaussées de ces petits souliers de prunelle, dont on voit les rubans se croiser autour des chevilles, dans les dessins de Gavarni de «la Mode », descendaient la montée, se dirigeant vers Paris. Un charmant trio que la réunion de ces trois femmes : ma tante, avec sa figure brune pleine d'une beauté intelligente et spirituelle, sa belle-sœur, une créole blonde, avec ses yeux d'azur, sa peau blanchement rosée et la paresse molle de sa taille ; ma mère, avec sa douce figure et son petit pied. Et l'on gagnait le boulevard Beaumarchais et le faubourg Saint-Antoine. Ma tante se trouvait être, à cette époque, une des quatre ou cinq personnes de Paris, enamourées de vieilleries, du beau des siècles passés, des verres de Venise, des ivoires sculptés, des meubles de marqueterie, des velours de Gênes, des points d'Alençon, des porcelaines de Saxe. Nous arrivions chez les marchands de curiosités à l'heure où, se disposant à partir pour aller dîner en quelque «tourne-bride» près Vincennes, les volets étaient déjà fermés, et où la porte seule, encore entre-bâillée, mettait une filtrée de jour parmi les ténèbres des amoncellements de choses précieuses. Alors c'était, dans la demi-nuit de ce chaos vague et poussiéreux, un farfouillement des trois femmes lumineuses, un farfouillement hâtif et inquiet, faisant le bruit de souris trotte-menu dans un tas de décombres, et des allongements, en des recoins d'ombre, de mains gantées de frais, un peu peureuses de salir leurs gants, et de coquets ramènements du bout des pieds chaussés de prunelle, puis des poussées, à petits coups, en pleine lumière, de morceaux de bronze doré ou de bois sculpté, entassés à terre contre les murs… Et toujours au bout de la battue, quelque heureuse trouvaille, qu'on me mettait dans les bras, et que je portais comme j'aurais porté le Saint-Sacrement, les yeux sur le bout de mes pieds et sur tout ce qui pouvait me faire tomber. Et le retour avait lieu dans le premier et expansif bonheur de l'acquisition, faisant tout heureux le dos de trois femmes, avec, de temps en temps, le retournement de la tête de ma tante, qui me jetait dans un sourire : «Edmond, fais bien attention de ne pas le casser!»

Ce sont certainement ces vieux dimanches qui ont fait de moi le bibeloteur que j'ai été, que je suis, que je serai toute ma vie.

TOME II 

 

CABINET DE TRAVAIL

(Suite)

 

Tome II, p. 1 sqq.

Après la cheminée, le mur reprend avec la littérature, avec la poésie.

Avouons-le franchement, la poésie du temps ne vaut quelque chose que par les estampes des dessinateurs qui l'ont illustrée. Parlons donc des poètes à images.

C'est en première ligne Dorat et ses Baisers et ses Fables, et ses petits poèmes, avec ses illustrateurs ordinaires, Eisen et Marillier.

Puis, prenant au hasard dans la rangée de livres, il nous tombe sous la main la «Pucelle d'Orléans», avec les figures de Gravelot ; les insipides «Héroïdes» de Blin de Sainmore à la pompeuse illustration ; les trois volumes des «A-propos de société», où Moreau a fait tenir de si charmantes sociétés dans des carrés, grands comme une carte de visite ; les «Saisons» de Saint-Lambert, avec les figures de Leprince et les en-tête de Choffart ; «Mon Odyssée», décorée de dessins de Desfriches, gravés par Cochin, qui a dessiné incontestablement les figures des dessins ; le rare petit poème, intitulé : «les Bienfaits du Sommeil», dont les Moreau sont si finement gravés par De Launay ; les «Historiettes ou nouvelles en vers», par M. Imbert, dont le titre est à la fois dessiné et gravé par Moreau ; les «Idylles» de Berquin, aux mièvres petites images, se payant aujourd'hui un prix si déraisonnable ; le «Temple de Gnide» mis en vers par Colardeau, avec les estampes d'après Monnet ; les «Amusements d'un Convalescent», dont le frontispice de Gravelot est la merveille des frontispices passés, présents et à venir ; les «Quatre Heures de la toilette des Dames», poème dédié à la princesse de Lamballe, et princièrement illustré de vignettes et de culs-de-lampe de Leclerc ; enfin un exemplaire des «Chansons de la Borde», en veau, il est vrai, mais payé 25 francs, et chez Sieurain, - il y a trente ans. Gardons-nous de passer sous silence, parmi ces livres; l'édition de 1760, des «Poésies de M. Sedaine», qui renferme le rare et artistique portrait du poète et de l'ami, gravé par Gabriel de Saint-Aubin.

Et n'oublions pas encore les méchants vers badins du JOUJOU DES DEMOISELLES, aux deux titres dessinés par Eisen, et dont chaque page a un en-tête gravé ; et les méchants vers polissons du BIJOU DE SOCIÉTÉ ou l'Amusement des Grâces, A Paphos, l'An des plaisirs : petits volumes, au texte gravé, aux eaux-fortes maladroites.

