P E T I T 

 S A L O N

Tome I, p.  22 sqq.

 
 

Pauvre petit salon! Que de tristes et anxieuses journées passées entre ses murs, d'où l'ébranlement du canon faisait tomber les cadres, au milieu des livres ficelés en paquets, et près de ce feu de bois vert, le feu parisien des mois de décembre et de janvier 1870-1871!

Ce salon était à la fois ma chambre à coucher, ma cuisine et tout, et j'y vivais en compagnie d'une poule, la dernière survivante de six volailles : toutes les provisions que j'avais faites, hélas! - moi qui mange avec les yeux, et ne pouvais m'habituer au rose noirâtre de la viande des tire-fiacres.

Cette poule ou, pour mieux dire, cette poulette, toute blanche, et joliment cailloutée, et coquettement huppée, était bien la plus impudente petite bête que j'aie jamais rencontrée, sautant sur la table, au moment où on me servait à déjeuner, - quel déjeuner, mon Dieu! - et de deux coups de bec rapides comme deux éclairs, nettoyant la moitié du maigre plat. La petite misérable pondait, mais il n'y eut jamais moyen d'avoir d'elle un œuf ; il n'était pas sorti de son corps qu'il était avalé! Et l'amusant pas spectacle qu'elle me donna, quand nous arrlvâmes à ce pain qui ressemblait à un cataplasme lardé de cure-dents. Elle commençait par jongler avec les petits morceaux qu'on lui jetait, à la fois dédaigneuse et colère, puis elle gémissait, puis elle pleurait, demeurait rognonnante toute la journée, et ne se décidait à manger le pain du siège que le soir. Somme toute, je m'y étais attaché, elle avait des allures si gamines, des remuements de la huppe si crânes, des familiarités si drôlettes, elle donnait à ses gloussements, à son caquetage un langage si humain ; elle grimpait avec tant de gentillesse le long de mon corps, pour de là s'élancer sur la cheminée, et donner force coups de bec furibonds à la glace qui lui montrait une autre elle-même!

Bref, tous les matins, je la peignais au peigne fin… et ne pouvais me résoudre à la manger.

Cependant les moineaux et même les merles, en oiseaux intelligents, avaient disparu de Paris, ne s'offrant plus aux coups de fusil ; j'avais dévoré mes poissons rouges ; la mairie d'Auteuil venait de nous délivrer pour moi et ma domestique une petite queue de morue salée qui devait faire notre nourriture pendant trois jours ; le pain était inavalable : il fallut prendre un parti. Je dis à ma domestique de tuer Blanche. Elle ne savait pas, elle n'avait jamais tué d'animaux. Moi pas plus, et je voulais faire passer de vie à trépas la bestiole sans la faire souffrir. Longtemps je cherchai le moyen, quand je me rappelai avoir à la maison un sabre japonais dont la trempe, m'avait-on dit, valait la trempe des cimeterres avec lesquels le sultan Saladin coupait en deux un coussin de plumes.

L'instrument de mort était trouvé, et j'appelais la poulette dans le jardin. En ce moment, il y avait dans le ciel un ouragan d'obus prussiens passant au dessus de la maison pour aller tomber dans le faubourg Saint-Germain ; et la poulette interrogeait le ciel avec le regard défiant des bêtes du Jardin des Plantes d'alors, - et qui avaient l'air, du fond de leurs cabanes, de demander si l'orage qui tonnait là-haut depuis deux mois n'allait pas finir. Il faisait aussi le terrible froid de ce terrible hiver, et la frileuse hésitait à se risquer dehors. Enfin la gourmandise triompha, j'avais émietté par terre un peu d'une galette de vraie farine, cuite le matin, sur les carreaux de ma cheminée. Je prenais bien mes mesures, et au moment où elle relevait le cou pour la déglutition d'un morceau un peu plus gros que les autres, avec mon sabre japonais, je lui détachai la tête aussi bien qu'aurait pu le faire un bourreau du pays du sabre… mais ne voilà-t-il pas que la poulette décapitée se met à courir en laissant derrière elle un sillon rouge sur la neige de l'allée, et à travers le jardin aux arbustes cristallisés, dans le jour blême de l'heure entre chien et loup, elle allait toujours sur ses pattes titubantes, battant frénétiquement des ailes, - une aigrette de gouttelettes de sang, au-dessus de son col coupé, à la place de tête.

