Pauvre
petit salon! Que de tristes et anxieuses journées
passées entre ses murs, d'où
l'ébranlement du canon faisait tomber les cadres,
au milieu des livres ficelés en paquets, et
près de ce feu de bois vert, le feu parisien des
mois de décembre et de janvier
1870-1871!
Ce salon
était à la fois ma chambre à
coucher, ma cuisine et tout, et j'y vivais en compagnie
d'une poule, la dernière survivante de six
volailles : toutes les provisions que j'avais
faites, hélas! - moi qui mange avec les yeux, et
ne pouvais m'habituer au rose noirâtre de la viande
des tire-fiacres.
Cette
poule ou, pour mieux dire, cette poulette, toute blanche,
et joliment cailloutée, et coquettement
huppée, était bien la plus impudente petite
bête que j'aie jamais rencontrée, sautant
sur la table, au moment où on me servait à
déjeuner, - quel déjeuner, mon Dieu! - et
de deux coups de bec rapides comme deux éclairs,
nettoyant la moitié du maigre plat. La petite
misérable pondait, mais il n'y eut jamais moyen
d'avoir d'elle un uf ; il n'était pas
sorti de son corps qu'il était avalé! Et
l'amusant pas spectacle qu'elle me donna, quand nous
arrlvâmes à ce pain qui ressemblait à
un cataplasme lardé de cure-dents. Elle
commençait par jongler avec les petits morceaux
qu'on lui jetait, à la fois dédaigneuse et
colère, puis elle gémissait, puis elle
pleurait, demeurait rognonnante toute la
journée, et ne se décidait à manger
le pain du siège que le soir. Somme toute, je m'y
étais attaché, elle avait des allures si
gamines, des remuements de la huppe si crânes, des
familiarités si drôlettes, elle
donnait à ses gloussements, à son caquetage
un langage si humain ; elle grimpait avec tant de
gentillesse le long de mon corps, pour de là
s'élancer sur la cheminée, et donner force
coups de bec furibonds à la glace qui lui montrait
une autre elle-même!
Bref,
tous les matins, je la peignais au peigne fin
et ne
pouvais me résoudre à la manger.
Cependant
les moineaux et même les merles, en oiseaux
intelligents, avaient disparu de Paris, ne s'offrant plus
aux coups de fusil ; j'avais dévoré
mes poissons rouges ; la mairie d'Auteuil venait de
nous délivrer pour moi et ma domestique une petite
queue de morue salée qui devait faire notre
nourriture pendant trois jours ; le pain
était inavalable : il fallut prendre
un parti. Je dis à ma domestique de tuer
Blanche. Elle ne savait pas, elle n'avait jamais
tué d'animaux. Moi pas plus, et je voulais faire
passer de vie à trépas la bestiole sans la
faire souffrir. Longtemps je cherchai le moyen, quand je
me rappelai avoir à la maison un sabre japonais
dont la trempe, m'avait-on dit, valait la trempe des
cimeterres avec lesquels le sultan Saladin coupait en
deux un coussin de plumes.
L'instrument
de mort était trouvé, et j'appelais la
poulette dans le jardin. En ce moment, il y avait dans le
ciel un ouragan d'obus prussiens passant au dessus de la
maison pour aller tomber dans le faubourg
Saint-Germain ; et la poulette interrogeait le ciel
avec le regard défiant des bêtes du Jardin
des Plantes d'alors, - et qui avaient l'air, du fond de
leurs cabanes, de demander si l'orage qui tonnait
là-haut depuis deux mois n'allait pas finir. Il
faisait aussi le terrible froid de ce terrible hiver, et
la frileuse hésitait à se risquer dehors.
Enfin la gourmandise triompha, j'avais
émietté par terre un peu d'une galette de
vraie farine, cuite le matin, sur les carreaux de ma
cheminée. Je prenais bien mes mesures, et au
moment où elle relevait le cou pour la
déglutition d'un morceau un peu plus gros que les
autres, avec mon sabre japonais, je lui détachai
la tête aussi bien qu'aurait pu le faire un
bourreau du pays du sabre
mais ne voilà-t-il
pas que la poulette décapitée se met
à courir en laissant derrière elle un
sillon rouge sur la neige de l'allée, et à
travers le jardin aux arbustes cristallisés, dans
le jour blême de l'heure entre chien et loup, elle
allait toujours sur ses pattes titubantes, battant
frénétiquement des ailes, - une aigrette de
gouttelettes de sang, au-dessus de son col coupé,
à la place de tête.