Mais il faut encore donner place ici à ces almanachs chantants, qui font rage aujourd'hui, à ces almanachs illustrés de minuscules vignettes anonymes, mais souvent spirituelles, et qui s'appellent de ce titre : CALENDRIER DE PAPHOS, ou bien de cet autre : LA FLEUR DES PLAISIRS, Étrennes chantantes à la mode, dédiées aux Grâces, enrichies de figures, et suivies du gazetier chantant avec tablettes économiques, Perte et Gain, petit secrétaire à l'usage des dames. Chez le sieur Desnos.» L'un de ces petits volumes intitulé : LES DÉLICES DE CÉRÈS, contient des vues de promenades, des bals de Paris, du Salon de peinture.

Après les poésies, les romans. Ils sont nombreux, les romans, et nombreux dans tous les genres. J'en cite, un peu au hasard, quelques-uns :

«LA VIE DE MARIANNE, ou les Aventures de madame la comtesse de *** par M. de Marivaux» : un roman publié en 1731, en ces années où la critique professait que, seules, les aventures de la noblesse pouvaient intéresser le lecteur, et où l'auteur avait le courage de dire dans sa préface : «Il y a des gens qui croient au-dessous d'eux de jeter un regard sur ce que l'opinion a traité d'ignoble, mais ceux qui sont un peu plus philosophes, qui sont un peu moins dupes des distinctions, que l'orgueil a mis dans les choses de ce monde, ces gens-là ne seront pas fâchés de voir ce que c'est que l'Homme dans un cocher, et ce que c'est que la Femme dans une petite marchande.»

De Crébillon fils, les éditions originales du HASARD DU COlN DU FEU et de LA NUIT ET LE MOMENT, ces analyses parlées, et dans la langue la plus subtile qui soit, des mouvements de l'âme de l'homme et de la femme du temps, ces jolies et spirituelles révélations de l'infiniment secret des tentations des sens et des caprices de cervelle de la créature des vieilles civilisations, ces petits romans de génie qui, un jour, prévaudront sur tout le fatras officiel du temps, et auxquels M. Villemain n'a pas même accordé l'honneur de nommer leur auteur, dans son «Cours de littérature du dix-huitième siècle» .

Et les romans philosophiques, parmi lesquels est un exemplaire d'IMIRCE, ou LA FILLE DE LA NATURE, 1764, par Dulaurens, un exemplaire aux armes et aux initiales de Groubentall, l'ami et le collaborateur de Dulaurens, avec une grande note de sa main, nous apprenant que l'auteur du livre était encore en prison le 5 juillet 1790, et que sa captivité l'avait rendu fou. Et les romans historiques ou plutôt demi-historiques, dont un des plus curieux est: «MÉMOIRES DU CHEVALIER DE RAVANNE, page de S. A. le duc régent et mousquetaire, Londres 1781», quatre petits volumes Cazin, reliés en maroquin rouge.

Et les romans militaires nous renseignant sur la vie des garnisons et des camps, et nous initiant aux conquêtes du soldat en France et à l'étranger, comme les : «EXPLOITS MILITAIRES ET GALANTS des officiers de l'armée de France, en Allemagne… Amsterdam, 1742», ou comme : «L'ACADÉMIE MILITAIRE, ou les Héros subalternes, Amsterdam 1777», quatre volumes ornés de vignettes, que je crois de Lepaon.

Et les romans de mœurs, où dans le tas je retire : «LE NOVICIAT DU MARQUIS de ***, ou l'Apprentif devenu maître à Cythère, avec l'approbation de Vénus, 1747» , petit roman rare qui raconte joliment les timidités et les embarras ingénus d'un premier amour ; L'AMOUR DÉCENT ET DÉLICAT, ou le Beau de la galanterie. A la Tendresse, chez les Amans, 1760 ; LES SPECTACLES NOCTURNES, Londres 1756, donnant des détails sur la vie des petites maisons ; «LE SOUPÉ, ouvrage moral. Londres», roman qui a toute la charmante désinvolture d'un style aujourd'hui perdu  LES DIALOGUES MORAUX d'un petit maître philosophe et d'une femme raisonnable, Londres 1774 » , dialogues descendant des dialogues de Crébillon fils ; LES SUCCÈS D'UN FAT, 1764, pourtraiturant l'homme auquel les femmes font la cour, et auquel elles sont reconnaissantes de l'honneur qu'il leur fait de publier , qu'il les a conquises ; LA JOLIE FEMME, ou LA FEMME DU JOUR, 1769, avec son coquet titre, dont l'encadrement enferme une table à toilette ; LA PARISIENNE EN PROVINCE, 1769, petit livre rendant l'étonnement naïf de la femme de la capitale devant cette nature de campagne, où il n'y a pas le moindre boulingrin, et qui dit, à l'aspect de paysans conduisant une charrue : «Ah! ils labourent, je m'en étais un peu doutée ; voilà donc le labourage! Il y a si longtemps que j'étais curieuse de voir labourer! «LES LAURIERS ECCLÉSIASTIQUES, ou Campagnes de l'abbé T***. A Luxuropolis. De l'Imprimerie du clergé, 1777», récit voluptueux et espiègle par un petit-collet, de la défaite de soubrettes possédant de l'éducation et l'ensemble de visage le plus frais, de marquises au pied de la délicatesse la plus achevée, de présidentes bien en chair, d'adorables duchesses ayant le diable au corps ; L'ANNÉE GALANTE, ou les Intrigues secrètes du marquis de L***, 1785», roman fabriqué avec les aventures de l'Étorière, officier aux gardes ; «LA MORALE DES SENS, ou l'Homme du siècle. Extrait des Mémoires de M. le Chevalier de Bar***, rédigés par MM… D. M., Londres, 1792», avec une préface que Béranger semble avoir lue : «Un palais succède à ton taudis : te souviendras-tu alors de nos petits soupers tête à tête, de notre amour, de nos plaisirs. Je dirai, en voyant ta nouvelle métamorphose : Quand j'aimais Babet, nul mortel n'était plus heureux que moi : nous ne possédions que notre amour, et nous n'avions rien à désirer. Quand sa bouche me disait : Je t'aime, son cœur en palpitant me le jurait d'une manière plus touchante. Comme tout est changé!… quel luxe! quel fracas! Dis-moi, friponne, quand tu seras Émilie, oublieras-tu l'amant de Babet ?»

