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Au plafond, c'est un enroulement colère de lions de Corée, au milieu d'un champ de pivoines. Se détachant du fond de velours noir, parmi d'énormes fleurs de toutes couleurs, les deux monstres trapus, les yeux injectés de sang, et semblables à une animalité fabriquée dans une rocaille barbare, se contournent dans un ramassement puissant, et foulent la flore éclatante, - tout tissus et hérissés d'ors de tons divers. Ainsi clouée en l'air, elle apparaît comme le noir ciel d'un pays fantastique, cette robe de théâtre du tragédien japonais, dont MM. Sichel ont rapporté en France la terrible et farouche garde-robe (note 1). Le cabinet n'est que livres. Sur les quatre murs, de haut en bas sont rangés des volumes, des volumes à la portée de la main, et qu'un doigt peut atteindre. Tous ces livres sont des livres du XVIIIe siècle, et je demande au libraire chargé de ma vente, après ma mort, de donner à cette réunion, ce titre, sur son catalogue : Livres, Manuscrits, Autographes, Affiches, Placards. Ce titre seul peut donner l'idée de mon goût des livres. Il a fallu toujours qu'il s'y mêlât un peu de l'inédit épars dans le manuscrit et l'autographe. Et même dans l'imprimé, le morceau de papier qui n'était pas un livre, et dont je fabriquais un livre, au moins une plaquette, avait pour moi une attache supérieure à celle d'un bouquin vanté. Par exemple, le petit bulletin déposé chez les suisses des hôtels (note 2) pendant la maladie de Louis XV, dans le cartonnage que je lui ai fait faire, m'est plus précieux, m'est plus intime, m'est plus inspirateur, que quelque livre que ce soit du temps. Il en est ainsi pour l'immense lettre d'invitation de Grimod de la Reynière pour le souper du cochon, avec son grand V sur larmes d'argent. Et il en est encore ainsi, pour la collection unique des placards, que le révolutionnaire Vincent faisait de la maison d'arrêt du Luxembourg afficher dans Paris, au mois de frimaire de l'an deuxième de la République française une et indivisible. Dans ces livres couvrant les murs, la théologie est absente. La jurisprudence manque également, sauf quelques procès curieux pour l'histoire des murs, répartis dans les autres divisions, et un exemplaire du TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE, dont il ne manque que cinq ou six numéros. La philosophie n'est guère représentée que par un Helvetius, qui court après une PHILOSOPHIE DE M. NICOLAS, philosophie qui court, elle, après les CONFESSIONS DE Mme (de Fourqueux). La science, avec toutes ses subdivisions, n'a sur mes planches qu'un seul et unique volume, le TRAITÉ DE GÉOMÉTRIE de Sébastien Leclerc 1764, et encore doit-il sa place, là, aux amours qui montent dans les A B C des triangles, aux rustiques paysages de Chedel, aux petites scènes galantes de Cochin , égayant le bas des théorèmes, vrai livre de science à la Fontenelle, et dont tous les bibliophiles voudront, quand ils s'apercevront que c'est un des volumes les plus joliment illustrés du XVIIIe siècle. Et la bibliothèque ne commence qu'avec l'art. [ ] |
[
] Ici le mur
retourne, et c'est un panneau qu'emplit une
bibliothèque de Boule de la première
manière du grand ébéniste, et dans
laquelle le cuivre seul a un emploi dans l'incrustation de
la marqueterie. L'enchevêtrement
géométrique des lignes et la complication de
l'arabesque sont du goût le plus sévère,
et le dessin de métal avec son luisant d'or
pâle, en le noir de l'ébène, fait le
plus harmonieux effet et le plus sourdement riche.
L'histoire de ce meuble est curieuse, comme un
symptôme du mépris qu'au temps de la
Restauration et du règne des commodes d'acajou, nos
grands-parents avaient pour l'ancien mobilier de la
France : il était l'armoire que ma mère
avait à sa pension, dans sa chambre, quand elle
commença à être grande fille. Plus tard
il fut restauré par Monbro, malheureusement en ces
années, où l'on n'avait pas le sentiment de la
réparation historique, et où une baguette de
cuivre estampé semblait devoir tenir avec
succès la place d'une baguette en bronze doré,
mais un jour où la vente d'un livre m'apportera un
peu d'argent, je ferai arracher la restauration de Monbro,
et remettre le petit meuble en son état
ancien. La bibliothèque de
Boule est la boîte par excellence des beaux livres,
des belles reliures, faisant ressortir les riantes et lisses
couleurs des peaux avec le foncé de ses panneaux,
où se répète et revit un rien de la
dorure du dos des volumes. Aussi est-ce en cette
bibliothèque qu'est la fleur de mes livres. Ce sont
les livres illustrés par Boucher, par Gravelot, par
Eisen, et parmi lesquels figure un exemplaire en maroquin
vert des CONTES DE LA FONTAINE, de l'édition des
fermiers généraux, un exemplaire au texte
réglé, aux toutes premières
épreuves, aux gardes doublées de tabis, aux
plats de la reliure chargés d'une riche
dentelle ; ce sont de petites raretés comme le
voyage en Italie de Mme Lecomte avec les spirituels
encadrements à l'eau-forte, par lesquels les galants
pensionnaires de l'Académie ont fêté la
venue à Rome de la maîtresse de Watelet
(note
3) ; ce sont
les six volumes in-quarto de l'édition de
Molière de 1734, le plus beau et le plus monumental
ouvrage, illustré par le XVIIIe siècle ;
ce sont de curieux petits manuscrits comme l'ADMINISTRATION
DE L'ARGENTERIE, Menus Plaisirs et Affaires du Roi,
dont j'ai tiré de si précieux détails
pour le mariage de Marie-Antoinette. Il y a là
renfermés, un certain nombre de beaux vieux maroquins
sanguins, où la patine du temps a mis comme une
pourpre sombre, - des bouquins solides et magnifiques qui
sont à la fois des outils de travail et des joyaux de
musées. Et encore des maroquins, aux armes de
personnages célèbres du XVIIIe siècle,
des maroquins aux armes de Trudaine de Montigny, de Hue de
Miromesnil, du lieutenant de police Sartines, de
l'archevêque de Beaumont, de M. de Marigny, du prince
de Ligne, du diplomate Cobentzel. Mon ambition avait
été surtout de faire une collection
spéciale de livres aux armes des Françaises,
qui ont été, un tant soit peu, bibliophiles,
au siècle dernier, mais je m'y suis pris un peu tard,
et au moment où ces livres commençaient
à devenir des desiderata de banquiers.