Cet
assassinat est un de mes remords,
d'autant plus
que, je dois l'avouer, elle était horriblement
dure, Blanche!
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Enfin un
jour, de ce petit salon devenu un poulailler sous le
siège, une cible à balles et à obus
sous la Commune, il me prit la fantaisie d'en faire une
espèce de musée des dessins de
l'école française recueillis par mon
frère et moi depuis longues années.
Faire une pièce dans ma maison :
voilà presque toujours, après la
publication d'un livre et avec l'argent qu'il rapporte,
la récréation, la récompense que je
me donne. Bien souvent je me suis dit : Si je
n'étais pas littérateur, si je n'avais pas
mon pain sur la planche, la profession que j'aurais
choisie, ça aurait été d'être
un inventeur d'intérieurs pour gens riches.
J'aurais aimé qu'un banquier, me laissant la bride
sur le cou, me donnât plein pouvoir en un palais
qui n'aurait eu que les quatre murs pour lui en imaginer
la décoration et le mobilier avec ce que je
trouverais, rassortirais, commanderais, avec ce que je
découvrirai s chez les marchands de vieux, les
artistes industriels modernes ou dans ma cervelle. Mais
cette profession n'étant pas encore la mienne, je
travaille pour mon compte dans des conditions plus
modestes. J'ai donc cherché mon nouveau petit
salon de façon à faire ressortir le mieux
possible des dessins, et des dessins montés en
bleu, en ces intelligentes montures dont l'honneur de
l'invention revient à Mariette. Après avoir
longuement médité, et ainsi qu'on
médite un chapitre de livre, je suis arrivé
à la conviction qu'il n'y avait que le rouge mat
et le noir brillant pour faire valoir les dessins
anciens. Et j'ai fait peindre les boiseries, les portes,
les corniches en noir, toutefois au poli et de
cette peinture employée pour les panneaux de
voiture, et qui dure trois mois par les ponçages
successifs, mais qui a le mérite d'enfermer les
choses dans des compartiments d'ébène.
Restait la tenture et la qualité de son rouge que
je voulais mat : c'était là la
difficulté. Je me rappelle un jour, sous le
merveilleux plafond de Baudry, Mme de Païva me
disant à propos de la tenture de son salon dont
j'admirais la pourpre profonde : "Oui
mais
voilà l'histoire de ma tenture. J'ai dit au
fabricant de Lyon qui me présentait son plus beau
et son plus doux échantillon : Monsieur, il
me faut une étoffe six fois plus épaisse
que celle-ci, pesant six fois plus, vous
m'entendez ? - Et me faisant apporter un
pèse-Iettres, j'ai pesé son
échantillon devant lui pour qu'il n'y eût
pas d'erreur.»
-
«Mais, Madame, jamais cela ne s'est fait. Et l'homme
me regardait comme une folle.»
-
«Eh bien, cela se fera pour la première
fois!» Je pensais, continua-t-elle, que cette
épaisseur qui ferait un cuir de l'étoffe,
apporterait au tissu une qualité de couleur qu'il
n'avait pas, et vous voyez que je ne me suis pas
trompée.»
En effet,
Mme de Païva avait eu raison, mais la tenture
coûta 800 000 francs, et moi je devais trouver
quelque chose d'un peu moins cher. La soie, dans les
conditions ordinaires, n'était pas mon affaire;
les étoffes de laine se mangent, deviennent
facilement violettes, vineuses : il n'y a au fond
que les étoffes de coton pour garder leur intense
nuance de géranium. Et tout fut couvert
d'andrinople. Je risquai même le plafond rouge, une
audace! mais qui m'a réussi, et qui, par
l'enveloppement complet des dessins dans une coloration
une et chaude, en fait saillir les blancs et toutes les
clartés laiteuses que tue un plafond de
plâtre. Au fond, posons en principe qu'il n'y a
d'appartement harmonieux que ceux où les objets
mobiliers se détachent du contraste et de
l'opposition de deux tonalités largement
dominantes, et le rouge et le noir est encore la plus
heureuse combinaison qu'un tapissier ait trouvée
comme repoussoir et mise en valeur de ce qui meuble une
chambre.