Deux romans se distinguent de tous ces romans. Le premier, c'est ANGOLA, qui fait deux si ravissants petits volumes, dans l'édition de 1751, ornée des vignettes d'Eisen. Indépendamment de son style alerte et comme pirouettant sur un talon rouge, de sa jolie petite observation ironique à la façon d'un sourire de grande dame, indépendamment de ses croquetons sémillants, ce livre est un document curieux pour l'histoire de la langue ; le soulignement de son italique nous conserve tous les néologismes, toutes les phrases que les puristes de 1750 ne voulaient pas accepter, et qui font aujourd'hui partie de la langue courante, parlée par tous. Les puristes de notre temps croiront-ils qu'on regardait alors, comme une audace de dire : chercher chicane, raconter d'un ton lamentable, l'air consterné, chanter à faire peur, caresser son jabot, être exactement informé, une attitude singulière, des devoirs pénibles, railler sans miséricorde, les fondements d'un édifice, les contes dont on berce les petits enfants, tourner la cervelle, crever des chevaux de poste, toucher cette corde, langage entortillé, cavalièrement, rompre la glace, rien de si absurde, lutiner, mauvaise plaisanterie, passion malheureuse, prendre comme à tâche, ces sortes de conjectures, affaire arrangée, taire la bégueule, manège habile, quel enfantillage, suer à grosses gouttes, etc.

Le second roman a pour titre : «THÉMIDORE ; à la Haye, aux dépens de la Compagnie, 1745», attribué à Godard d'Aucour, le fermier général : une peinture vraie du caractère général de la fille d'alors, peinture bien plus vraie que celle de l'abbé Prévost dans «Manon Lescaut» qui a dû sa fortune sans exemple à un côté de sentimentalité moderne, n'existant pas le moins du monde chez les impures du dix-huitième siècle. 

Puis ce sont presque tous les romans de Rétif de la Bretonne, au milieu desquels se trouve un exemplaire broché de la PAYSANNE PERVERTIE avec les figures, avant les noms des dessinateurs et graveurs ; et un exemplaire du NOUVEL ABAILARD, sur papier de Hollande, qui serait, d'après M. Paul Lacroix, le seul exemplaire connu d'un roman complet sur ce papier, du romancier.

Et encore le rarissime roman de Sénac de Meilhan, qui a pour titre : L'ÉMIGRÉ publié par M. de MEILHAN, ci-devant intendant du pays d'Aunis de Provence, Avignon et du Hainaut, et intendant général de la guerre et des armées du Roi de France. A Brunswick : Chez P. Fauche et compagnie, 1797, roman in-12 en quatre volumes, ornés d'estampes dessinées par Du Pré, et gravées par Benet, Salomon, Wagner, Dornsted.

Terminons cette bibliographie romancière à vol d'oiseau par la liste des célèbres romans du dix-huitième siècle, avec l'illustration qu'en ont faite les dessinateurs et graveurs contemporains : l'édition de 1756, de «Manon Lescaut» avec les vignettes d'Eisen ; l'édition de 1764, de la «Nouvelle Héloïse», avec les vignettes de Gravelot ; l'édition de 1772 du «Diable amoureux» de Cazotte, avec les figures où l'habile Moreau a si bien contrefait le dessin enfantin de l'homme de génie, trouvé dans une auberge par l'auteur ; l'édition grand in-octavo de 1776, des Confessions du comte de *** par Duclos, avec les figures de Desrais ; l'édition de 1796 des «Liaisons dangereuses» ; le terrible roman de Laclos, avec les estampes de Monnet, de Fragonard fils, de mademoiselle Gérard ; l'édition de l'an VI des «Amours de Faublas» avec les vignettes de Marillier, de Monnet, de Monsiau, de Dutertre, de Demarne, de mademoiselle Gérard ; l'édition de l'an XIII de «la Religieuse» avec les cinq figures de Le Barbier. Quant aux nouvelles et aux contes, je ne citerai que les «Contes moraux» de Marmontel, dont l'édition de 1765, est peut-être, à l'heure présente, le moins cher des livres illustrés, quoique ce soit celui qui contienne les plus charmants et les plus amusants Gravelot, pris sur la vie contemporaine.

 

 

T. II, p. 9
Ici, laissant de côté un certain nombre de séries, je vais droit aux livres sur les mœurs.

Tout d'abord les ouvrages sérieux comme le livre de Toussaint, intitulé : LES MŒURS, 1768, ou comme : «L'ÉCOLE DE L'HOMME, ou Parallèle des portraits du siècle et des tableaux de l'Écriture sainte, 1752», une espèce de La Bruyère très inconnu du dix-huitième siècle, et qui a, en tête de sa première partie, une clef de ses portraits.