Cet assassinat est un de mes remords, … d'autant plus que, je dois l'avouer, elle était horriblement dure, Blanche!

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Enfin, un jour, de ce petit salon devenu un poulailler sous le siège, une cible à balles et à obus sous la Commune, il me prit la fantaisie d'en faire une espèce de musée des dessins de l'école française recueillis par mon frère et moi depuis longues années. Faire une pièce dans ma maison : voilà presque toujours, après la publication d'un livre et avec l'argent qu'il rapporte, la récréation, la récompense que je me donne. Bien souvent je me suis dit : Si je n'étais pas littérateur, si je n'avais pas mon pain sur la planche, la profession que j'aurais choisie, ça aurait été d'être un inventeur d'intérieurs pour gens riches. J'aurais aimé qu'un banquier, me laissant la bride sur le cou, me donnât plein pouvoir en un palais qui n'aurait eu que les quatre murs pour lui en imaginer la décoration et le mobilier avec ce que je trouverais, rassortirais, commanderais, avec ce que je découvrirai s chez les marchands de vieux, les artistes industriels modernes ou dans ma cervelle. Mais cette profession n'étant pas encore la mienne, je travaille pour mon compte dans des conditions plus modestes. J'ai donc cherché mon nouveau petit salon de façon à faire ressortir le mieux possible des dessins, et des dessins montés en bleu, en ces intelligentes montures dont l'honneur de l'invention revient à Mariette. Après avoir longuement médité, et ainsi qu'on médite un chapitre de livre, je suis arrivé à la conviction qu'il n'y avait que le rouge mat et le noir brillant pour faire valoir les dessins anciens. Et j'ai fait peindre les boiseries, les portes, les corniches en noir, toutefois au poli et de cette peinture employée pour les panneaux de voiture, et qui dure trois mois par les ponçages successifs, mais qui a le mérite d'enfermer les choses dans des compartiments d'ébène. Restait la tenture et la qualité de son rouge que je voulais mat : c'était là la difficulté. Je me rappelle un jour, sous le merveilleux plafond de Baudry, Mme de Païva me disant à propos de la tenture de son salon dont j'admirais la pourpre profonde : "Oui… mais voilà l'histoire de ma tenture. J'ai dit au fabricant de Lyon qui me présentait son plus beau et son plus doux échantillon : Monsieur, il me faut une étoffe six fois plus épaisse que celle-ci, pesant six fois plus, vous m'entendez ? - Et me faisant apporter un pèse-Iettres, j'ai pesé son échantillon devant lui pour qu'il n'y eût pas d'erreur.»

- «Mais, Madame, jamais cela ne s'est fait. Et l'homme me regardait comme une folle.»

- «Eh bien, cela se fera pour la première fois!» Je pensais, continua-t-elle, que cette épaisseur qui ferait un cuir de l'étoffe, apporterait au tissu une qualité de couleur qu'il n'avait pas, et vous voyez que je ne me suis pas trompée.»

En effet, Mme de Païva avait eu raison, mais la tenture coûta 800 000 francs, et moi je devais trouver quelque chose d'un peu moins cher. La soie, dans les conditions ordinaires, n'était pas mon affaire; les étoffes de laine se mangent, deviennent facilement violettes, vineuses : il n'y a au fond que les étoffes de coton pour garder leur intense nuance de géranium. Et tout fut couvert d'andrinople. Je risquai même le plafond rouge, une audace! mais qui m'a réussi, et qui, par l'enveloppement complet des dessins dans une coloration une et chaude, en fait saillir les blancs et toutes les clartés laiteuses que tue un plafond de plâtre. Au fond, posons en principe qu'il n'y a d'appartement harmonieux que ceux où les objets mobiliers se détachent du contraste et de l'opposition de deux tonalités largement dominantes, et le rouge et le noir est encore la plus heureuse combinaison qu'un tapissier ait trouvée comme repoussoir et mise en valeur de ce qui meuble une chambre.