Cependant, en ma petite bibliothèque, la duchesse de
Gramont retrouverait son exemplaire en maroquin vert de
l'HISTOIRE DU THÉÂTRE DE L'ACADÉMIE
ROYALE DE MUSIQUE, 1757, et son exemplaire en maroquin rouge
de la BIBLIOTHÈQUE DU
THÉÂTRE-FRANÇAIS, par le duc de la
Vallière ; la comtesse de Provence retrouverait
ses deux exemplaires en maroquin rouge, du DICTIONNAIRE
PORTATIF DES BEAUX-ARTS, 1759, et des ANECDOTES DRAMATIQUES,
par l'abbé Clément, 1775 ; Madame
Victoire de France retrouverait son exemplaire en maroquin
vert du COURS DE BELLES-LETTRES de l'abbé Batteux
(note
4) ; enfin
Marie-Antoinette retrouverait son exemplaire des LETTRES
JUIVES du marquis d'Argens, de sa bibliothèque du
Petit-Trianon, - un exemplaire malheureusement relié
en veau. Madame du Deffand, elle! y est rappelée par
un exemplaire des CONSIDÉRATIONS SUR LES MOEURS de
Duclos, un volume où, selon son habitude, elle a fait
imprimer en or, sur le dos, ses chats aimés, ses
chats, dont Cochin a gravé pour elle et ses amis, une
rare petite estampe en 1746, Madame de Pompadour n'est pas
oubliée en le petit meuble. Un numéro de sa
bibliothèque repose sur les planchettes, le
numéro de la VIE DES PREMIERS PEINTRES DU ROI, par
Lépicié, un livre qui est une confession des
goûts de la favorite, et d'où se
détachent ses trois tours d'or d'un superbe maroquin
rouge. Mais un ouvrage pour moi plus précieux, et
où l'on a tous les rôles joués et
chantés par la comédienne et la virtuose,
c'est le RECUEIL DES COMÉDIES ET BALLETS
représentés sur le théâtre des
Petits Appartements, quatre volumes splendidement
reliés en maroquin, disparaissant sous la dorure, un
exemplaire qui devait être donné par la
favorite à ses familiers ; et après ces
deux livres d'art et de théâtre de la marquise,
vient un curieux et significatif livre, ayant appartenu
à la Du Barry : son Grécourt, où
sur le veau du dos, dans les entrelacs de myrte qui courait
sur l'argenterie de Lucienne, se lit la fameuse
légende : Boute en avant. Pêle-mêle avec
ces livres, sont nos livres à nous, les exemplaires
choisis de nos romans, de nos études d'histoire,
tirés sur peau de vélin, sur chine, sur papier
de Hollande, et habillés comme des enfants qu'on
aime, et signés d'un J et d'un E
entrelacés, ciselés sur la tranche. Que je plains les
lettrés qui ne sont pas sensibles à la
séduction d'une reliure, dont l'il n'est pas
amusé par la bijouterie d'une dorure sur un maroquin,
et qui n'éprouvent pas, en les repos paresseux de
l'esprit, une certaine délectation physique à
toucher de leurs doigts, à palper, à manier
une de ces peaux du Levant si moelleusement assouplies! La
reliure française a été, de tout temps,
un art, dont les adeptes ont fait preuve d'une adresse
charmante, et c'est aujourd'hui peut-être le seul art
industriel, où se soit conservée la main
d'uvre des choses exquises façonnées par
les artisans-artistes du XVIe siècle. Mais, il faut
le dire de suite, cet art ne supporte pas la
médiocrité : rien ne ressemble moins
à une reliure supérieure qu'une reliure
à bon marché, et l'assemblage de cahiers de
papier imprimé entre deux cartons, enfermés
dans une peau, en un tout homogène et parfait, un
emboîtement qui semble fusionné dans un moule,
n'est obtenu, n'est réalisé que par les
relieurs qu'on paye très cher. Les grands charmeurs
que les Trautz-Bauzonnet, les Capé, les Lortic, les
Duru, les Marius! Je sais qu'il existe des fanatiques du nom
de Bauzonnet qui ne veulent que des Bauzonnet, qui vont
jusqu'à faire casser, sur les livres qu'ils
achètent, les reliures de ses plus illustres
confrères ; moi, je l'avoue, je trouve que,
malgré la conscience de son travail et la
solidité des dorures, ses reliures ont toujours un
aspect un peu vieillot, un peu restauration, et mes
reliures d'affection sont des reliures de Capé et de
Lortic. Le vieux Capé était inimitable pour la
résurrection des reliures riches du XVIIIe
siècle et de leurs arabesques fleuries. Je
possède une reliure des MAÎTRESSES DE LOUIS XV,
exécutée par lui dans la dernière
année de sa vie, qui est un vrai chef-d'uvre de
goût et d'imitation intelligente. Mais pour moi, -
quand il est dans ses bons jours, - Lortic, sans conteste,
est le premier des relieurs. C'est le roi de la reliure
janséniste, de cette reliure toute nue, où
nulle dorure ne distrait l'il d'une imperfection,
d'une bavochure, d'un filet maladroitement poussé,
d'une arête mousse, d'un nerf balourd, - de cette
reliure où se reconnaît l'habileté d'un
relieur ainsi que l'habileté d'un potier dans une
porcelaine blanche non décorée. Nul relieur
n'a, comme lui, l'art d'écraser une peau, et de faire
de sa surface polie la glace fauve qu'il obtient dans le
brun d'un maroquin La Vallière ; nul, comme lui,
n'a le secret de ces petits nerfs aigus, qu'il
détache sur le dos minuscule des mignonnes et
suprêmement élégantes plaquettes que lui
seul a faites. Lortic est encore sans pair et sans
égal pour jeter des fleurs de lis sur le plat d'une
reliure, et la reliure de mon HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE,
où sur le semis d'or ressaute, dans le maroquin rouge
, le profil d'argent d'une médaille de la Dauphine,
est une reliure qui peut tenir à côté
des plus parfaits ouvrages des relieurs anciens. Mais, pour ces livres sortis
de nous, j'ai voulu mieux encore que des papiers
extraordinaires, que des reliures splendides ; j'ai
cherché à les rendre dignes des
enchères des ventes futures, par l'adjonction de
dessins originaux, de gravures rares, d'autographes,
d'émaux, faisant, de ces affectionnés
exemplaires d'auteur, des espèces de bibelots. Ainsi
LA LORETTE étale pour frontispice une académie
de femme à l'écriteau de location : un
des plus jolis et des plus spirituels petits dessins de
Gavarni. HENRIETTE MARÉCHAL renferme : 1°
une aquarelle de Gavarni pour le costume de Mlle Ponsin en