Les
boiseries ainsi peintes, les murs ainsi tendus, on a
refait avec du vieil or la toilette des cadres de
chêne sculpté, trouvés en grande
partie chez le vieux Goguet de l'ancienne rue de
Childebert, sacristain de Saint-Germain-des-Prés,
je crois bien, à certaines heures, et brocanteur
amoureux de bois doré, le restant de la
journée.
Et ce
sont sur la rouge muraille, autour des dessins, ces
élégants profils, ces délicats rangs
de perles sculptées qui ne sont pas comme dans les
cadres modernes un chapelet de boulettes de pâte
enfilées dans une ficelle, et ces plates bordures
aux jolies feuilles d'eau et surmontées d'un
écusson, que surplombe tantôt une coquille
au milieu d'une chute de fleurettes, tantôt un
cartouche dans un nud de ruban dont les deux bouts
retombent de chaque côté.
Là,
dans ce petit salon est la plus grande partie de mes
dessins, qui couvrent encore les parois du grand salon,
montent et descendent l'escalier, remplissent les cartons
dans cette chambre et cette autre, et se répandent
ainsi par toute la maison.
Cette
collection est ma richesse et mon orgueil. Elle
témoigne de ce qu'un pauvre diable avec de la
volonté, du temps, et en [a]massant un
rien d'argent sur une seule chose, peut faire. Une
collection de tableaux et très charmante , - elle
m'était possible en ce temps ; - mais je
sentais qu'avec ma petite fortune, je ne pouvais faire
qu'une collection secondaire, tandis qu'une collection de
dessins, il m'était donné d'en rassembler
une qui n 'e[û]t pas d'équivalent,
qui f[û]t la première de toutes. Et
je puis dire sans fausse modestie que mon frère et
moi l'avons réalisée, cette collection de
dessins français du XVIIIe siècle! Oui,
grâce au dédain de l'époque pour
cette école, aux timidités de mes
concurrents tous plus riches que moi, et à la
résolution bien arrêtée de ne jamais
acheter un tableau quelque bon marché qu'on me
l'offrît, j'ai pu réunir près de
quatre cents dessins montrant l'école
française sous toutes ses faces, et presque dans
tous ses spécimens, et des dessins qui sont en
général les dessins les plus importants de
chaque Maître, petit ou grand.
[
]
Tome I,
p. 31
Qui
se rappelle aujourd'hui la vieille place du Carrousel
avec tous ces cartons bâillant entr'ouverts
à la porte de ses centaines
d'échoppes ? En 1848, j'y achetais, à
seize ans, mon premier dessin, une aquarelle de
Boucher : et elles ne sont pas communes, les
aquarelles de Boucher. Qui se rappelle les cartons
bâillant entr'ouverts sous les arcades de
l'Institut, et tout le long des quais, et à
l'entrée de cet antre s'ouvrant sous un jardin,
là où s'élève aujourd'hui le
Journal officiel ? Je trouvai là un
jour dans un carton à vingt sous, et collés
sur une même feuille, neuf croquis de Gabriel de
Saint-Aubin pour une illustration du Zadig de
Voltaire qui n'a point été gravée.
Qui se rappelle les cartons à la porte des
bric-à-brac du boulevard Beaumarchais et dans le
renfoncement de tous les vieux murs délités
et des édifices religieux abandonnés, ainsi
qu'autour de cette chapelle Saint-Nicolas, au haut du
faubourg Saint-Honoré, où
l'étalagiste fixait avec un clou ses plus beaux
dessins dans la pierre pourrie ? Là, pour une
pièce de trois francs, je devenais possesseur d'un
de mes jolis Cochin. Car, en ces années, il y
avait des dessins partout, des dessins mêlés
à de la ferraille, des dessins exposés
entre des tire-bouchons sur des bouts de trottoirs, et
l'un de mes Watteau me vient d'un vendeur de
flèches de sauvages et de têtes d'Indiens
boucanées. Donc on rencontrait alors des dessins,
et des dessins de l'école française du
XVIlle siècle chez tous les brocanteurs de
vieilleries quelconques. Et j'ai le souvenir lointain
d'une regrattière de la rue Jacob à la
cornette lorraine, qui, de sa porte quelquefois, me
hélait, lorsque je me rendais à
l'École de Droit, me disant : «Jeune homme,
j'ai pour vous un petit dessin pas cher.» La vieille
femme avait flairé un pays à qui
elle aimait à vendre.