Les boiseries ainsi peintes, les murs ainsi tendus, on a refait avec du vieil or la toilette des cadres de chêne sculpté, trouvés en grande partie chez le vieux Goguet de l'ancienne rue de Childebert, sacristain de Saint-Germain-des-Prés, je crois bien, à certaines heures, et brocanteur amoureux de bois doré, le restant de la journée.

Et ce sont sur la rouge muraille, autour des dessins, ces élégants profils, ces délicats rangs de perles sculptées qui ne sont pas comme dans les cadres modernes un chapelet de boulettes de pâte enfilées dans une ficelle, et ces plates bordures aux jolies feuilles d'eau et surmontées d'un écusson, que surplombe tantôt une coquille au milieu d'une chute de fleurettes, tantôt un cartouche dans un nœud de ruban dont les deux bouts retombent de chaque côté.

Là, dans ce petit salon est la plus grande partie de mes dessins, qui couvrent encore les parois du grand salon, montent et descendent l'escalier, remplissent les cartons dans cette chambre et cette autre, et se répandent ainsi par toute la maison.

Cette collection est ma richesse et mon orgueil. Elle témoigne de ce qu'un pauvre diable avec de la volonté, du temps, et en [a]massant un rien d'argent sur une seule chose, peut faire. Une collection de tableaux et très charmante , - elle m'était possible en ce temps ; - mais je sentais qu'avec ma petite fortune, je ne pouvais faire qu'une collection secondaire, tandis qu'une collection de dessins, il m'était donné d'en rassembler une qui n 'e[û]t pas d'équivalent, qui f[û]t la première de toutes. Et je puis dire sans fausse modestie que mon frère et moi l'avons réalisée, cette collection de dessins français du XVIIIe siècle! Oui, grâce au dédain de l'époque pour cette école, aux timidités de mes concurrents tous plus riches que moi, et à la résolution bien arrêtée de ne jamais acheter un tableau quelque bon marché qu'on me l'offrît, j'ai pu réunir près de quatre cents dessins montrant l'école française sous toutes ses faces, et presque dans tous ses spécimens, et des dessins qui sont en général les dessins les plus importants de chaque Maître, petit ou grand.

[…]

Tome I, p. 31

Qui se rappelle aujourd'hui la vieille place du Carrousel avec tous ces cartons bâillant entr'ouverts à la porte de ses centaines d'échoppes ? En 1848, j'y achetais, à seize ans, mon premier dessin, une aquarelle de Boucher : et elles ne sont pas communes, les aquarelles de Boucher. Qui se rappelle les cartons bâillant entr'ouverts sous les arcades de l'Institut, et tout le long des quais, et à l'entrée de cet antre s'ouvrant sous un jardin, là où s'élève aujourd'hui le Journal officiel ? Je trouvai là un jour dans un carton à vingt sous, et collés sur une même feuille, neuf croquis de Gabriel de Saint-Aubin pour une illustration du Zadig de Voltaire qui n'a point été gravée. Qui se rappelle les cartons à la porte des bric-à-brac du boulevard Beaumarchais et dans le renfoncement de tous les vieux murs délités et des édifices religieux abandonnés, ainsi qu'autour de cette chapelle Saint-Nicolas, au haut du faubourg Saint-Honoré, où l'étalagiste fixait avec un clou ses plus beaux dessins dans la pierre pourrie ? Là, pour une pièce de trois francs, je devenais possesseur d'un de mes jolis Cochin. Car, en ces années, il y avait des dessins partout, des dessins mêlés à de la ferraille, des dessins exposés entre des tire-bouchons sur des bouts de trottoirs, et l'un de mes Watteau me vient d'un vendeur de flèches de sauvages et de têtes d'Indiens boucanées. Donc on rencontrait alors des dessins, et des dessins de l'école française du XVIlle siècle chez tous les brocanteurs de vieilleries quelconques. Et j'ai le souvenir lointain d'une regrattière de la rue Jacob à la cornette lorraine, qui, de sa porte quelquefois, me hélait, lorsque je me rendais à l'École de Droit, me disant : «Jeune homme, j'ai pour vous un petit dessin pas cher.» La vieille femme avait flairé un pays à qui elle aimait à vendre.