muse de carnaval ; 2" une lettre du dessinateur avec un
croqueton apportant un changement à la
coiffure ; 3° les vers autographes de
Théophile Gautier écrits de cette petite
écriture fine, menue et comme gravée. LA FILLE
ÉLISA est illustrée d'une eau-forte de
François Flameng, tirée à deux ou trois
exemplaires. MANETTE SALOMON a, encastrés dans les
plats de sa reliure, deux merveilleux émaux de
Popelin, représentant Manette, vue de face et de dos
sur la table à modèle, et délicatement
modelée dans l'or du métal, en sa serpentine
nudité. Parmi ces livres, il est un
manuscrit qui m'est surtout cher : un cahier de notes
prises en Italie, où les croquis s'entremêlent
avec l'écriture, où une poupée antique
du Vatican succède à la lampe qui a fait dire
à Galilée : «E pur si
muove» , et où une aquarelle de la place de
Bologne, donne une idée du tempérament de
peintre de mon frère et de son talent
d'aquarelliste. Sur l'attique de la
bibliothèque de Boule, entre les reflets profonds de
bronzes sombres, un Amour charnu, aux yeux bandés,
aux petites ailes frémissantes et
recroquevillées, enferme dans un filet le globe du
monde, et l'aimable statuette de Mayence détache ses
chairs, pâlement rosées, du bleu pâle
d'un long et fluet vase bleu turquoise, mettant sur ce haut
de meuble, frappé toute la journée de
lumière, l'opposition et l'accord glaceux des deux
plus tendres colorations de la porcelaine de l'Occident et
de l'Orient. [
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Mais je crois au fond que le collectionneur chez moi ne doit rien aux ascendances, et qu'il a été créé uniquement par l'influence d'une femme de ma famille. En ces temps, qui remontent à l'année 1836, un de mes oncles possédait une propriété à Ménilmontant, une grande habitation en forme de temple, avec un théâtre en ruine, au milieu d'un petit bois : l'ancienne petite maison donnée par un duc d'Orléans à Mademoiselle Marquise. L'été, ma mère, ma tante et une autre de ses belles-surs, dont le fils, l'un de mes bons et vieux amis, est aujourd'hui ministre plénipotentiaire de France en Bavière, habitaient, toute la belle saison, cette propriété : les trois ménages vivant dans une espèce de communauté de tout le jour. Moi j'étais à la pension Goubaux, et tous les dimanches où je sortais, voici à peu près quel était l'emploi de la journée : Vers les deux heures, après un goûter qui était, je me rappelle, toujours un goûter de framboises, les trois femmes, habillées de jolies robes de mousseline claire, et chaussées de ces petits souliers de prunelle, dont on voit les rubans se croiser autour des chevilles, dans les dessins de Gavarni de «la Mode », descendaient la montée, se dirigeant vers Paris. Un charmant trio que la réunion de ces trois femmes : ma tante, avec sa figure brune pleine d'une beauté intelligente et spirituelle, sa belle-sur, une créole blonde, avec ses yeux d'azur, sa peau blanchement rosée et la paresse molle de sa taille ; ma mère, avec sa douce figure et son petit pied. Et l'on gagnait le boulevard Beaumarchais et le faubourg Saint-Antoine. Ma tante se trouvait être, à cette époque, une des quatre ou cinq personnes de Paris, enamourées de vieilleries, du beau des siècles passés, des verres de Venise, des ivoires sculptés, des meubles de marqueterie, des velours de Gênes, des points d'Alençon, des porcelaines de Saxe. Nous arrivions chez les marchands de curiosités à l'heure où, se disposant à partir pour aller dîner en quelque «tourne-bride» près Vincennes, les volets étaient déjà fermés, et où la porte seule, encore entre-bâillée, mettait une filtrée de jour parmi les ténèbres des amoncellements de choses précieuses. Alors c'était, dans la demi-nuit de ce chaos vague et poussiéreux, un farfouillement des trois femmes lumineuses, un farfouillement hâtif et inquiet, faisant le bruit de souris trotte-menu dans un tas de décombres, et des allongements, en des recoins d'ombre, de mains gantées de frais, un peu peureuses de salir leurs gants, et de coquets ramènements du bout des pieds chaussés de prunelle, puis des poussées, à petits coups, en pleine lumière, de morceaux de bronze doré ou de bois sculpté, entassés à terre contre les murs Et toujours au bout de la battue, quelque heureuse trouvaille, qu'on me mettait dans les bras, et que je portais comme j'aurais porté le Saint-Sacrement, les yeux sur le bout de mes pieds et sur tout ce qui pouvait me faire tomber. Et le retour avait lieu dans le premier et expansif bonheur de l'acquisition, faisant tout heureux le dos de trois femmes, avec, de temps en temps, le retournement de la tête de ma tante, qui me jetait dans un sourire : «Edmond, fais bien attention de ne pas le casser!» |
TOME II
(Suite)
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Après la cheminée, le mur reprend avec la littérature, avec la poésie. Avouons-le franchement, la poésie du temps ne vaut quelque chose que par les estampes des dessinateurs qui l'ont illustrée. Parlons donc des poètes à images. C'est en première ligne Dorat et ses Baisers et ses Fables, et ses petits poèmes, avec ses illustrateurs ordinaires, Eisen et Marillier. Puis, prenant au hasard dans la rangée de livres, il nous tombe sous la main la «Pucelle d'Orléans», avec les figures de Gravelot ; les insipides «Héroïdes» de Blin de Sainmore à la pompeuse illustration ; les trois volumes des «A-propos de société», où Moreau a fait tenir de si charmantes sociétés dans des carrés, grands comme une carte de visite ; les «Saisons» de Saint-Lambert, avec les figures de Leprince et les en-tête de Choffart ; «Mon Odyssée», décorée de dessins de Desfriches, gravés par Cochin, qui a dessiné incontestablement les figures des dessins ; le rare petit poème, intitulé : «les Bienfaits du Sommeil», dont les Moreau sont si finement gravés par De Launay ; les «Historiettes ou nouvelles en vers», par M. Imbert, dont le titre est