Tome I, p. 192
sqq. La pomme de cristal du
départ, dont mon prédécesseur
était très fier, a été
remplacée par une grue en bronze, au redressement
inquiet et colère de la tête, et l'on monte
entre des murs couverts de dessins du XVIIIe
siècle, de foukousas, de kakemonos,
de plats grands comme des boucliers, et dont l'un, de la
fabrique d'Iwari, montre, sous un beau coloriage barbare,
une monstrueuse carpe remontant une cascade. Je trouve
que l'escalier dans un logis se prête admirablement
à la galerie, et que les objets qui y sont
accrochés, on les regarde mieux que partout
ailleurs : il y a, tous les jours, quand vous
êtes seul, dans la montée ou la descente des
marches, des repos paresseux, des accoudements sur la
rampe, qui donnent tout votre regard à telle
sanguine, à telle porcelaine, à laquelle
vous ne feriez pas attention, si elle était
perpétuellement sous vos yeux. An centre de toutes les
images de l'escalier, une gravure, la seule dans la
maison qui ait les honneurs de l'encadrement, invite
l'amateur de l'art français à monter. Cette
gravure est l'EMBARQUEMENT POUR CYThÈRE, un
état d'eau-forte introuvable, de la grande planche
du graveur Tardieu, d'après le Watteau de Berlin,
une épreuve peut-être unique, que je me
rappelle avoir payée 8 francs, il y a de cela,
c'est vrai, une trentaine d'années.
En sortant du grand
salon, vous rentrez dans le vestibule, où une
baie, drapée d'une verdure, laisse voir la cage de
l'escalier enjuponnée d'une grosse toile maïs
à bordure d'imitation persane.
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L'escalier débouche, au premier, sur un palier, semblable à une grande alcôve tendue de ce jaune un peu rouillé d'une toile qui n'a pas encore passé à la lessive, et qui fait un fond doux clair et chaud aux vives couleurs des choses orientales. Sur des portoirs-encoignures s'étagent des vases de Sazuma, autour desquels court un concert avec de petits tambourinaires rappelant les chanteurs au lutrin de Lucca della Robbia, des cornets de Kaga où un Olympe japonais a pour cadre une étourdissante envolée d'oisillons, des bouteilles de Fizen, aux fleurs rouges et bleues en relief, des poteries d'Owari, de Kutani, et ces faïences se mêlent à des panneaux décoratifs pendus comme des tableaux : ces panneaux dans la composition desquels les Japonais sont passés maîtres, et où, sur les bois les plus heureusement ou les plus étrangement veinés, se rencontrent des fleurs en faïence, des feuilles en ivoire colorié, des rochers de jade, des oiseaux de nacre, des bestiaux en pierre dure, des soleils de corail, un assemblage de matières qui, sous la main d'un Européen, serait horrible, et que les artistes de l'Extrême-Orient savent rendre harmonieux dans un sertissage de grands orfèvres coloristes. Sous ces tableaux bas-reliefs, entre deux portes; est un petit meuble en forme de coffre, aux panneaux de laque rouge, dans lesquels sont incrustées une branche de pivoine fleurie, une branche de pêcher en fleurs, toutes deux en porcelaine blanche et bleue : le meuble qui contient la collection des albums japonais.
Là sont ces livres d'images ensoleillées, dans lesquels, par les jours gris de notre triste hiver, par les incléments et sales ciels, nous faisions chercher au peintre Coriolis, ou plutôt nous cherchions nous-mêmes, un peu de la lumière riante de l'Empire, appelé l'Empire du LEVER DU SOLEIL. Et voici ces albums japonais de tout format, aux couvertures de papier de toutes les nuances, et gaufrés, et sablés d'or, et lardés de petits carrés d'argent, et reliés d'un fil de soie courant extérieurement sur le dos du mince volume, avec, sur un des plats, une bande longitudinale, où il y a comme de petites sangsues de couleur. Ces albums ouverts et parcourus de l'il, de la première ou plus rationnellement de la dernière à la première page, il vous apparaît, baignée des méandres azurés des mers, des fleuves, des rivières, des lacs, une terre, aux rivages semés d'écueils baroques -, contre le granit rose desquels brise éternellement le Pacifique ; des plages fourmillantes de vendeurs et de vendeuses de coquillages et de choux de mer, qui courent après des pieuvres leur échappant ; des villages formés d'une seule rue, contournant une anse dormante de leurs toits, surmontés, aux deux extrémités, de poissons porte-bonheur sculptés ; des rizières inondées, où dans les lignes flottantes de l'eau, les brindilles lointaines semblent des croches sur un papier de musique réglé ; des campagnes couvertes d'une herbe vivace, de la hauteur d'un homme, toute verte d'un côté, toute blanche de l'autre ; des villes coupées de ponts bombés, s'élevant sur une forêt de madriers rouges ; des jardins de plaisir, sillonnés de ruisselets tournoyant à l'entour de plantations d'iris et de roseaux ; des intérieurs dont le lisse bois vernissé enferme comme la clarté humidement rayonnante de nos écoles de natation, - cette terre enfin composée de trois mille huit cents îles ou rochers : le Japon |
Tome I,
p. 231 Ici commence la libre
interprétation populaire de l'ÉTUDE DES FLEURS
AYOSIWARA, par les albums. Les images sont en couleur,
mais le plus souvent elles sont
précédées d'un texte
entremêlé de petits dessins imprimés en
noir, et ces petits dessins sont toujours supérieurs
aux grands. Il y a là des copulations dont les
raccourcis sont dignes d'un Jules Romain, et à
côté de cela des imaginations spirituelles
d'une fantaisie charmante. C'est ainsi qu'un de ces croquis
montre le rêve d'une femme, dont le sommeil
agité a rejeté loin d'elle ses couvertures, et
qui voit une farandole de phallus, habillés à
la japonaise, dansant et agitant de grands éventails.