A la suite de ces deux traités dogmatiques, les ouvrages suivants : «LES MŒURS DE PARIS, par M.L.P.Y.E. Amsterdam, 1747» ;«le TABLEAU DU SIÈCLE, par un auteur connu. Genève, 1759» ; «ESSAI SUR LE CARACTÈRE et les mœurs des François comparées à celles des Anglois. Londres, 1776.»

Puis les petits livres, où la peinture des mœurs est relevée d'une forte pointe d'ironie, petits livres un peu trop méprisés de notre siècle, et qui contiennent cependant pas mal de l'alerte et vif esprit français du temps : «l'Apologie de la frivolité, 1750» ; «les Ridicules du siècle, 1752» ; «le Livre à la mode, 1760», et les autres livres de Carraccioli ; «la Berlue, 1760» ; «l'Inoculation du bon sens, 1761» ; «la Philosophie à la grecque, 1772» ; le Livre à la mode, dont son auteur, le chevalier des Essarts, fait ce piquant portrait de l'officier petit-maître : «Un simple uniforme de drap propre, de grosses bottes soutenues par un talon de trois bons pouces, des éperons aussi clairs que la garde de l'épée, une chemise à manchettes unies, un chapeau retapé à la militaire, les cheveux en queue et une simple boucle ; ajoutez à tout cela un col noir, et une épée dont la lame est de défense. Est-ce là l'habillement, la façon de se mettre d'un officier ? Eh fi! on a l'air trop soldat. Un officier petit-maître a bien plus de goût. Il lui faut autant de papillotes qu'il a de cheveux, une bourse à la françoise, ou au moins une petite queue ensevelie dans trois livres de poudre appliquées avec art, des manchettes à dentelles, des bas de soye, des souliers à talon rouge et surtout une épée à la françoise ; le chapeau.…! cet article m'embarrasse un peu… ce n'est pas un chapeau, il n'en a pas la forme ; ce n'est pas un bonnet, il n'en a pas la matière ; c'est un zest, un soupçon, une idée, un rien fait en forme de ce je ne sais quoi sur lequel est attaché trois petits morceaux de plumet, et on porte sous le bras cette singulière invention.»

Mais parmi tous ces livres et bien d'autres encore, les deux chefs-d'œuvre du genre sont : LE PAPILLOTAGE, 1767 , et la BIBLIOTHÈQUE DES PETITS- MAITRES, ou Mémoires pour servir à l'histoire du bon ton et de l'extrêmement bonne compagnie. Au Palais-Royal, chez la petite Lolo, marchande de galanteries, à la Frivolité, 1762.

Dans cet ordre d'écrits au persiflage quintessencié, au joli babil littéraire, tout plein de tours et de voltes de phrases, exécutés avec une prestesse singulière, un abbé, l'abbé Coyer, a écrit un livre qui mérite sa place parmi les plus délicates et les plus incisives ironies : ce sont les BAGATELLES MORALES, et je ne connais rien, dans notre langue, d'une impertinence de style plus grand seigneur, que sa «Lettre à une dame anglaise» qui, dans l'édition originale publiée séparément, porte le titre : Lettre à une jeune dame nouvellement mariée.

Vient le tour des petits croquis satiriques d'une maladie du jour, d'un éphémère goût de la nation, de n'importe quoi enfin, d'un jeu à la mode aussi bien que d'un jubilé, et aussi bien d'un jubilé que de l'approche d'une comète. Les vapeurs sont prises à partie dans la PHILOSOPHIE DES VAPEURS, 1774, qui se raille agréablement de la sensibilité vaporeuse, née dans ce siècle de philosophie et de santé délabrée, où la Faculté vient de mettre un fort de la Halle au bouillon de poulet et à l'eau de tilleul. L'anglomanie de nos pères est moquée dans le PRÉSERVATIF CONTRE L'ANGLOMANIE, 1757, où l'auteur, après avoir plaisanté un moment, déclare que nos draps sont de meilleur user et plus maniables que les draps ang1ais, et établit la supériorité de nos teintures, de nos glaces, de notre argenterie, auprès de laquelle l'argenterie anglaise n'offre que des morceaux vilainement et archaïquement filigranés.

[…]

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Tome II, p. 15 sqq.
Quant aux femmes de la société, parmi tous les documents qui peignent le désordre de la vie de la plupart de ces femmes, le relâchement des liens du mariage, la facilité des liaisons éphémères, je me bornerai à donner les titres de ces trois pièces réunies dans un volume : L'ISLE DE LA FÉLICITÉ, HISTOIRE DE LA FÉLICITÉ, FORMULAIRE ET CÉRÉMONIAL en usage dans l'ordre de la Félicité avec un dictionnaire des termes de marine, usités dans les escadres et leur signification en françois, 1745 : trois pièces qui sont l'historique, les statuts et le vocabulaire d'une Société du moment, dont les affiliés faisaient brusquement l'amour, quand ils se rencontraient.