à la fois dessiné et gravé par Moreau ; les «Idylles» de Berquin, aux mièvres petites images, se payant aujourd'hui un prix si déraisonnable ; le «Temple de Gnide» mis en vers par Colardeau, avec les estampes d'après Monnet ; les «Amusements d'un Convalescent», dont le frontispice de Gravelot est la merveille des frontispices passés, présents et à venir ; les «Quatre Heures de la toilette des Dames», poème dédié à la princesse de Lamballe, et princièrement illustré de vignettes et de culs-de-lampe de Leclerc ; enfin un exemplaire des «Chansons de la Borde», en veau, il est vrai, mais payé 25 francs, et chez Sieurain, - il y a trente ans. Gardons-nous de passer sous silence, parmi ces livres; l'édition de 1760, des «Poésies de M. Sedaine», qui renferme le rare et artistique portrait du poète et de l'ami, gravé par Gabriel de Saint-Aubin. Et n'oublions pas encore les méchants vers badins du JOUJOU DES DEMOISELLES, aux deux titres dessinés par Eisen, et dont chaque page a un en-tête gravé ; et les méchants vers polissons du BIJOU DE SOCIÉTÉ ou l'Amusement des Grâces, A Paphos, l'An des plaisirs : petits volumes, au texte gravé, aux eaux-fortes maladroites. Mais il faut encore donner place ici à ces almanachs chantants, qui font rage aujourd'hui, à ces almanachs illustrés de minuscules vignettes anonymes, mais souvent spirituelles, et qui s'appellent de ce titre : CALENDRIER DE PAPHOS, ou bien de cet autre : LA FLEUR DES PLAISIRS, Étrennes chantantes à la mode, dédiées aux Grâces, enrichies de figures, et suivies du gazetier chantant avec tablettes économiques, Perte et Gain, petit secrétaire à l'usage des dames. Chez le sieur Desnos.» L'un de ces petits volumes intitulé : LES DÉLICES DE CÉRÈS, contient des vues de promenades, des bals de Paris, du Salon de peinture. Après les poésies, les romans. Ils sont nombreux, les romans, et nombreux dans tous les genres. J'en cite, un peu au hasard, quelques-uns : «LA VIE DE MARIANNE, ou les Aventures de madame la comtesse de *** par M. de Marivaux» : un roman publié en 1731, en ces années où la critique professait que, seules, les aventures de la noblesse pouvaient intéresser le lecteur, et où l'auteur avait le courage de dire dans sa préface : «Il y a des gens qui croient au-dessous d'eux de jeter un regard sur ce que l'opinion a traité d'ignoble, mais ceux qui sont un peu plus philosophes, qui sont un peu moins dupes des distinctions, que l'orgueil a mis dans les choses de ce monde, ces gens-là ne seront pas fâchés de voir ce que c'est que l'Homme dans un cocher, et ce que c'est que la Femme dans une petite marchande.» De Crébillon fils, les éditions originales du HASARD DU COlN DU FEU et de LA NUIT ET LE MOMENT, ces analyses parlées, et dans la langue la plus subtile qui soit, des mouvements de l'âme de l'homme et de la femme du temps, ces jolies et spirituelles révélations de l'infiniment secret des tentations des sens et des caprices de cervelle de la créature des vieilles civilisations, ces petits romans de génie qui, un jour, prévaudront sur tout le fatras officiel du temps, et auxquels M. Villemain n'a pas même accordé l'honneur de nommer leur auteur, dans son «Cours de littérature du dix-huitième siècle» . Et les romans philosophiques, parmi lesquels est un exemplaire d'IMIRCE, ou LA FILLE DE LA NATURE, 1764, par Dulaurens, un exemplaire aux armes et aux initiales de Groubentall, l'ami et le collaborateur de Dulaurens, avec une grande note de sa main, nous apprenant que l'auteur du livre était encore en prison le 5 juillet 1790, et que sa captivité l'avait rendu fou. Et les romans historiques ou plutôt demi-historiques, dont un des plus curieux est: «MÉMOIRES DU CHEVALIER DE RAVANNE, page de S. A. le duc régent et mousquetaire, Londres 1781», quatre petits volumes Cazin, reliés en maroquin rouge. Et les romans militaires nous renseignant sur la vie des garnisons et des camps, et nous initiant aux conquêtes du soldat en France et à l'étranger, comme les : «EXPLOITS MILITAIRES ET GALANTS des officiers de l'armée de France, en Allemagne Amsterdam, 1742», ou comme : «L'ACADÉMIE MILITAIRE, ou les Héros subalternes, Amsterdam 1777», quatre volumes ornés de vignettes, que je crois de Lepaon. Et les romans de murs, où dans le tas je retire : «LE NOVICIAT DU MARQUIS de ***, ou l'Apprentif devenu maître à Cythère, avec l'approbation de Vénus, 1747» , petit roman rare qui raconte joliment les timidités et les embarras ingénus d'un premier amour ; L'AMOUR DÉCENT ET DÉLICAT, ou le Beau de la galanterie. A la Tendresse, chez les Amans, 1760 ; LES SPECTACLES NOCTURNES, Londres 1756, donnant des détails sur la vie des petites maisons ; «LE SOUPÉ, ouvrage moral. Londres», roman qui a toute la charmante désinvolture d'un style aujourd'hui perdu LES DIALOGUES MORAUX d'un petit maître philosophe et d'une femme raisonnable, Londres 1774 » , dialogues descendant des dialogues de Crébillon fils ; LES SUCCÈS D'UN FAT, 1764, pourtraiturant l'homme auquel les femmes font la cour, et auquel elles sont reconnaissantes de l'honneur qu'il leur fait de publier , qu'il les a conquises ; LA JOLIE FEMME, ou LA FEMME DU JOUR, 1769, avec son coquet titre, dont l'encadrement enferme une table à toilette ; LA PARISIENNE EN PROVINCE, 1769, petit livre rendant l'étonnement naïf de la femme de la capitale devant cette nature de campagne, où il n'y a pas le moindre boulingrin, et qui dit, à l'aspect de paysans conduisant une charrue : «Ah! ils labourent, je m'en étais un peu doutée ; voilà donc le labourage! Il y a si longtemps que j'étais curieuse de voir labourer! «LES LAURIERS ECCLÉSIASTIQUES, ou Campagnes de l'abbé T***. A Luxuropolis. De l'Imprimerie du clergé, 1777», récit voluptueux et espiègle par un petit-collet, de la défaite de soubrettes possédant de l'éducation et l'ensemble de visage le plus frais, de marquises au pied de la délicatesse