1er octobre 2003

Paul   L é a u t a u d

et   le
premier Prix Goncourt


ou

 

  «Un prix! La littérature primée! Pauvres choses!» *  

  * Paul Léautaud, Journal, 6 mai 1903, p. 72.

Note

 
On était au mois de mai 1903. Le Petit Ami de Léautaud avait paru l'année précédente en trois livraisons dans le Mercure, aux mois de septembre, octobre et novembre. Le livre sera en librairie, publié bien sûr par les éditions du Mercure, le 18 février 1903, in-18 de 208 pages. Sans faire scandale, Le Petit Ami avait surpris; on n'était pas habitué à ce ton libre, à ces confidences presque impudiques. Une construction souvent fautive au regard de la grammaire (comme en son temps Saint-Simon), un laisser-aller naturel, faisaient de ces souvenirs d'enfance pas comme les autres un morceau littéraire cruel et tendre, mais non pas littéraire au sens académique du terme. Le titre original, trouvé par Léautaud : Souvenirs légers, annonçait tellement mieux que celui de Petit Ami, imposé par Vallette, l'esprit du livre! La parution en revue avait alerté quelques lecteurs, mais publié, le livre ne se vendit pas; ni avant le prix, ni après. Le Mercure avait tiré à mille exemplaires (1 089, dit Robert Mallet), dont six cents furent vendus la première année; il fallut vingt ans pour épuiser le reste.

Le 28 octobre 1903, les académiciens Goncourt se réunissent pour un premier tour d'horizon au Café de Paris, avenue de l'Opéra, en l'absence de Mirbeau, Léon Daudet et Rosny jeune. Parmi les candidats, Paul Léautaud, mais deux favoris se détachent du côté des académiciens : John-Antoine Nau pour Force ennemie, et Camille Mauclair avec La Ville Lumière. Le 21 décembre, le prix est décerné après le dîner, à dix heures du soir, par les académiciens, tous présents sauf Rosny jeune qui avait envoyé son bulletin de vote à Huysmans. L'heureux élu ? Nau, de son nom Eugène Torquet, qui plus est de nationalité américaine, s'il était français d'origine. «En fait, Nau n'était étranger que par accident», remarquera plus tard Rosny Aîné (L'Académie Goncourt, Crès et Cie, 1927, p. 79). Léautaud avait cru pouvoir compter sur deux parrains, Mirbeau et Descaves, or tous deux ont voté pour Nau. Mirbeau eût aimer voter pour Charles-Louis Philippe qui présentait Le Père Perdrix, mais le prix devait aller, selon le testament de Goncourt, à un livre publié dans l'année, et Le Petit Ami datait du mois de décembre 1902. Mirbeau se décide en fait, dit-il, pour Léautaud, que lui a signalé Marcel Schwob, protecteur de Léautaud avant de devenir son ami, mais «une sorte de vote préparatoire ne donna que trois voix [à Léautaud]» (lettre de Mirbeau à Schwob, 20 décembre 1903, citée dans J.-F. Nivet et P. Michel, Octave Mirbeau, Librairie Séguier, 1990, p. 397).

Il y eut, avant le scrutin, beaucoup de lettres échangées, où l'on voit que les jeux étaient faits en secret; Léautaud, pourtant, voulut espérer jusqu'au bout, mais on a le sentiment, que l'habit du solliciteur le gêne aux entournures, si bien qu'il sert à chacun la même formule :

23 octobre, Léautaud à Paul Valéry :
«Vous est-il possible, cela ne vous ennuierait-il pas,
avez-vous le temps d'écrire tout de suite, ce que vous
voudrez à Huysmans, pour lui rappeler mon nom et The small friend ?»