Et tant de maris trompés pendant tout le siècle, et tant d'enfants adultérins, amenaient, aux premières années de la Révolution, ces terribles et bien souvent calomnieux dénombrements, imprimés et criés dans la rue, et qui s'appellent : ASSEMBLÉE de tous les bâtards du royaume, - PROCÈS-VERBAL ET PROTESTATIONS de l'assemblée de l'ordre le plus nombreux du royaume, - SECOND PROCÈS-VERBAL de l'assemblée de l'ordre le plus nombreux du royaume tenue à la plaine de Longs-Boyaux. A Concornibus, de l'imprimerie Kornemanique, rue des Cornards, 1789, - et enfin, NOUVELLE ASSEMBLÉE des notables cocus du royaume, en présence des favoris de leurs épouses. A Paris, l'an premier de la Liberté, brochure dans laquelle le rédacteur donne la liste de tous les prétendus amants de la femme, et où, il lui faut rendre cette justice, il ne ménage pas plus l'honneur du tiers état que celui de la noblesse. A la suite des livres sur la femme et l'amour, les livres sur la prostitution, dont j'ai fait une collection assez difficile à réunir aujourd'hui.

D'abord les traités du temps, contenant une historique de la prostitution, comme le CODE DE CYTHÈRE ou lit de justice d'amour, 1746, comme le CODE OU NOUVEAU RÈGLEMENT sur les lieux de prostitution, 1775, se terminant par une réglementation utopique que reprendra Rétif de la Bretonne dans son «Pornographe». Dans cette catégorie de livres, il n'y a que les «DOLÉANCES D'UN AMI DES MŒURS, qui émettent des idées réalisables, pratiques, mais c'est un ensemble de mesures draconiennes, dont ne pouvait et ne pourra jamais vouloir la corruption d'une vieille civilisation.

Les ordonnances de police concernant les femmes de débauche, dont une à la date du 6 novembre 1778, leur fait «très expresses inhibitions et défenses de raccrocher dans les rues, sur les quais, places et promenades publiques, et sur les boulevards de cette ville de Paris, même par les fenêtres : le tout sous peine d'être rasées et enfermées à l'Hôpital, même en cas de récidive, de punition corporelle.»

Les livres documentaires sur la matière, dans des genres différents, tels que : LES CAUSES DU DÉSORDRE PUBLIC, par un vrai citoyen, 1784, qui comptent à Paris 60 000 filles de prostitution, auxquelles il faut ajouter 10 000 privilégiées, et tels que : REPRÉSENTATIONS à Monsieur le Lieutenant-Général de Police de Paris, sur les courtisanes à la mode et les demoiselles du bon ton à Paris, De l'Imprimerie d'une société de gens ruinés, par les femmes, 1762, représentations qui disent qu'au commencement de l'année 1760, il y avait, chez les notaires de Paris, vingt-deux mille contrats de rente constituées, tant petits que grands, assurant un revenu annuel d'au moins dix millions aux courtisanes de la capitale.

Les rapports de police, ces morceaux de biographie si exacts, dont on trouve des fragments dans la «Police Dévoilée» de Manuel, dans la «Chronique Scandaleuse», dans les «Souvenirs et Mélanges» de M. de Rochefort, dans la «Revue Rétrospective», et dont une partie a été publiée dans le volume ayant pour titre : «Journal des Inspecteurs de M. de Sartine», et encore dans la «Revue Anecdotique» ; ces rapports de police ont pour complément les deux rares volumes in-octavo, publiés en 1790  : LA CHASTETÉ DU CLERGÉ DÉVOILÉE, ou Procès-verbaux des séances du clergé chez les filles de Paris, trouvés à la Bastille.

Il y a encore un peu de biographie vraie de ces femmes dans la CHRONIQUE ARÉTINE, Caprée 1789 , cette collection de scandaleuses monographies galantes, qui devait comprendre toutes les femmes de la grande et de la petite prostitution, mais dont seulement une livraison a paru, contenant les vies de Dervieux, Sainte-Amaranthe, Chouchou, Leblanc, etc.

Un recueil manuscrit de «Lettres secrètes, année 1783», que je possède, et sur la première page duquel il y a écrit : «Monsieur Naigeon, ami de Diderot, tenait ce manuscrit de Grimm», renferme nombre de détails sur les filles des maisons de prostitution, et particulièrement de la Liébaut. Et sous la rubrique «Histoire des passions», le gazetier raconte les singulières amours du fermier général Mercier avec Agathe, de l'architecte Bourgeois avec Euphrosine et Jeannette, et il indique la maison, rue Maubuée, où Rousseau se faisait «fouetter pour son petit écu», et il parle de la manie amoureuse du vieux Beaujon, qui prenait son plaisir à être emmaillotté, et à prendre la bouillie des mains de nymphes au jupon court.

Viennent ici les ouvrages spirituels, qu'il faut lire cependant : les LETTRES DE LA FILLON, 1751, la CORRESPONDANCE DE MADAME GOURDAN, 1784, et les CANEVAS DE LA PARIS ou Mémoires pour servir à l'histoire de l'hôtel du Roulle. Ce dernier in-douze mérite qu'on s'y arrête un moment. Il nous montre la maison de prostitution de l'aristocratie et de la finance, avec sa file de carrosses à la porte, sa cour d'honneur, ses remises, ses écuries, son grand salon aux fenêtres ouvertes sur un parterre de fleurs, ses boudoirs aux peintures voluptueuses, ses dégagements, et là dedans la maigre et couperosée Paris (note 5), ayant à ses côtés la Fatime et la Richemont. Il nous donne aussi une liste curieuse, la liste authentique, «des filles roulantes au Palais-Royal» en plein dix-huitième siècle, et qui étaient : la Boismilon, la Dalais, la Mortagne, la Petit, les deux Raton, la Jacquet, la Boufreville, la Dupont, la Delécluse, la Vitry, la Blanchard, la Delaunay, la Pichard , la Duvergier, la Deschamps, la Langlois, la Beaumont, la Désiré; la Dupuis, la Carville, la Rochebrune, la Valois.