la plus achevée, de présidentes bien en chair, d'adorables duchesses ayant le diable au corps ; L'ANNÉE GALANTE, ou les Intrigues secrètes du marquis de L***, 1785», roman fabriqué avec les aventures de l'Étorière, officier aux gardes ; «LA MORALE DES SENS, ou l'Homme du siècle. Extrait des Mémoires de M. le Chevalier de Bar***, rédigés par MM D. M., Londres, 1792», avec une préface que Béranger semble avoir lue : «Un palais succède à ton taudis : te souviendras-tu alors de nos petits soupers tête à tête, de notre amour, de nos plaisirs. Je dirai, en voyant ta nouvelle métamorphose : Quand j'aimais Babet, nul mortel n'était plus heureux que moi : nous ne possédions que notre amour, et nous n'avions rien à désirer. Quand sa bouche me disait : Je t'aime, son cur en palpitant me le jurait d'une manière plus touchante. Comme tout est changé! quel luxe! quel fracas! Dis-moi, friponne, quand tu seras Émilie, oublieras-tu l'amant de Babet ?» Deux romans se distinguent de tous ces romans. Le premier, c'est ANGOLA, qui fait deux si ravissants petits volumes, dans l'édition de 1751, ornée des vignettes d'Eisen. Indépendamment de son style alerte et comme pirouettant sur un talon rouge, de sa jolie petite observation ironique à la façon d'un sourire de grande dame, indépendamment de ses croquetons sémillants, ce livre est un document curieux pour l'histoire de la langue ; le soulignement de son italique nous conserve tous les néologismes, toutes les phrases que les puristes de 1750 ne voulaient pas accepter, et qui font aujourd'hui partie de la langue courante, parlée par tous. Les puristes de notre temps croiront-ils qu'on regardait alors, comme une audace de dire : chercher chicane, raconter d'un ton lamentable, l'air consterné, chanter à faire peur, caresser son jabot, être exactement informé, une attitude singulière, des devoirs pénibles, railler sans miséricorde, les fondements d'un édifice, les contes dont on berce les petits enfants, tourner la cervelle, crever des chevaux de poste, toucher cette corde, langage entortillé, cavalièrement, rompre la glace, rien de si absurde, lutiner, mauvaise plaisanterie, passion malheureuse, prendre comme à tâche, ces sortes de conjectures, affaire arrangée, taire la bégueule, manège habile, quel enfantillage, suer à grosses gouttes, etc. Le second roman a pour titre : «THÉMIDORE ; à la Haye, aux dépens de la Compagnie, 1745», attribué à Godard d'Aucour, le fermier général : une peinture vraie du caractère général de la fille d'alors, peinture bien plus vraie que celle de l'abbé Prévost dans «Manon Lescaut» qui a dû sa fortune sans exemple à un côté de sentimentalité moderne, n'existant pas le moins du monde chez les impures du dix-huitième siècle. Puis ce sont presque tous les romans de Rétif de la Bretonne, au milieu desquels se trouve un exemplaire broché de la PAYSANNE PERVERTIE avec les figures, avant les noms des dessinateurs et graveurs ; et un exemplaire du NOUVEL ABAILARD, sur papier de Hollande, qui serait, d'après M. Paul Lacroix, le seul exemplaire connu d'un roman complet sur ce papier, du romancier. Et encore le rarissime roman de Sénac de Meilhan, qui a pour titre : L'ÉMIGRÉ publié par M. de MEILHAN, ci-devant intendant du pays d'Aunis de Provence, Avignon et du Hainaut, et intendant général de la guerre et des armées du Roi de France. A Brunswick : Chez P. Fauche et compagnie, 1797, roman in-12 en quatre volumes, ornés d'estampes dessinées par Du Pré, et gravées par Benet, Salomon, Wagner, Dornsted. Terminons cette bibliographie romancière à vol d'oiseau par la liste des célèbres romans du dix-huitième siècle, avec l'illustration qu'en ont faite les dessinateurs et graveurs contemporains : l'édition de 1756, de «Manon Lescaut» avec les vignettes d'Eisen ; l'édition de 1764, de la «Nouvelle Héloïse», avec les vignettes de Gravelot ; l'édition de 1772 du «Diable amoureux» de Cazotte, avec les figures où l'habile Moreau a si bien contrefait le dessin enfantin de l'homme de génie, trouvé dans une auberge par l'auteur ; l'édition grand in-octavo de 1776, des Confessions du comte de *** par Duclos, avec les figures de Desrais ; l'édition de 1796 des «Liaisons dangereuses» ; le terrible roman de Laclos, avec les estampes de Monnet, de Fragonard fils, de mademoiselle Gérard ; l'édition de l'an VI des «Amours de Faublas» avec les vignettes de Marillier, de Monnet, de Monsiau, de Dutertre, de Demarne, de mademoiselle Gérard ; l'édition de l'an XIII de «la Religieuse» avec les cinq figures de Le Barbier. Quant aux nouvelles et aux contes, je ne citerai que les «Contes moraux» de Marmontel, dont l'édition de 1765, est peut-être, à l'heure présente, le moins cher des livres illustrés, quoique ce soit celui qui contienne les plus charmants et les plus amusants Gravelot, pris sur la vie contemporaine. |
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Ici, laissant de côté un certain nombre de séries, je vais droit aux livres sur les murs. . |
Et tant de maris
trompés pendant tout le siècle, et tant
d'enfants adultérins, amenaient, aux
premières années de la Révolution,
ces terribles et bien souvent calomnieux
dénombrements, imprimés et criés
dans la rue, et qui s'appellent : ASSEMBLÉE
de tous les bâtards du royaume, -
PROCÈS-VERBAL ET PROTESTATIONS de
l'assemblée de l'ordre le plus nombreux du
royaume, - SECOND PROCÈS-VERBAL de
l'assemblée de l'ordre le plus nombreux du royaume
tenue à la plaine de Longs-Boyaux. A Concornibus,
de l'imprimerie Kornemanique, rue des Cornards, 1789,
- et enfin, NOUVELLE ASSEMBLÉE des notables
cocus du royaume, en présence des favoris de leurs
épouses. A Paris, l'an premier de la
Liberté, brochure dans laquelle le
rédacteur donne la liste de tous les
prétendus amants de la femme, et où, il lui
faut rendre cette justice, il ne ménage pas plus
l'honneur du tiers état que celui de la noblesse.