18 décembre, Léautaud à Marcel Schwob :
«Vous est-il possible, cela ne vous ennuierait-il pas,
avez-vous le temps d'écrire tout de suite […] à Mirbeau,
ce que vous voudrez, pour lui signaler mon nom et The small friend;»

18 décembre, Léautaud à Paul Valéry :
«[…] il n'y a rien à faire, vous savez. Le choix est
arrêté sur le livre que vous dites, et dont je vous ai moi-même
déjà parlé; auteur, un M. Nau.»
(P. Léautaud, Correspondance générale, p. 110, 112 et 113).

Mirbeau n'a pas voté pour Léautaud, qui n'avait aucune chance d'avoir la majorité, mais pour Nau, et cela pour écarter le favori, Camille Mauclair, qu'il détestait. Descaves, lui, aurait voté, dit la rumeur d'après le Prix, pour Nau, parce qu'il travaillait à une pièce de théâtre pour Antoine avec Maurice Donnay. Quel rapport ? On le comprendra en apprenant le nom du secrétaire de Donnay : Charles Torquet, - oui, le frère. Le jeu, si jeu il y avait, de Descaves, avait été douteux, car il n'a rien fait pour détromper Vallette, donc Léautaud, aprèsavoir décidé de voter pour Nau.

Est-ce par simple routine, ou bien afin de se racheter ? Tous les ans, Descaves passera au Mercure, et tous les ans, Léautaud croira qu'il attend un livre, pour lui donner le Prix Goncourt. Revenant plus tard, dans ses entretiens radiophoniques avec Robert Mallet (publiés en 1951, Gallimard NRF), sur ce premier Prix Goncourt, Léautaud affirme que Descaves ne fut pour rien dans sa candidature, faisant de Mirbeau son parrain. Vrai et faux, on l'a vu. Mirbeau voulut bien le parrainer jusqu'à ce que sa haine de Mauclair l'emportât sur les promesses faites, et Descaves était effectivement passé dès 1903 au Mercure, où Vallette avait mis en route la candidature de Léautaud, semant derrière lui des espoirs qui seront déçus. Léautaud assure, s'adressant à Robert Mallet, n'avoir rien entrepris de lui-même pour sa candidature. C'est inexact, bien sûr. Dans une lettre du 5 mai à José Théry (Correspondance générale, p. 79), Léautaud écrit avoir envoyé deux exemplaires du Petit Ami à Hennique et en avoir déposé un chez Huysmans; il est vrai que c'était sous la pression de Marcel Schwob. Au mois de mai déjà, il envoyait des exemplaires du Petit Ami aux académiciens Goncourt : «On m'a fait ces jours-ci envoyer des exemplaires pour le Prix Goncourt» (Journal, 6 mai 1903, p. 72).

Le Petit Ami avait-il des chances de l'emporter ? Non, des poules devant un couteau, les académiciens devant ce livre : un ouvrage trop original, un auteur atypique. L'auteur sortait des normes implicites du beau style et des idées admises, quelques abonnés au Mercure protestèrent même après avoir lu l'œuvre dans la revue. Les relations n'étaient certes pas conventionnelles de Léautaud avec ses petites amies, ses «cocottes», comme disait son père; et l'entrevue toute de séduction avec sa mère, suivie d'une correspondance amoureuse entre un Léautaud jeune homme et l'encore jolie femme pouvait surprendre - et surprit. Le mot inceste ne convient pas entre Léautaud et sa mère, un mot en gros sabots quand les escarpins seraient encore trop lourds; reste que la notion de famille est, c'est le moins que l'on puisse dire, brouillée chez lui, et le triangle traditionnel, papa-maman-enfant, déformé. L'opinion publique et littéraire ne pardonnait pas ces écarts à Léautaud. Le Petit Ami s'intitulerait aussi bien Le Petit Amoral : Léautaud cherche le plaisir et l'apprécie comme un enfant narcissique doublé par un vieillard cynique; le mélange est à la fois grinçant et alerte, tendre et acide, or le prix, donné pour la première fois, était attendu au tournant, et ne pouvait être donné à un livre où n'apparaissait «aucun sentiment social, familial, irrespect de la mort, etc., etc…» (Journal, 17 octobre 1906). Si les souvenirs de Léautaud avaient attiré l'attention d'un certain public lettré, c'est parce qu'ils paraissaient en revue. Quand ils changent de présentation matérielle, passant de feuilles presque éphémères à des pages immobilisées, ils changent de statut et sont appréciés différemment. Le premier Prix Goncourt devait aller non seulement à un livre, mais à un livre par excellence, ayant tous les attributs d'un livre à la fois traditionnel et original : la quadrature du cercle.