Cette danse de phallus s'éventant est, certes, une
des compositions les plus excentriques sorties de la
cervelle et du crayon d'un artiste en une heure de caprice
libertin, Ce petit album, que n'a pas signé
l'artiste, s'appelle U memigouça ou
RÈVE AMOUREUX. Le nombre, l'abondance, la
prodigalité de l'image, au Japon, dépasse tout
ce qu'on peut imaginer. Ce n'est pas une feuille, c'est
presque toujours trois feuilles qui donnent la
représentation d'une scène quelconque. Il
existe un passage de gué par une femme de daimio,
escortée dans l'eau de ses neuf dames d'honneur
portées sur de petits planchers, qui se
développent sur six feuilles. Le voyage d'un bateau
de plaisance sur une rivière en compte douze. Un
catalogue de la chalcographie japonaise, je ne sais pas ce
qu'il contiendrait de volumes, tant les enfants et les
femmes des maisons de thé font une consommation
effrayante de ces livres illustrés qui ne
coûtent rien, et en ce pays, où la passion de
l'image est telle, qu'au dire de M. Humbert, une bouteille
d'absinthe ou de chartreuse décorée d'une
belle étiquette, se vend le double. [
]
Encore je n'ai parlé
ici que des albums des trente dernières
années, mais si l'on remonte à des albums plus
anciens, à des albums du siècle dernier, nous
nous trouvons en présence de gravures
coloriées, qui mériteraient une place dans les
cabinets d'estampes de nos collections publiques. Là,
ce qu'on peut reprocher à l'imagerie moderne
japonaise, le voyant un peu brutal, n'existe absolument pas.
C'est, dans le coloriage, un assoupissement du ton, un
passé de la nuance, une harmonie
délicieusement discrète. On dirait vraiment
que l'art japonais de ce temps a pris ces couleurs aux
émaux des porcelaines de la famille verte et qu'il a
cherché la gamme de ses compositions dans l'accord
d'un jaune illet d'Inde, d'un vert éteint, d'un
violet de manganèse, - des compositions presque
toujours détachées d'un fond doucement
rosé. Dans ces impressions la
femme développe une élégance qu'elle
n'aura bientôt plus ; son dessin profile les
longueurs et les élancements des grandes
époques du dessin occidental. Et même, une
remarque qui n'est pas sans valeur, le type féminin y
est presque différent, et comme fabriqué d'une
pâte plus raffinée, plus aristocratique. La
femme japonaise, les anciens albums la représentent
le front remarquablement bombé, les sourcils
semblables à un trait de pinceau, l'ouverture de
l'il tout étroite et extrêmement fendue
avec une prunelle coulée dans un coin sous la mince
paupière, un petit nez courbe d'une très
grande finesse, une bouche toujours entr'ouverte dans le
dessin du peintre, comme une bouche d'enfant, et l'ovale
long, long, long, mais parfaitement régulier. On la
voit ainsi sous des cheveux très noirs et bouffants,
d'où s'échappe une petite mèche
tortillarde serpentant le long de sa tempe, avec un visage
pâle où l'entour seul des yeux est
fardé, et une physionomie ingénument
étonnée! A des yeux européens, cette
femme doit paraître peu régulièrement
belle, et cependant en elle est un beau, fait d'une
construction mignonne de traits aux fines arêtes, et
en quelque sorte, de la délicatesse aiguë d'une
longue statuette de porcelaine. Et je retrouve comme
vulgarisé dans ce type de la femme des anciens
albums, le type de la femme de Kioto, dont la beauté
est proverbiale au Japon, et telle que nous la peint
M. Bousquet, avec son nez aquilin, ses yeux bien
fendus, son ovale maigre. [
]
p. 235 à 237
Les illustrations
sont faites avec quelques-unes
des signatures d'Hokusai, qui avait plusieurs
pseudonymes. On peut les retrouver
dans Louis Gonse, L'Art japonais, s.d.,
p. 92.