A la suite des livres sur la femme et l'amour, les livres
sur la prostitution, dont j'ai fait une collection assez
difficile à réunir aujourd'hui. D'abord les
traités du temps, contenant une historique de la
prostitution, comme le CODE DE CYTHÈRE ou lit
de justice d'amour, 1746, comme le CODE OU NOUVEAU
RÈGLEMENT sur les lieux de prostitution,
1775, se terminant par une réglementation utopique
que reprendra Rétif de la Bretonne dans son
«Pornographe». Dans cette catégorie de
livres, il n'y a que les «DOLÉANCES D'UN AMI
DES MURS, qui émettent des idées
réalisables, pratiques, mais c'est un ensemble de
mesures draconiennes, dont ne pouvait et ne pourra jamais
vouloir la corruption d'une vieille
civilisation. Les ordonnances de police
concernant les femmes de débauche, dont une
à la date du 6 novembre 1778, leur fait
«très expresses inhibitions et
défenses de raccrocher dans les rues, sur les
quais, places et promenades publiques, et sur les
boulevards de cette ville de Paris, même par les
fenêtres : le tout sous peine d'être
rasées et enfermées à
l'Hôpital, même en cas de récidive, de
punition corporelle.» Les livres documentaires
sur la matière, dans des genres différents,
tels que : LES CAUSES DU DÉSORDRE PUBLIC,
par un vrai citoyen, 1784, qui comptent à
Paris 60 000 filles de prostitution, auxquelles il
faut ajouter 10 000 privilégiées, et
tels que : REPRÉSENTATIONS à
Monsieur le Lieutenant-Général de Police de
Paris, sur les courtisanes à la mode et les
demoiselles du bon ton à Paris, De l'Imprimerie
d'une société de gens ruinés, par
les femmes, 1762, représentations qui disent
qu'au commencement de l'année 1760, il y avait,
chez les notaires de Paris, vingt-deux mille contrats de
rente constituées, tant petits que grands,
assurant un revenu annuel d'au moins dix millions aux
courtisanes de la capitale. Les rapports de police,
ces morceaux de biographie si exacts, dont on trouve des
fragments dans la «Police
Dévoilée» de Manuel, dans la
«Chronique Scandaleuse», dans les
«Souvenirs et Mélanges» de M. de
Rochefort, dans la «Revue
Rétrospective», et dont une partie a
été publiée dans le volume ayant
pour titre : «Journal des Inspecteurs de M. de
Sartine», et encore dans la «Revue
Anecdotique» ; ces rapports de police ont pour
complément les deux rares volumes in-octavo,
publiés en 1790 : LA CHASTETÉ DU
CLERGÉ DÉVOILÉE, ou
Procès-verbaux des séances du clergé
chez les filles de Paris, trouvés à la
Bastille. Il y a encore un peu de
biographie vraie de ces femmes dans la CHRONIQUE
ARÉTINE, Caprée 1789 , cette collection de
scandaleuses monographies galantes, qui devait comprendre
toutes les femmes de la grande et de la petite
prostitution, mais dont seulement une livraison a paru,
contenant les vies de Dervieux, Sainte-Amaranthe,
Chouchou, Leblanc, etc. Un recueil manuscrit de
«Lettres secrètes, année 1783»,
que je possède, et sur la première page
duquel il y a écrit : «Monsieur Naigeon,
ami de Diderot, tenait ce manuscrit de Grimm»,
renferme nombre de détails sur les filles des
maisons de prostitution, et particulièrement de la
Liébaut. Et sous la rubrique «Histoire des
passions», le gazetier raconte les
singulières amours du fermier
général Mercier avec Agathe, de
l'architecte Bourgeois avec Euphrosine et Jeannette, et
il indique la maison, rue Maubuée, où
Rousseau se faisait «fouetter pour son petit
écu», et il parle de la manie amoureuse du
vieux Beaujon, qui prenait son plaisir à
être emmaillotté, et à prendre la
bouillie des mains de nymphes au jupon court. Viennent ici les ouvrages
spirituels, qu'il faut lire cependant : les
LETTRES DE LA FILLON, 1751, la CORRESPONDANCE DE MADAME
GOURDAN, 1784, et les CANEVAS DE LA PARIS ou
Mémoires pour servir à l'histoire de
l'hôtel du Roulle. Ce dernier in-douze
mérite qu'on s'y arrête un moment. Il nous
montre la maison de prostitution de l'aristocratie et de
la finance, avec sa file de carrosses à la porte,
sa cour d'honneur, ses remises, ses écuries, son
grand salon aux fenêtres ouvertes sur un parterre
de fleurs, ses boudoirs aux peintures voluptueuses, ses
dégagements, et là dedans la maigre et
couperosée Paris
(note
5), ayant
à ses côtés la Fatime et la
Richemont. Il nous donne aussi une liste curieuse, la
liste authentique, «des filles roulantes au
Palais-Royal» en plein dix-huitième
siècle, et qui étaient : la Boismilon,
la Dalais, la Mortagne, la Petit, les deux Raton, la
Jacquet, la Boufreville, la Dupont, la Delécluse,
la Vitry, la Blanchard, la Delaunay, la Pichard , la
Duvergier, la Deschamps, la Langlois, la Beaumont, la
Désiré; la Dupuis, la Carville, la
Rochebrune, la Valois. C'est maintenant le tour
des petits poèmes spéciaux, des
«Réclusières de Vénus,
1750», des «Très Humbles Remontrances
adressées à Monseigneur le Controleur
Général, par les Filles du monde», du
«Brevet d'apprentissage d'une fille de mode,
1769», du «Testament d'une fille d'amour
mourante, 1769 », des «Sultanes nocturnes
contre les réverbères», 1788»,
des «Ambulantes à la brune contre la
dureté des temps, 1789» :
méchants poèmes, détestables vers,
qui fournissent une touche de couleur locale, un
détail, une expression : c'est: ainsi que les
«Ambulantes» ont conservé la jolie
phrase, avec laquelle les filles attaquaient dans la rue
le passant : Petit cur, petit
roi. Et nous voici
arrivés aux romans qui sont tous le
même : le saut d'une fille de la
bergame et de la coiffeuse au damas et au
coiffeur, et dont les moins mauvais sont :
«MADEMOISELLE JAVOTE, histoire morale et
véritable», «HISTOIRE NOUVELLE DE MARGOT
DES PELOTONS, 1775», l'exemplaire de
Pixérécourt, «Margot la Ravaudeuse,
1777», et enfin l'introuvable «HISTOIRE DE
MADEMOISELLE BRION, DITE COMTESSE DE LAUNAY,
honnête P
Imprimée aux dépens
de la Société des filles du bon ton,
1783 » (note
6). La Révolution
favorise la publication d'une brochure vraiment
intéressante pour l'histoire du personnel du
Palais-Royal, et de la génération des
filles qui succèdent aux filles citées dans
«les Canevas de la Paris» . C'est la
REQUÊTE adressée à Monseigneur le
duc d'Orléans par les demoiselles de Launay,
Latierce, Labacante et autres pour obtenir
l'entrée du Palais Royal qui leur a
été interdite. Cette brochure nous
donne les noms des abbesses en renom, la Langlois, la
Masson, la Labady, [la] Destival, la Macarre, et,
avec les matrones, les signalements des
prostituées populaires. La Latierce : figure
fine, lèvres rosées, taille svelte, pied
pointu, cheveux bruns ; front large, main
délicate. La Bacchante, baptisée ainsi
à cause de sa ressemblance avec une figure de
bacchante, exposée au Salon : figure
agaçante, jambe leste, chute de taille admirable.