Et le
beau temps des ventes, de ces ventes de dessins en
l'hôtel Bullion de la place de la Bourse, en
l'hôtel de la rue des Jeûneurs, où
dans la solitude de la grande salle, il y avait bien en
tout douze personnes ; et où un dessin,
adjugé à 25 francs, faisait pousser
des oh! et des ah! comme pour une adjudication de fou, et
où l'enchère était suivie, pendant
quelques minutes, de risées, et comme
d'éternuments de mépris, par deux ou trois
contempteurs de l'école française aux
chapeaux roux. Je vois, je vois encore une des
premières et malheureuses ventes que faisait, en
qualité d'expert, Thoré : vente dans
laquelle une série de préparations de
têtes de femmes pastellées par notre grand
La Tour, et qui n'étaient pas
encadrées, et qui n'étaient pas même
montées, mais tout bonnement enveloppées de
papier de soie dont on entortille les oranges,
atteignaient avec une peine extrême 5 et
6 francs. Pas une ne dépassa ce prix. Et
longtemps les ventes durèrent ainsi, et longtemps
mon frère ou moi, un La Bruyère dans notre
poche, pour tromper l'ennui de la vacation, nous allions
tour à tour conquérir à vil prix
quelque précieux dessin : un dessin comme
«l'Épouse indiscrète» de
Baudouin, ou les «Négrillons heiduques»
de Portail.
Mais
alors même les ventes n'apportaient à une
collection que quelques dessins. Ce qui la grossissait
soudainement, c'étaient les coups, ces
acquisitions fortunées d'un marchand arrivant
premier après un décès tout
chaud, et lorsqu'on avait la chance de tomber dans
l'emménagement de l'achat. J'ai dans la
mémoire une de ces heureuses affaires faites par
Danlos père, et où, pour quelques mille
francs, il avait eu un régiment de cartons,
bondés des plus curieux dessins et des plus rares
estampes, - une collection à se vendre maintenant
500 000 francs. Dans la boutique, une montagne, un
entassement de vieux portefeuilles
éventrés, d'où se répandaient
sur le plancher des morceaux de papier montrant des coins
de crayonnages adorables ; dans
l'arrière-boutique, des amis, des bouteilles, des
verres, et la célébration et le joyeux
arrosage du marché fêté à la
cantonade.
«Eh!
combien ça, monsieur Danlos ?»
Et Danlos, an bout de quelques instants, faisant sa
rentrée dans la boutique, en se grattant la
tête de sa casquette violemment remuée sur
son occiput vous prenait la chose de la main, et la
regardant d'un il vague, et de côté,
tout au bout de son bras tendu à la hauteur de sa
cuisse, vous disait au hasard un prix fort cher
pour le temps, mais bien bon marché pour
aujourd'hui.
Ah!
l'heureuse époque pour un collectionneur, que ces
années où, du lever au coucher du jour, il
y avait chez les marchands d'estampes dix jours entiers
à regarder des dessins français, et de quoi
pour un homme qui aurait eu plus d'argent que je n'en
avais alors dans ma poche, de quoi en charger un
fiacre.
Et les
pittoresques silhouettes de marchands, hélas! tous
défunts.
Tout
d'abord le père Blaisot, le descendant du libraire
établi au XVIIIe siècle sur les marches du
grand escalier de Versailles, le doyen des marchands
d'estampes, qui avait eu d'abord la petite boutique de la
rue Guénégaud, puis le long boyau de la rue
Taitbout, où furent exposés tant de beaux
et précieux dessins, enfin le grand magasin de la
rue de Rivoli : un petit homme maigre, toujours en
cravate blanche, avec du jovial et du renarré sur
la physionomie, et une seule dent dans la bouche. On le
rencontrait trottinant dans tous les quartiers de Paris,
une gravure, un dessin, une toile sous le bras, qu'il
vous mettait sous le nez en pleine rue. Un homme de
goût, un connaisseur, le seul tenant dans sa
profession pour l'école française, et le
seul concurrent redoutable dans les ventes d'alors. Au
fond bonhomme sympathique à ses jeunes clients,
s'intéressant à leurs collections. Une des
dernières fois que je l'ai vu avant sa mort,
c'était le 8 septembre 1870, un jour où
j'étais allé voir les travaux du fort de
Montretout. Des 20 000 ouvriers qui devaient remuer
la terre, il y en avait bien en tout deux ou trois cents,
mais que regardait, avec une inquiétude
suffisante, le père Blaisot, en cravate blanche,
d'une petite vigne toute chargée de ceps de
raisins noirs : une vigne, sa
propriété où était
arrêtée la construction de la maison dans
laquelle sa vieillesse voulait respirer l'air pur de la
colline, après avoir respiré tant d'air
putride de salles de vente.