C'est maintenant le tour des petits poèmes spéciaux, des «Réclusières de Vénus, 1750», des «Très Humbles Remontrances adressées à Monseigneur le Controleur Général, par les Filles du monde», du «Brevet d'apprentissage d'une fille de mode, 1769», du «Testament d'une fille d'amour mourante, 1769 », des «Sultanes nocturnes contre les réverbères», 1788», des «Ambulantes à la brune contre la dureté des temps, 1789» : méchants poèmes, détestables vers, qui fournissent une touche de couleur locale, un détail, une expression : c'est: ainsi que les «Ambulantes» ont conservé la jolie phrase, avec laquelle les filles attaquaient dans la rue le passant : Petit cœur, petit roi.

Et nous voici arrivés aux romans qui sont tous le même : le saut d'une fille de la bergame et de la coiffeuse au damas et au coiffeur, et dont les moins mauvais sont : «MADEMOISELLE JAVOTE, histoire morale et véritable», «HISTOIRE NOUVELLE DE MARGOT DES PELOTONS, 1775», l'exemplaire de Pixérécourt, «Margot la Ravaudeuse, 1777», et enfin l'introuvable «HISTOIRE DE MADEMOISELLE BRION, DITE COMTESSE DE LAUNAY, honnête P… Imprimée aux dépens de la Société des filles du bon ton, 1783 » (note 6).

La Révolution favorise la publication d'une brochure vraiment intéressante pour l'histoire du personnel du Palais-Royal, et de la génération des filles qui succèdent aux filles citées dans «les Canevas de la Paris» . C'est la REQUÊTE adressée à Monseigneur le duc d'Orléans par les demoiselles de Launay, Latierce, Labacante et autres pour obtenir l'entrée du Palais Royal qui leur a été interdite. Cette brochure nous donne les noms des abbesses en renom, la Langlois, la Masson, la Labady, [la] Destival, la Macarre, et, avec les matrones, les signalements des prostituées populaires. La Latierce : figure fine, lèvres rosées, taille svelte, pied pointu, cheveux bruns ; front large, main délicate. La Bacchante, baptisée ainsi à cause de sa ressemblance avec une figure de bacchante, exposée au Salon : figure agaçante, jambe leste, chute de taille admirable. La Saint-Maurice : ton badin, figure vive, œil étincelant, voix charmante, démarche fière. Thévenin, dit l'As de Pique : œil bleu, figure large, nez long, gorge plate ; et à la suite de ces coryphées de la prostitution, la Blondy, la Delorme à la tête de Maure, la Delorme à la tête de mouton, la Duhamel, Victoire Gobet, la du Have la Blonde Élancée.

Et, en ces années révolutionnaires, avec l'accroissement de la prostitution amené par la misère, par la ruine de beaucoup de travaux de femmes, et même par la fermeture des couvents, Paris est inondé de brochurettes et de feuilles volantes relatives aux filles. Ce sont les : «Doléances des femmes publiques», les «Lettres de ces dames à monsieur Necker», «l'Arrêté des demoiselles du Palais-Royal, confédérées pour le bien de leur chose publique», la «Ressource qui reste aux demoiselles du Palais- Royal», «l'Œuf de Pâques des demoiselles du Palais-Royal au Clergé», les «Très sérieuses Remontrances des filles à Messieurs de la Noblesse» ; petits factums plaisants, où le monde du Camp des Tartares pleure la diminution des revenus de la noblesse et du clergé. La brochurette la plus rare est : LA GEN PLEURS, ornée d'une figure libre, et classée comme un pamphlet contre Marie-Antoinette (note 7), et qui n'est, dans une langue à la Grécourt, que la lamentation du chœur des filles du Palais-Royal sur leur détresse.

Le titre de cette dernière brochure vous dit le caractère des brochures pornographiques du temps, elles n'ont plus le langage, rien que galant, des livres du dix-huitième siècle, le Père Duchêne a fait son entrée dans la langue de l'amour, et nous avons un terrible spécimen de ce style, dans DOM BAUX ÉTATS GÉNÉRAUX où l'auteur, sous le voile d'un beau zèle pour le bien public et l'accroissement de la population, bougrifie de la manière la plus ordurière. Et c'est la même langue dans l'ORDONNANCE DE POLICE de Messieurs les Officiers et Gouverneur du Palais-Royal, qui fixe le droit et honoraires attachés aux fonctions de filles de joye de la ville. Faut-il aussi parler, à propos des imprimés de ce genre, de l'ALMANACH DES HONNÊTES FEMMES, qui, sous l'invocation de la fête du Bidet, inscrit des noms de femmes de la société à côté de noms de prostituées. Car, à l'heure des haines politiques, la brochure pornographique devient, des deux côtés, une arme de guerre contre les femmes du parti ennemi, et les six numéros du PETIT J OURNAL DU PALAIS-ROYAL, ou Affiches et Annonces et Avis divers, sont un épouvantable échantillon de cette meurtrière et lâche diffamation. Et pendant la Révolution ce n'est pas seulement la passion politique qui a inscrit dans les listes de prostituées des femmes qui ne le méritaient nullement ; ç'a été souvent le sale appétit d'un gain facile, d'un gain meurtrier, ainsi qu'il est arrivé pour ces ÉTRENNES AUX GRISETTES qui ont causé la mort d'une honnête jeune fille du peuple, encataloguée dans la brochure déshonorante (note 8).