La Saint-Maurice : ton badin, figure vive, il
étincelant, voix charmante, démarche
fière. Thévenin, dit l'As de Pique :
il bleu, figure large, nez long, gorge plate ;
et à la suite de ces coryphées de la
prostitution, la Blondy, la Delorme à la
tête de Maure, la Delorme à la tête de
mouton, la Duhamel, Victoire Gobet, la du Have la
Blonde Élancée. Et, en ces années
révolutionnaires, avec l'accroissement de la
prostitution amené par la misère, par la
ruine de beaucoup de travaux de femmes, et même par
la fermeture des couvents, Paris est inondé de
brochurettes et de feuilles volantes relatives aux
filles. Ce sont les : «Doléances des
femmes publiques», les «Lettres de ces dames
à monsieur Necker»,
«l'Arrêté des demoiselles du
Palais-Royal, confédérées pour le
bien de leur chose publique», la «Ressource qui
reste aux demoiselles du Palais- Royal»,
«l'uf de Pâques des demoiselles du
Palais-Royal au Clergé», les
«Très sérieuses Remontrances des
filles à Messieurs de la Noblesse» ;
petits factums plaisants, où le monde du Camp des
Tartares pleure la diminution des revenus de la noblesse
et du clergé. La brochurette la plus rare
est : LA G
EN PLEURS, ornée d'une
figure libre, et classée comme un pamphlet contre
Marie-Antoinette (note
7), et qui n'est,
dans une langue à la Grécourt, que la
lamentation du chur des filles du Palais-Royal sur
leur détresse. Le titre de cette
dernière brochure vous dit le caractère des
brochures pornographiques du temps, elles n'ont plus le
langage, rien que galant, des livres du
dix-huitième siècle, le Père
Duchêne a fait son entrée dans la langue de
l'amour, et nous avons un terrible spécimen de ce
style, dans DOM B
AUX ÉTATS
GÉNÉRAUX où l'auteur, sous le voile
d'un beau zèle pour le bien public et
l'accroissement de la population, bougrifie de la
manière la plus ordurière. Et c'est la
même langue dans l'ORDONNANCE DE POLICE de
Messieurs les Officiers et Gouverneur du Palais-Royal,
qui fixe le droit et honoraires attachés aux
fonctions de filles de joye de la ville.
Faut-il aussi parler, à propos des imprimés
de ce genre, de l'ALMANACH DES HONNÊTES FEMMES,
qui, sous l'invocation de la fête du Bidet, inscrit
des noms de femmes de la société à
côté de noms de prostituées. Car,
à l'heure des haines politiques, la brochure
pornographique devient, des deux côtés, une
arme de guerre contre les femmes du parti ennemi, et les
six numéros du PETIT J OURNAL DU PALAIS-ROYAL, ou
Affiches et Annonces et Avis divers, sont un
épouvantable échantillon de cette
meurtrière et lâche diffamation. Et pendant
la Révolution ce n'est pas seulement la passion
politique qui a inscrit dans les listes de
prostituées des femmes qui ne le méritaient
nullement ; ç'a été souvent le
sale appétit d'un gain facile, d'un gain
meurtrier, ainsi qu'il est arrivé pour ces
ÉTRENNES AUX GRISETTES qui ont causé la
mort d'une honnête jeune fille du peuple,
encataloguée dans la brochure
déshonorante (note
8). Tout en ce temps fournit
matière à listes, à catalogues de
filles. La Fédération, la grande fête
nationale du 14 juillet 1790, fait paraître le
TARIF des filles du Palais-Royal et lieux
circonvoisins, petit journal qui travaille, en
plusieurs numéros, à empêcher
«le nombre infini d'étrangers attirés
par la fête patriotique», d'être
victimes de la vorace cupidité des filles. Et ce
tarif est bientôt suivi de l'immonde pamphlet
intitulé : LES
CONFÉDÉRÉS V
et
Plaintes de leurs femmes aux p
de Paris,
où l'écrivain royaliste nomme, parmi les
femmes qui ont gâté les
députés provinciaux, les épouses des
plus célèbres
Révolutionnaires. L'année suivante
est publié un petit agenda qui a pour titre :
ALMANACH DES ADRESSES des demoiselles de Paris, ou
Calendrier du Plaisir, contenant leurs noms, demeures,
âges, portraits, caractères, talent et le
prix de leurs charmes, 1791. Ce sont presque tous les
noms des actrices des grands et petits
théâtres de Paris, mêlés
à des noms de filles du monde et de
prostituées du Palais-Royal, avec des indications
facétieuses semblables à celles-ci :
«Buisson, dite Jeannette, rue de Richelieu ;
cette nymphe a les plus jolis yeux du monde, la gorge un
peu basse, mais passablement ferme. Elle joint à
tout cela un joli petit tempérament qui a
été fort exercé par son Jeannot
(Volange) : un souper et 24 livres.» -
«Langlade, Palais-Royal, n° 35, faisant la
renchérie, demandant beaucoup, et se
réduisant quand on tient bon à 6 livres
(note
9).» Le dernier document sur
la prostitution est un rarissime journal, à la
date d'octobre et de novembre 1796, journal qui n'a eu
que trois numéros, et qui ne figure dans aucune
collection de la Révolution. Il est
intitulé : JOURNAL DES FEMMES DU PALAIS ou
tableau de l'état physique et moral des femmes
publiques, «rédigé par Cars,
officier de santé» . Le rédacteur dit
avoir pour but de tracer «une carte fidèle de
la sphère épicurienne», en
prémunissant ses concitoyens des dangers
cachés, pour leur santé sous les fleurs de
la capitale (note
10) ; et
commence une série de techniques paragraphes sur
les charmes de Sainte-Foix, de Boston, de la novice
Émée, de l'adorable Rolando, de Julienne
qui sort pour la septième fois de l'hospice des
Capucins, et de la femme la mieux faite du Palais, de
Fanfan, qui ferait bien de remplacer Julienne là
d'où elle vient.
Quant aux femmes de
la société, parmi tous les documents qui
peignent le désordre de la vie de la plupart de
ces femmes, le relâchement des liens du mariage, la
facilité des liaisons
éphémères, je me bornerai à
donner les titres de ces trois pièces
réunies dans un volume : L'ISLE DE LA
FÉLICITÉ, HISTOIRE DE LA
FÉLICITÉ, FORMULAIRE ET
CÉRÉMONIAL en usage dans l'ordre de la
Félicité avec un dictionnaire des termes de
marine, usités dans les escadres et leur
signification en françois, 1745 : trois
pièces qui sont l'historique, les statuts et le
vocabulaire d'une Société du moment,
dont les affiliés faisaient brusquement l'amour,
quand ils se rencontraient.