Et le beau temps des ventes, de ces ventes de dessins en l'hôtel Bullion de la place de la Bourse, en l'hôtel de la rue des Jeûneurs, où dans la solitude de la grande salle, il y avait bien en tout douze personnes ; et où un dessin, adjugé à 25 francs, faisait pousser des oh! et des ah! comme pour une adjudication de fou, et où l'enchère était suivie, pendant quelques minutes, de risées, et comme d'éternuments de mépris, par deux ou trois contempteurs de l'école française aux chapeaux roux. Je vois, je vois encore une des premières et malheureuses ventes que faisait, en qualité d'expert, Thoré : vente dans laquelle une série de préparations de têtes de femmes pastellées par notre grand La Tour, et qui n'étaient pas encadrées, et qui n'étaient pas même montées, mais tout bonnement enveloppées de papier de soie dont on entortille les oranges, atteignaient avec une peine extrême 5 et francs. Pas une ne dépassa ce prix. Et longtemps les ventes durèrent ainsi, et longtemps mon frère ou moi, un La Bruyère dans notre poche, pour tromper l'ennui de la vacation, nous allions tour à tour conquérir à vil prix quelque précieux dessin : un dessin comme «l'Épouse indiscrète» de Baudouin, ou les «Négrillons heiduques» de Portail.

Mais alors même les ventes n'apportaient à une collection que quelques dessins. Ce qui la grossissait soudainement, c'étaient les coups, ces acquisitions fortunées d'un marchand arrivant premier après un décès tout chaud, et lorsqu'on avait la chance de tomber dans l'emménagement de l'achat. J'ai dans la mémoire une de ces heureuses affaires faites par Danlos père, et où, pour quelques mille francs, il avait eu un régiment de cartons, bondés des plus curieux dessins et des plus rares estampes, - une collection à se vendre maintenant 500 000 francs. Dans la boutique, une montagne, un entassement de vieux portefeuilles éventrés, d'où se répandaient sur le plancher des morceaux de papier montrant des coins de crayonnages adorables ; dans l'arrière-boutique, des amis, des bouteilles, des verres, et la célébration et le joyeux arrosage du marché fêté à la cantonade.

«Eh!… combien ça, monsieur Danlos ?»
Et Danlos, an bout de quelques instants, faisant sa rentrée dans la boutique, en se grattant la tête de sa casquette violemment remuée sur son occiput vous prenait la chose de la main, et la regardant d'un œil vague, et de côté, tout au bout de son bras tendu à la hauteur de sa cuisse, vous disait au hasard un prix fort cher… pour le temps, mais bien bon marché pour aujourd'hui.

Ah! l'heureuse époque pour un collectionneur, que ces années où, du lever au coucher du jour, il y avait chez les marchands d'estampes dix jours entiers à regarder des dessins français, et de quoi pour un homme qui aurait eu plus d'argent que je n'en avais alors dans ma poche, de quoi en charger un fiacre.

Et les pittoresques silhouettes de marchands, hélas! tous défunts.

Tout d'abord le père Blaisot, le descendant du libraire établi au XVIIIe siècle sur les marches du grand escalier de Versailles, le doyen des marchands d'estampes, qui avait eu d'abord la petite boutique de la rue Guénégaud, puis le long boyau de la rue Taitbout, où furent exposés tant de beaux et précieux dessins, enfin le grand magasin de la rue de Rivoli : un petit homme maigre, toujours en cravate blanche, avec du jovial et du renarré sur la physionomie, et une seule dent dans la bouche. On le rencontrait trottinant dans tous les quartiers de Paris, une gravure, un dessin, une toile sous le bras, qu'il vous mettait sous le nez en pleine rue. Un homme de goût, un connaisseur, le seul tenant dans sa profession pour l'école française, et le seul concurrent redoutable dans les ventes d'alors. Au fond bonhomme sympathique à ses jeunes clients, s'intéressant à leurs collections. Une des dernières fois que je l'ai vu avant sa mort, c'était le 8 septembre 1870, un jour où j'étais allé voir les travaux du fort de Montretout. Des 20 000 ouvriers qui devaient remuer la terre, il y en avait bien en tout deux ou trois cents, mais que regardait, avec une inquiétude suffisante, le père Blaisot, en cravate blanche, d'une petite vigne toute chargée de ceps de raisins noirs : une vigne, sa propriété où était arrêtée la construction de la maison dans laquelle sa vieillesse voulait respirer l'air pur de la colline, après avoir respiré tant d'air putride de salles de vente.