Léautaud, candidat officiel au Prix Goncourt n'eut pas le prix en 1903. Mieux (si l'on peut dire), il n'eut jamais ce prix, si chaque année, au moins jusque vers 1910, il espéra l'obtenir. Curieux espoir, puisqu'il n'avait pas de livre à proposer. Une sorte de rituel s'est établi dès 1904 : tous les ans, Lucien Descaves passe au Mercure et demande où en est Léautaud, s'il va publier un volume cette année, et tous les ans, il entend la réponse mélancolique de Léautaud : «Rien cette année, ce sera pour l'année prochaine.»

1905 : Descaves, venu au Mercure,
«aurait dit à Morisse [Paul Morisse, un ami de jeunesse de
Vallette, alors secrétaire de la rédaction du Mercure] : "Oh! ça,
vous savez, c'est sûr, l'année prochaine c'est Léautaud qui aura le prix…"»

Mais il ajouta, - la cruauté était-elle préméditée ? - :

«"À moins qu'il n'y ait un candidat vraiment imposant…"»
(Journal, 9 décembre 1905, p. 223-224).

1906 : Descaves vient au Mercure le 1er octobre,
«il a demandé s'il y aurait la matière d'un volume». Euh!

1907 : Cette année-là (1906), c'est Gourmont qui prononce
la phrase rituelle : «[…] divers propos de Gourmont sur
ce que, l'année prochaine, ce sera moi le lauréat»
(Journal, 16 décembre 1906, p. 344-345).

 Dès l'année qui suit le prix manqué, et chaque année, Léautaud chante sa litanie : il n'a manqué le prix que de peu, il aurait dû l'avoir, donc il l'aura un jour et il faut agir; agir, c'est-à-dire écrire - le plus difficile, et intriguer - le plus usant. Les bruits circulent, les rumeurs aussi. Deux mois environ après le prix de 1903, José Théry, avocat familier du Mercure, apprend d'Hennique et répète à Marcel Schwob qui le dit à Léautaud une information qui vaut ce qu'elle vaut : Le Petit Ami aurait pu avoir Le Prix s'il n'y avait pas eu, à l'académie Goncourt, «trois ou quatre timorés, bien pensants et moraux à l'excès» (lettre à M. Schwob, 15 février 1904, dans A. Rouveyre, Choix de Pages, p. 263; voir aussi le Journal, 10 et 13 février 1904). C'est ce que Mirbeau avait écrit à Schwob, mais il fallait l'entendre comme une dérobade de sa part. En 1906, l'interprétation faussée acquiert encore plus de poids : «Descaves a confirmé à Vallette […] que ma victoire a tenu à très peu de choses» (Journal, 1er octobre, p. 304). Très peu de choses! Lucien Descaves, sans doute, veut rire, qui n'a jamais voté pour Léautaud. Théry et Léautaud : «Nous parlons toujours! du P.G [Prix Goncourt]. Il me confirme combien j'ai été près de l'avoir avec le Petit Ami» (Journal, 17 octobre 1906).