|
p. 25 |
Il y a chez moi un certain goût pour les livres des écrivains à l'imagination déréglée, aux concepts extravagants, aux idées singulières, - pour les livres un peu fous, ces livres où, selon Montaigne, l'esprit, faisant le cheval échappé, enfante des chimères, et j'ai de ces livres, sur les planches de ma bibliothèque, une petite collection, dont la préface de l'un d'eux vaut la peine d'être citée : «Un littérateur dont l'âme est brûlante et le cerveau exalté, doit, dans la fougue de son délire, être incapable de mettre certaine suite dans ses conceptions, certaine harmonie dans ses discours, comme il n'écrit que par inspiration ; quand il a versé sur le papier l'idée qui l'obsédait, il ne doit plus se rappeler ce qu'il a pensé, il ne doit plus savoir ce qu'il va écrire. .............. «Si, malgré tous mes aveux et mes protestations, on s'obstine encore à me démontrer que mon ouvrage est extravagant, et que je n'aurais jamais dû le mettre au jour, esprits froids, apathiques géomètres, m'écrierai-je, en lançant un regard de colère sur mes persécuteurs acharnés, qui n'avez jamais senti remuer votre être, tressaillir, fermenter vos facultés, qui n'avez jamais éprouvé le bouleversement d'une âme impétueuse, accablée du poids de ses idées, tourmentée par une excessive énergie et par un besoin d'explosion Ah! si vous connaissiez les pénibles convulsions d'un enthousiasme retenu, plus indulgents, vous me plaindriez et vous applaudiriez aux débordements de mon imagination cruels vous blâmez la ponction salutaire qui a dégagé mon hydropisie, et procuré l'écoulement des eaux putrides et corrosives qui minaient et allaient dissoudre mon existence Oui, j'ai fait crever l'abcès J'ai craché un amas prodigieux de glaire et de bile qui m'aurait infailliblement suffoqué Dieu, votre cur se soulève eh bien, éloignez-vous de la dégoûtante cuvette où j'ai vomi, où sont en dépôt tant de matières exécrables Ne pourrait-on pas conserver, par une espèce de curiosité, ma superfétation étrange, comme un médecin garde, dans un vase d'eau-de-vie, ces môles prodigieuses dont accouchent certaines femmes.» Et le livre qui a cette préface en tête, s'appelle : CATARACTES DE L'IMAGINATION, Déluge de la scribomanie, Vomissement littéraire, Hémorragie encyclopédique, Monstre des Monstres, par Épiménide l'Inspiré. Dans l'antre de Trophonius, au pays des Visions, 1779. Les Cataractes de l'imagination ont pour voisin : ICOSAMERON, ou Histoire d'Édouard et d'Élisabeth, qui passèrent quatre-vingt-un ans chez les Mégamières, habitans aborigènes du protocosme dans l'intérieur de notre globe, traduite de l'anglais, par JACQUES CASANOVA DE SEINGALT VÉNITIEN. A Prague, à l'Imprimerie de l'École normale, rêve en cinq volumes in-octavo, dans lequel Édouard et Élisabeth, pendant un séjour de quarante ans, en une station de ce monde sublunaire, laissaient quatre millions de descendants produits par l'heureuse propagation des quarante filles dont Élisabeth était accouchée depuis douze ans jusqu'à l'âge de cinquante-deux ans. Et de l'autre côté de l'Icosameron, voici : MORALI-PHILOSO-PHYSICO-LOGIE des Buveurs d'eaux minérales aux nouvelles sources de Passy, en mai 1787, Divisée par matinées, par M. Tho. Mineau de la Mistringue, l'un des buveurs et leur secrétaire perpétuel, à la Fontame Cocquerelle, 1781 ; macédoine bizarre, où il est tour à tour question de la fée Bellie, du développement de la mémoire, grâce au sens interne de la substance cendrée, du jeu de corbillon, des avantages du célibat, du passage d'un convoi de galériens chantant les litanies de la Vierge, de la répartition de l'impôt territorial. Mais le plus fou et le plus rare de tous ces livres, un ouvrage que je n'ai pas vu repasser une seule fois en vente depuis trente ans, c'est le : «MÉMORIAL POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE LA CATINOMANIE par l'auteur de Deux Plaintes (M. Buleau) rendues à la fin de 1784, l'une à M. le Procureur Général, l'autre à M. le baron de Breteuil, et d'une brochure qui fait la troisième partie de ces Mélanges, 1787.» [ ] |
Tout en bas, deux planches
sont prises par des livres de bibliographie et la collection
des catalogues d'autographes de Laverdet et des
frères Charavay, - et à leur suite, en cet
endroit où, de mon fauteuil, ma main, en se baissant,
peut atteindre, flottent des volumes, qu'en un moment de
paresse, j'attire à moi, des volumes qui ont
été, sans que je m'en doute, des
éducateurs de mon goût, des conseillers de mon
style, et qui me font éprouver aujourd'hui un certain
étonnement de leur assemblage fortuit. C'est un
volume dépareillé du Virgile latin «le
GEORGICON» (note
11), au joli texte
gravé aux frais de Henri Justice ; c'est un
François Rabelais du dix-huitième
siècle, l'assez médiocre Rabelais de
1783 ; c'est le La Bruyère de 1692, dans sa
vieille reliure de maroquin rouge, avec le nom de Durival,
imprimé sur les plats ; c'est l'édition
des MAXIMES du duc de Larochefoucauld de notre vieille
Imprimerie-Royale, dans un veau aux armes d'un descendant de
la famille ; c'est le RECUEIL DES PENSÉES de M.
Joubert avec la dédicace : offert à M.
le comte de Portalis par M. Joubert, conseiller à la
cour de cassation ; c'est l'édition,
déreliée et en miettes, des CARACTERES ET
PORTRAITS de Chamfort ; c'est le NEVEU DE RAMEAU
publié par Poulet-Malassis ; c'est enfin le
REISEBILDER de Henri Heine, l'édition d'Eugène
Renduel. Là, les livres sont
interrompus par la fenêtre, qui a pour lambrequin une
broderie japonaise, où d'énormes
cédrats, ces turgides fruits aux tentacules cornues,
détachent l'or de leur soie sur du velours
noir. Sous le jour de la
fenêtre s'étend la large table de travail, une
table commandée par hasard chez un ex-vassal, chez un
homme de Goncourt, qui m'ignorait du reste absolument, une
table à modèle qui ne s'attendait certes pas
à voir écrire dessus ; la table sur
laquelle mon frère et moi, rue Saint-Georges et
à Auteuil, sommes restés penchés de si
nombreuses heures du jour et de la nuit. Pauvre table qui a
vu le désespoir de tant de phrases rebelles, et aussi
la joie du mot : Fin, écrit au bas de la
dernière page de beaucoup de volumes. Vieux morceau
de bois associé à mon existence, et pour
laquelle j'ai des regards amis, quand j'ai été
quelque temps absent et sans écrire, lui demandant
presque qu'elle me soit favorable et qu'elle me fasse
retrouver encore une fois l'inspiration de
l'écrivain. Sur cette table un amoncellement, un
entassement, un fouillis de papiers, de livres, de
brochures, de cahiers de papier à cigarettes, de
paquets de plumes d'oie au bec tordu, d'où
émergent, à moitié enfouis dessous,
deux presse-papiers à levrettes du
dix-huitième siècle ; un méchant
encrier de trente sous, un manche de coupe-papier japonais,
un essuie-plumes brodé par les filles de madame
Camille Marcille, quand elles étaient toutes petites
filles, et un cachet de cristal de roche aux initiales
mariées de E. J., un cachet acheté
à Rome, du temps de MADAME GERVAISAIS, et qui est
comme la lumière rosée d'une goutte de
champagne dans le fond d'un verre d'eau. [
]