Alexandre Dumas fils

«Filles, lorettes et courtisanes»,

dans

La Grande Ville. Nouveau tableau de Paris comique, critique et philosophique, t. II, par MM. Paul de Kock, Balzac…
(Paris, Marescq), 1844, p. 350 sqq.

 

Les gravures de l'article de Dumas fils (dont celle qui est reproduite ci-dessus) sont faites selon des dessins de Gavarni.
Cet article d'Alexandre Dumas fils est une sorte d'amplification du passage consacré à la lorette dans le numéro des Nouvelles à la main de Nestor Roqueplan daté du 20 janvier 1841
.

Extrait 
«Toute race animale a, dans ce monde, son masculin et son féminin.

L'amour étant une loi de la création, la reproduction une nécessité de la nature.

L'Arthur est donc l'amant de la Lorette.

Mais, me dira-t-on, qu'est-ce que l'Arthur ?
[…]
L'Arthur est de l'espèce bipède, ce que Diogène appelait un animal à deux pieds et sans plumes - Genus homo.
Seulement l'Arthur ne s'appelle Arthur que de dix-huit à trente ans. Jusqu'à dix-huit ans, il s'appelle de son nom de baptême Pierre, Paul, François, Philippe, Emmanuel, Justin, Adolphe, Horace ou Félicien.
Passé trente ans, il s'appelle de son nom de famille : M. Durand, M. Berton, M. Legrand, M. Lenoir, M. de Preuilly, M. Delaguerche, M. de Barou ou M. de Chemillé.
Mais, pendant douze ans, il s'appelle invariablement Arthur.

L'Arthur est multiple : il se présente sous toutes les formes; il est artiste; il est homme de lettres; il est spéculateur; il est fils de famille; il a depuis 100 000 francs de dettes jusqu'à 25 000 francs de rentes.
Seulement il est fort rare qu'il passe de 100 000 francs de dettes à 25 000 francs de rentes, tandis qu'il est fort commun qu'il passe de à25 000 francs de rentes à 100 000 fr. de dettes et même plus.

L'Arthur n'est donc pas assez riche dans notre époque de misère constitutionnelle pour entretenir à lui seul une Lorette à la mode; mais comme les malheureuses filles du boulevart [sic] se mettent à deux, à quatre et même à six pour entretenir un amant, les Arthurs se mettent à six, à huit, à dix et même à douze pour entretenir une Lorette. L'un fournit les gants, l'autre les chapeaux, celui-ci les étoffes, celui-ci les façons. Un Arthur meuble la salle à manger, un autre Arthur le salon, un autre le boudoir, un autre la chambre à coucher; le dernier venu parsème les tables, les cheminées et les étagères de vieux Sèvres et chinoiseries de chez Gansberg, et la Lorette est ce qu'on appelle - chez elle.

Cette multiplication des Arthurs est une grande sécurité pour la Lorette. On ne se brouille pas d'un seul coup avec douze amants, comme on se brouille avec un seul; on se brouille avec un, avec deux ou avec trois même; - mais cela ne fait qu'une baisse dans la recette, voilà tout; - une gêne, - et non pas une ruine. […]»

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