 En 1905, In Memoriam paraît au Mercure, les 1er et 15 novembre 1905 : quarante-cinq abonnés se désabonnent. Après Le Petit Ami, livre consacré en partie à la mère et aux amies, In Memoriam est le livre du père, de la mort du père - Firmin Léautaud était mort le 26 février 1903. Après le sexe, la mort; et l'on sait que les cadavres ont toujours fasciné Léautaud qui se rendit célèbre pour entrer dans toutes les chambres mortuaires de tous les hommes de lettres. Trop tard pour faire de ces pages de revue un livre présentable, présentable pour le Prix Goncourt. Il n'y eut jamais, d'ailleurs, du vivant de Léautaud, un livre qui parût sous le titre In Memoriam (1) . In Memoriam est trop court pour paraître seul en volume, qu'à cela ne tienne, il sera récrit et surtout complété - c'est ce que se dit un Léautaud aveugle sur lui-même et étrangement optimiste. C'est l'engrenage. In Memoriam ne vaut pas le Prix Goncourt en 1905, mais l'espérance rituelle est là : Léautaud aura le Prix Goncourt pour ce livre enfin écrit, - en 1906.

 Léautaud peine. Quel travail! «Il faut écrire le manuscrit nécessaire pour faire du tout [In Memoriam plus un petit quelque chose] un volume et j'en suis encore à commencer» (Journal, 11 janvier 1906, p. 239). Le supplément serait des histoires de femmes, pas n'importe lesquelles, les femmes qu'a eues Léautaud, ou qu'il a rêvé d'avoir. Le titre est trouvé : Amours (2). Six mois plus tard, aucun entrain, c'est le moins que l'on puisse dire : «Ce que je viens d'écrire! [Amours] Non, là, pas d'erreur, c'est carrément mauvais, embêtant et mal écrit» (Journal, 31 juillet 1906, p. 298). Et pourtant, il faut continuer, le Prix est à l'horizon, et «Vallette […] parle du Prix Goncourt comme si nous l'avions déjà» (Journal, 31 juillet 1906, p. 298). Sera-t-on surpris d'apprendre que ces Amours paraissent à la fin de l'année (Mercure, numéros des 1er et 15 octobre et 1er novembre 1906), donc trop tard pour le Prix Goncourt, comme In Memoriam l'année précédente. Encore une année à espérer le Prix, encore une année où le travail pour l'obtenir est remis à l'année suivante : «j'ai renvoyé cette great attraction [Léautaud apprenait l'anglais en même temps que son amie, Blanche Blanc] à l'année prochaine» (lettre à Paul Blondeau, 14 novembre 1906, Correspondance générale, p. 218).

 Le livre d'une part, les académiciens à courtiser d'autre part. Léautaud y pensait au début de l'année, quand il était encore vraisemblable qu'il pourrait être candidat au Prix. Il décide, avec Paul Valéry, d'aller faire sa cour à Huysmans, présenté par Valéry qui le connaît bien. Après Huysmans, Descaves. Léautaud, le 28 octobre 1906, se rend rue de la Santé pour assister aux réceptions du dimanche matin de Lucien Descaves, données dans la tradition du Grenier. On croit comprendre, lisant le Journal, que Descaves n'a jamais pensé à voter, cette année-là pas plus qu'en 1903, pour Léautaud : «Ah! si vous aviez été prêt l'année dernière [en 1905], m'a-t-il dit, vous l'aviez». Tendre et confiant Léautaud devant un renard! Le prix est donné aux frères Tharaud pour Dingley l'illustre écrivain. La tradition est respectée, le prix sera donné à Léautaud l'année prochaine, aucun doute : Bailby, directeur de L'Intransigeant, fait paraître un écho anonyme dans le numéro du 19 décembre 1906 annonçant que Léautaud aura le Prix Goncourt en 1907 pour un livre intitulé Amours. Léautaud, ingénu, continue à faire sa cour aux académiciens jusqu'au jour du Prix ou presque; il va voir Mirbeau le 20 décembre : «Mon impression sur Mirbeau : une girouette, un parleur, rien au fond» (Journal, 20 décembre 1906, p. 356).