Tout en ce temps fournit matière à listes, à catalogues de filles. La Fédération, la grande fête nationale du 14 juillet 1790, fait paraître le TARIF des filles du Palais-Royal et lieux circonvoisins, petit journal qui travaille, en plusieurs numéros, à empêcher «le nombre infini d'étrangers attirés par la fête patriotique», d'être victimes de la vorace cupidité des filles. Et ce tarif est bientôt suivi de l'immonde pamphlet intitulé : LES CONFÉDÉRÉS V… et Plaintes de leurs femmes aux p… de Paris, où l'écrivain royaliste nomme, parmi les femmes qui ont gâté les députés provinciaux, les épouses des plus célèbres Révolutionnaires.

L'année suivante est publié un petit agenda qui a pour titre : ALMANACH DES ADRESSES des demoiselles de Paris, ou Calendrier du Plaisir, contenant leurs noms, demeures, âges, portraits, caractères, talent et le prix de leurs charmes, 1791. Ce sont presque tous les noms des actrices des grands et petits théâtres de Paris, mêlés à des noms de filles du monde et de prostituées du Palais-Royal, avec des indications facétieuses semblables à celles-ci : «Buisson, dite Jeannette, rue de Richelieu ; cette nymphe a les plus jolis yeux du monde, la gorge un peu basse, mais passablement ferme. Elle joint à tout cela un joli petit tempérament qui a été fort exercé par son Jeannot (Volange) : un souper et 24 livres.» - «Langlade, Palais-Royal, n° 35, faisant la renchérie, demandant beaucoup, et se réduisant quand on tient bon à 6 livres (note 9)

Le dernier document sur la prostitution est un rarissime journal, à la date d'octobre et de novembre 1796, journal qui n'a eu que trois numéros, et qui ne figure dans aucune collection de la Révolution. Il est intitulé : JOURNAL DES FEMMES DU PALAIS ou tableau de l'état physique et moral des femmes publiques, «rédigé par Cars, officier de santé» . Le rédacteur dit avoir pour but de tracer «une carte fidèle de la sphère épicurienne», en prémunissant ses concitoyens des dangers cachés, pour leur santé sous les fleurs de la capitale (note 10) ; et commence une série de techniques paragraphes sur les charmes de Sainte-Foix, de Boston, de la novice Émée, de l'adorable Rolando, de Julienne qui sort pour la septième fois de l'hospice des Capucins, et de la femme la mieux faite du Palais, de Fanfan, qui ferait bien de remplacer Julienne là d'où elle vient.

 

 
 
 
T. II,

p. 25

Il y a chez moi un certain goût pour les livres des écrivains à l'imagination déréglée, aux concepts extravagants, aux idées singulières, - pour les livres un peu fous, ces livres où, selon Montaigne, l'esprit, faisant le cheval échappé, enfante des chimères, et j'ai de ces livres, sur les planches de ma bibliothèque, une petite collection, dont la préface de l'un d'eux vaut la peine d'être citée :

«Un littérateur dont l'âme est brûlante et le cerveau exalté, doit, dans la fougue de son délire, être incapable de mettre certaine suite dans ses conceptions, certaine harmonie dans ses discours, comme il n'écrit que par inspiration ; quand il a versé sur le papier l'idée qui l'obsédait, il ne doit plus se rappeler ce qu'il a pensé, il ne doit plus savoir ce qu'il va écrire.

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«Si, malgré tous mes aveux et mes protestations, on s'obstine encore à me démontrer que mon ouvrage est extravagant, et que je n'aurais jamais dû le mettre au jour, esprits froids, apathiques géomètres, m'écrierai-je, en lançant un regard de colère sur mes persécuteurs acharnés, qui n'avez jamais senti remuer votre être, tressaillir, fermenter vos facultés, qui n'avez jamais éprouvé le bouleversement d'une âme impétueuse, accablée du poids de ses idées, tourmentée par une excessive énergie et par un besoin d'explosion… Ah! si vous connaissiez les pénibles convulsions d'un enthousiasme retenu, plus indulgents, vous me plaindriez et vous applaudiriez aux débordements de mon imagination… cruels… vous blâmez la ponction salutaire qui a dégagé mon hydropisie, et procuré l'écoulement des eaux putrides et corrosives qui minaient et allaient dissoudre mon existence… Oui, j'ai fait crever l'abcès… J'ai craché un amas prodigieux de glaire et de bile qui m'aurait infailliblement suffoqué… Dieu, votre cœur se soulève… eh bien, éloignez-vous de la dégoûtante cuvette où j'ai vomi, où sont en dépôt tant de matières exécrables… Ne pourrait-on pas conserver, par une espèce de curiosité, ma superfétation étrange, comme un médecin garde, dans un vase d'eau-de-vie, ces môles prodigieuses dont accouchent certaines femmes.»