Un autre
singulier petit homme, - celui-là tout en boule, -
était Mayor, le marchand de dessins anglais, qui,
dans sa figure rondelette et blême, avait deux
petits yeux noirs, assez semblables à des
pépins dans un quartier de poire, et un nez qui
était comme une gousse de piment.
Perpétuellement à cheval sur Londres et sur
Paris, Mayor avait ses dessins dans de grandes
boîtes, et vous les montrait au fond d'un
appartement aussi sombre que les boutiques des anciens
marchands de drap de Paris. Debout devant vous, il tirait
de ses boîtes posées sur le parquet des
dessins qu'il vous présentait, et cela
indéfiniment. Vous aviez beau demander
grâce, il allait toujours avec la
régularité mécanique d'un automate,
un sourire en fer à cheval d'une caricature du
Punch, et un nez qui, par l'afflux du sang à
sa tête à tout moment penchée
à terre, passait de la couleur écarlate
à la couleur aubergine. Je soupçonne mon
ami Mayor d'avoir parachevé bon nombre de Watteau
que le Maître avait laissés à
l'état de croquis.
Mais
parlons un peu du vieux Guichardot, du temps de ma
jeunesse, où il habitait la rue Saint-Thomas du
Louvre, en un logis qui était le vrai cadre de
l'original personnage.
Une rue
d'ombre et de silence, où rarement s'aventurait le
soleil, où jamais ne passait une voiture,
Guichardot avait dans cette rue une boutique, une
espèce de resserre rustique, aux volets clos, et
contre les murs de laquelle montaient jusqu'au plafond
des cartons, des cartons, des cartons comme je n'en ai vu
nulle part, et tout remplis de dessins de toutes les
écoles et qu'on n'avait jamais songé
à débrouiller. Là dedans,
c'était une odeur de papier moisi
délectable et prometteuse pour un amateur. Avec
une lenteur qui désespérait votre
impatience, Guichardot vous apportait une chaise
cassée, puis un carton qu'il plaçait dans
une filtrée de jour venant de la porte de la rue
entre-bâillée, et dénouait
longuement, longuement les cordons
Enfin, au milieu
de l'effarement de cloportes fuyant dans tous les sens
à travers les dessins, commençait la
séance. Lui, placé derrière vous,
regardait par-dessus votre épaule chaque dessin
que vous regardiez, avec un regard énigmatique de
son bon il. Les heures passaient, une nuit
rembranesque remplissait la boutique, une
[pénétrante] humidité vous
tombait sur les épaules comme une petite pluie
invisible, la fatigue de voir commençait à
vous venir
et lorsque vous vous retourniez, et que
vous retrouviez cet il narquois, et cet autre
bouché par un morceau de taffetas noir, et cette
houppelande qui avait des blanchiments imitant le
salpêtre sur un vieux mur, il vous venait le
sentiment d'avoir dans le dos un être
fantastique : le gnome des vieux dessins.
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Oui, pour
terminer, rien n'était plus facile et à
meilleur marché, dans ce temps, que de faire une
collection de dessins français du XVIIIe
siècle : seulement, il y avait dans
l'atmosphère un si énorme dédain
pour cette école, les gens que vous connaissiez
faisant de la peinture vous plaignaient avec des regards
si tristes, vous passiez pour un homme tellement
privé de goût par les Dieux, qu'il fallait
avoir un grand mépris de l'opinion des autres;
pour la faire, cette collection !
[Ici
commence le catalogue des dessins de la collection
Goncourt]
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