Léautaud était assuré d'une seule chose, en 1906 : il avait (voir le Journal, 31 juillet 1906) un titre de livre, Le Passé indéfini (3). Dans les bibliographies de Léautaud, nulle mention de Passé indéfini et pour une bonne raison : Léautaud l'écrivit et le récrivit, mécontent toujours, puis renonça, sans doute avec raison, à le publier.

Est-ce une surprise ? Léautaud ne fut pas candidat au Prix en 1907, tout en jouant son rôle dans la comédie du Prix Goncourt. Au mois de février : «J'arrange mes épreuves du Passé indéfini. […] J'ai refait presque entièrement le début d'Amours» (Journal, 24 février 1907, p. 379). Dans la tragédie ou le vaudeville intitulé L'Éternel Candidat, voici la tirade de l'abandon, le 12 juin : «Je renonce décidément à publier mon Passé indéfini, […] J'ai tout ce qui compose Amours en horreur» (p. 39). Le prix n'est pas encore donné, on est au mois de septembre, que Léautaud songe déjà au Prix Goncourt de l'année suivante : «si […] le prix me tombait! [entendre : en 1908, et pour ce Passé indéfini auquel il vient de renoncer, - on est en plein rêve] Je vais entrer dans ma trente-septième année. Je n 'ai pas de situation, pas d'argent. Le prix me ferait connaître» (Journal, 28 septembre 1907, p. 404). Les comédiens du Prix Goncourt étaient en avance; dès le mois de septembre, Vallette avait écrit à Descaves pour le prévenir que le livre de Léautaud était remis à l'année prochaine, «Descaves se dit désolé». Descaves désolé! lui qui dans Mémoires d'un ours (Les Éditions de Paris, 1946) n'a pas une ligne pour Léautaud, pas plus que son fils, Pierre, dans Mes Goncourt (Robert Laffont, 1944).

Il y a du nouveau, cette année 1907. Léautaud commence le 1er octobre à tenir la chronique dramatique du Mercure, pour remplacer Hérold; il signe Maurice Boissard (4). Vallette l'engage, à partir du mois de janvier 1908, comme employé au Mercure : pas très exaltant, mais il aura un salaire fixe. Le 20 (ou 23) juin 1908, une lettre à Descaves, qui débute sans ronds de jambe : «Monsieur, Je ne publierai encore rien» (Correspondance générale, p. 274). Léautaud écrit, mais pas pour le Prix; des corvées, des travaux qu'il a remis et fait traîner. Il travaille à une refonte des Poètes d'aujourd'hui, écrit avec Adolphe Van Bever pour la première fois en 1900, il pense à terminer Les plus belles pages de Stendhal. Du côté de l'académie Goncourt, la mort de Huysmans lui paraît être un mauvais signe, mais petite lueur d'espoir, c'est Jules Renard qui est élu. Léautaud n'a rien de prêt pour cette année, dommage; Renard endosse les vêtements de Descaves : «Vous auriez presque sûrement eu le prix» (Journal, 29 novembre 1908, p. 697), dit-il à Léautaud.

Prix Goncourt 1908 : Francis de Miomandre, pour Écrit sur de l'eau.
Prix 1909 : Marius et Ary Leblond, pour En France.
Prix 1910 : Louis Pergaud, pour De Goupil à Margot.

Du côté de Léautaud, le cœur n'y est plus et les cendres du Prix sont éteintes ou presque : «[je suis] un homme qui a laissé passé l'occasion, […] plusieurs fois, même» (Journal, 4 décembre 1909, p. 765).

Léautaud ne fut sans doute jamais un bon candidat, mais la légende se constitue. Léautaud, l'éternel candidat, Léautaud dont les chances n'apparaissent que lorsque le prix est décerné depuis longtemps.