Et le livre qui a cette préface en tête, s'appelle : CATARACTES DE L'IMAGINATION, Déluge de la scribomanie, Vomissement littéraire, Hémorragie encyclopédique, Monstre des Monstres, par Épiménide l'Inspiré. Dans l'antre de Trophonius, au pays des Visions, 1779. Les Cataractes de l'imagination ont pour voisin : ICOSAMERON, ou Histoire d'Édouard et d'Élisabeth, qui passèrent quatre-vingt-un ans chez les Mégamières, habitans aborigènes du protocosme dans l'intérieur de notre globe, traduite de l'anglais, par JACQUES CASANOVA DE SEINGALT VÉNITIEN. A Prague, à l'Imprimerie de l'École normale, rêve en cinq volumes in-octavo, dans lequel Édouard et Élisabeth, pendant un séjour de quarante ans, en une station de ce monde sublunaire, laissaient quatre millions de descendants produits par l'heureuse propagation des quarante filles dont Élisabeth était accouchée depuis douze ans jusqu'à l'âge de cinquante-deux ans. Et de l'autre côté de l'Icosameron, voici : MORALI-PHILOSO-PHYSICO-LOGIE des Buveurs d'eaux minérales aux nouvelles sources de Passy, en mai 1787, Divisée par matinées, par M. Tho. Mineau de la Mistringue, l'un des buveurs et leur secrétaire perpétuel, à la Fontame Cocquerelle, 1781 ; macédoine bizarre, où il est tour à tour question de la fée Bellie, du développement de la mémoire, grâce au sens interne de la substance cendrée, du jeu de corbillon, des avantages du célibat, du passage d'un convoi de galériens chantant les litanies de la Vierge, de la répartition de l'impôt territorial.

Mais le plus fou et le plus rare de tous ces livres, un ouvrage que je n'ai pas vu repasser une seule fois en vente depuis trente ans, c'est le : «MÉMORIAL POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE LA CATINOMANIE… par l'auteur de Deux Plaintes (M. Buleau) rendues à la fin de 1784, l'une à M. le Procureur Général, l'autre à M. le baron de Breteuil, et d'une brochure qui fait la troisième partie de ces Mélanges, 1787.»

[…]

Tome II, page 65
Tout en bas, deux planches sont prises par des livres de bibliographie et la collection des catalogues d'autographes de Laverdet et des frères Charavay, - et à leur suite, en cet endroit où, de mon fauteuil, ma main, en se baissant, peut atteindre, flottent des volumes, qu'en un moment de paresse, j'attire à moi, des volumes qui ont été, sans que je m'en doute, des éducateurs de mon goût, des conseillers de mon style, et qui me font éprouver aujourd'hui un certain étonnement de leur assemblage fortuit. C'est un volume dépareillé du Virgile latin «le GEORGICON» (note 11), au joli texte gravé aux frais de Henri Justice ; c'est un François Rabelais du dix-huitième siècle, l'assez médiocre Rabelais de 1783 ; c'est le La Bruyère de 1692, dans sa vieille reliure de maroquin rouge, avec le nom de Durival, imprimé sur les plats ; c'est l'édition des MAXIMES du duc de Larochefoucauld de notre vieille Imprimerie-Royale, dans un veau aux armes d'un descendant de la famille ; c'est le RECUEIL DES PENSÉES de M. Joubert avec la dédicace : offert à M. le comte de Portalis par M. Joubert, conseiller à la cour de cassation ; c'est l'édition, déreliée et en miettes, des CARACTERES ET PORTRAITS de Chamfort ; c'est le NEVEU DE RAMEAU publié par Poulet-Malassis ; c'est enfin le REISEBILDER de Henri Heine, l'édition d'Eugène Renduel.

Là, les livres sont interrompus par la fenêtre, qui a pour lambrequin une broderie japonaise, où d'énormes cédrats, ces turgides fruits aux tentacules cornues, détachent l'or de leur soie sur du velours noir.

Sous le jour de la fenêtre s'étend la large table de travail, une table commandée par hasard chez un ex-vassal, chez un homme de Goncourt, qui m'ignorait du reste absolument, une table à modèle qui ne s'attendait certes pas à voir écrire dessus ; la table sur laquelle mon frère et moi, rue Saint-Georges et à Auteuil, sommes restés penchés de si nombreuses heures du jour et de la nuit. Pauvre table qui a vu le désespoir de tant de phrases rebelles, et aussi la joie du mot : Fin, écrit au bas de la dernière page de beaucoup de volumes. Vieux morceau de bois associé à mon existence, et pour laquelle j'ai des regards amis, quand j'ai été quelque temps absent et sans écrire, lui demandant presque qu'elle me soit favorable et qu'elle me fasse retrouver encore une fois l'inspiration de l'écrivain. Sur cette table un amoncellement, un entassement, un fouillis de papiers, de livres, de brochures, de cahiers de papier à cigarettes, de paquets de plumes d'oie au bec tordu, d'où émergent, à moitié enfouis dessous, deux presse-papiers à levrettes du dix-huitième siècle ; un méchant encrier de trente sous, un manche de coupe-papier japonais, un essuie-plumes brodé par les filles de madame Camille Marcille, quand elles étaient toutes petites filles, et un cachet de cristal de roche aux initiales mariées de E. J., un cachet acheté à Rome, du temps de MADAME GERVAISAIS, et qui est comme la lumière rosée d'une goutte de champagne dans le fond d'un verre d'eau.

 […]

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