Un autre singulier petit homme, - celui-là tout en boule, - était Mayor, le marchand de dessins anglais, qui, dans sa figure rondelette et blême, avait deux petits yeux noirs, assez semblables à des pépins dans un quartier de poire, et un nez qui était comme une gousse de piment. Perpétuellement à cheval sur Londres et sur Paris, Mayor avait ses dessins dans de grandes boîtes, et vous les montrait au fond d'un appartement aussi sombre que les boutiques des anciens marchands de drap de Paris. Debout devant vous, il tirait de ses boîtes posées sur le parquet des dessins qu'il vous présentait, et cela indéfiniment. Vous aviez beau demander grâce, il allait toujours avec la régularité mécanique d'un automate, un sourire en fer à cheval d'une caricature du Punch, et un nez qui, par l'afflux du sang à sa tête à tout moment penchée à terre, passait de la couleur écarlate à la couleur aubergine. Je soupçonne mon ami Mayor d'avoir parachevé bon nombre de Watteau que le Maître avait laissés à l'état de croquis.

Mais parlons un peu du vieux Guichardot, du temps de ma jeunesse, où il habitait la rue Saint-Thomas du Louvre, en un logis qui était le vrai cadre de l'original personnage.

Une rue d'ombre et de silence, où rarement s'aventurait le soleil, où jamais ne passait une voiture, Guichardot avait dans cette rue une boutique, une espèce de resserre rustique, aux volets clos, et contre les murs de laquelle montaient jusqu'au plafond des cartons, des cartons, des cartons comme je n'en ai vu nulle part, et tout remplis de dessins de toutes les écoles et qu'on n'avait jamais songé à débrouiller. Là dedans, c'était une odeur de papier moisi délectable et prometteuse pour un amateur. Avec une lenteur qui désespérait votre impatience, Guichardot vous apportait une chaise cassée, puis un carton qu'il plaçait dans une filtrée de jour venant de la porte de la rue entre-bâillée, et dénouait longuement, longuement les cordons… Enfin, au milieu de l'effarement de cloportes fuyant dans tous les sens à travers les dessins, commençait la séance. Lui, placé derrière vous, regardait par-dessus votre épaule chaque dessin que vous regardiez, avec un regard énigmatique de son bon œil. Les heures passaient, une nuit rembranesque remplissait la boutique, une [pénétrante] humidité vous tombait sur les épaules comme une petite pluie invisible, la fatigue de voir commençait à vous venir… et lorsque vous vous retourniez, et que vous retrouviez cet œil narquois, et cet autre bouché par un morceau de taffetas noir, et cette houppelande qui avait des blanchiments imitant le salpêtre sur un vieux mur, il vous venait le sentiment d'avoir dans le dos un être fantastique : le gnome des vieux dessins.

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Oui, pour terminer, rien n'était plus facile et à meilleur marché, dans ce temps, que de faire une collection de dessins français du XVIIIe siècle : seulement, il y avait dans l'atmosphère un si énorme dédain pour cette école, les gens que vous connaissiez faisant de la peinture vous plaignaient avec des regards si tristes, vous passiez pour un homme tellement privé de goût par les Dieux, qu'il fallait avoir un grand mépris de l'opinion des autres; pour la faire, cette collection !

[Ici commence le catalogue des dessins de la collection Goncourt]

 

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