Descaves à André Billy :
«"Ah! Léautaud. C'était notre homme! Un réfractaire! In Memoriam! […]
Il a eu l'air de nous dédaigner… […] Mirbeau et moi étions décidés
à tout pour lui"»
(Journal, 7 novembre 1913, p. 883).
Hennique, toujours à Billy :
«"Ah! Léautaud, a dit Hennique. C'était notre candidat"»
(Journal, 11 décembre 1913, p. 890).

Lucien Descaves a-t-il soutenu Le Petit Ami ? Ou le projet d'In Memoriam ? Léautaud ne se souvient plus très bien. En 1913, il lui écrit pour le complimenter de Philémon : «Vous avez eu pour moi, un jour - déjà bientôt dix ans! - un mouvement que je n'ai pas oublié. Il se peut que j'en aie mal profité […] Il se peut même que je vous en aie su bien mal gré» (lettre du 4 novembre, Correspondance générale, p. 423). Descaves est devenu l'ange tutélaire, Léautaud a oublié ce qu'il écrivait à Paul Valéry, le jour de la remise du premier Prix Goncourt, le 21 décembre 1903 : « Plaire à un Bourges, à un Descaves, à un Geffroy, à des Rosny… Plutôt leur déplaire, ah! oui» (Correspondance générale, p. 114).

Pour obtenir le Prix, il eût fallu un volume quelque peu structuré, or le talent de Léautaud était ailleurs. Léautaud est soumis, ou se soumet lui-même, à des contraintes contradictoires : pour avoir le Prix Goncourt, - qu'il désire, ne serait-ce que pour son bénéfice matériel,- il doit écrire un livre qui plaise aux académiciens, et qui leur plairait parce qu'ils penseraient que ce livre plaira au public. D'un tel ouvrage, Léautaud ne peut avoir qu'horreur. Écrire, mais ce qui lui plaît, en courant et au courant de la plume. Et ce qui lui plaît, est à l'opposé de ce qu'il aurait dû écrire pour aboutir à ses fins.

Au centre, la question, stupide mais récurrente : Qu'est-ce que la littérature ? Une fois Le Petit Ami paru en librairie, Léautaud écrit à Marcel Schwob : «Je ne suis pas fou de mon livre, mille fois non. Si je l'avais gardé six mois de plus, je l'aurais refait pour en enlever toute la "littérature"» (Choix de pages, p. 263). On connaît la ritournelle, mais elle contient du vrai. Léautaud hait la littérature au sens péjoratif du terme, soit : lieux communs, rhétorique fatiguée, trucs et ficelles, éternelle répétition, littérature de tâcherons, de candidats au Prix Goncourt. De la vraie littérature, la sienne, Léautaud avait une idée absolue, ce qui ne signifie pas qu'il aimait une littérature de professionnels. Il n'accorde ainsi aucune estime à celle de Marcel Schwob, alors son ami et presque son maître, «Une littérature de tour d'ivoire», dit-il, artificielle. La littérature, finalement, est un terrain vague plus qu'un domaine bien ordonné. Où trouver, dans ce lieu, une place pour la manière de Léautaud, aérienne, provocatrice, insolente et insolite ?

 Paule Adamy

 

 
NOTES

1. Des fragments seront publiés, toujours en revue, dans les numéros de mai et juillet 1921 des Cahiers d'Aujourd'hui; Léautaud en récrit une partie pour le Choix de pages de Rouveyre, et c'est après sa mort que In Memoriam paraîtra pour la première fois en volume, dans Œuvres de Paul Léautaud. Le Petit Ami précédé d'Essais et suivi de In Memoriam et Amours (Mercure de France, 1956).
2. Il ne faut pas confondre Amours et Amour, plaquette d'aphorismes dédiée à Marie Dormoy, publiée aux éditions Spirale en 1934.
3. On se demande si le titre n'est pas une référence à un livre d'Henri de Régnier, qu'admirait Léautaud, paru en 1905 au Mercure de France, Le Passé vivant.
4. Du nom de sa marraine, qui s'appelait, en fait, Boissart.

  Accueil | «Actualités & Trouvailles»