On était
au mois de mai 1903. Le Petit Ami de
Léautaud avait paru l'année
précédente en trois livraisons dans le
Mercure, aux mois de septembre, octobre et novembre.
Le livre sera en librairie, publié bien sûr
par les éditions du Mercure, le 18
février 1903, in-18 de 208 pages. Sans faire
scandale, Le Petit Ami avait surpris; on
n'était pas habitué à ce ton libre,
à ces confidences presque impudiques. Une
construction souvent fautive au regard de la grammaire
(comme en son temps Saint-Simon), un laisser-aller
naturel, faisaient de ces souvenirs d'enfance pas comme
les autres un morceau littéraire cruel et tendre,
mais non pas littéraire au sens
académique du terme. Le titre original,
trouvé par Léautaud : Souvenirs
légers, annonçait tellement mieux que
celui de Petit Ami, imposé par Vallette,
l'esprit du livre! La parution en revue
avait alerté quelques lecteurs, mais
publié, le livre ne se vendit pas; ni avant le
prix, ni après. Le Mercure avait
tiré à mille exemplaires (1 089, dit
Robert Mallet), dont six cents furent vendus la
première année; il fallut vingt ans pour
épuiser le reste.
Le 28 octobre 1903,
les académiciens Goncourt se réunissent
pour un premier tour d'horizon au Café de Paris,
avenue de l'Opéra, en l'absence de Mirbeau,
Léon Daudet et Rosny jeune. Parmi les
candidats, Paul Léautaud, mais deux favoris se
détachent du côté des
académiciens : John-Antoine Nau pour Force
ennemie, et Camille Mauclair avec La Ville
Lumière. Le 21 décembre, le prix est
décerné après le dîner,
à dix heures du soir, par les académiciens,
tous présents sauf Rosny jeune qui avait
envoyé son bulletin de vote à Huysmans.
L'heureux élu ? Nau, de son nom Eugène
Torquet, qui plus est de nationalité
américaine, s'il était français
d'origine. «En fait, Nau n'était
étranger que par accident», remarquera plus
tard Rosny Aîné (L'Académie
Goncourt, Crès et Cie, 1927, p. 79).
Léautaud avait cru pouvoir compter sur deux
parrains, Mirbeau et Descaves, or tous deux ont
voté pour Nau. Mirbeau eût aimer voter pour
Charles-Louis Philippe qui présentait Le
Père Perdrix, mais le prix devait aller, selon
le testament de Goncourt, à un livre publié
dans l'année, et Le Petit Ami datait du
mois de décembre 1902. Mirbeau se décide en
fait, dit-il, pour Léautaud, que lui a
signalé Marcel Schwob, protecteur de
Léautaud avant de devenir son ami, mais «une
sorte de vote préparatoire ne donna que trois voix
[à Léautaud]» (lettre de
Mirbeau à Schwob, 20 décembre 1903,
citée dans J.-F. Nivet et P. Michel, Octave
Mirbeau, Librairie Séguier, 1990, p.
397).
Il y eut, avant le
scrutin, beaucoup de lettres échangées,
où l'on voit que les jeux étaient faits en
secret; Léautaud, pourtant, voulut espérer
jusqu'au bout, mais on a le sentiment, que l'habit du
solliciteur le gêne aux entournures, si bien qu'il
sert à chacun la même
formule :
23 octobre,
Léautaud à Paul Valéry :
«Vous est-il possible, cela ne vous ennuierait-il
pas,
avez-vous le temps d'écrire tout de suite, ce que
vous
voudrez à Huysmans, pour lui rappeler mon nom et
The small friend ?»
18 décembre,
Léautaud à Marcel Schwob :
«Vous est-il possible, cela ne vous ennuierait-il
pas,
avez-vous le temps d'écrire tout de suite
[
] à Mirbeau,
ce que vous voudrez, pour lui signaler mon nom et The
small friend;»
18 décembre,
Léautaud à Paul
Valéry :
«[
] il n'y a rien à faire, vous
savez. Le choix est
arrêté sur le livre que vous dites, et dont je
vous ai moi-même
déjà parlé; auteur, un M.
Nau.»
(P. Léautaud, Correspondance
générale, p. 110, 112 et 113).
Mirbeau n'a pas
voté pour Léautaud, qui n'avait aucune
chance d'avoir la majorité, mais pour Nau, et cela
pour écarter le favori, Camille Mauclair, qu'il
détestait. Descaves, lui, aurait voté, dit
la rumeur d'après le Prix, pour Nau, parce qu'il
travaillait à une pièce de
théâtre pour Antoine avec Maurice Donnay.
Quel rapport ? On le comprendra en apprenant le nom
du secrétaire de Donnay : Charles Torquet, -
oui, le frère. Le jeu, si jeu il y avait, de
Descaves, avait été douteux, car il n'a
rien fait pour détromper Vallette, donc
Léautaud, aprèsavoir décidé
de voter pour Nau.
Est-ce par simple
routine, ou bien afin de se racheter ? Tous les ans,
Descaves passera au Mercure, et tous les ans,
Léautaud croira qu'il attend un livre, pour lui
donner le Prix Goncourt. Revenant plus tard, dans ses
entretiens radiophoniques avec Robert Mallet
(publiés en 1951, Gallimard NRF), sur ce premier
Prix Goncourt, Léautaud affirme que Descaves ne
fut pour rien dans sa candidature, faisant de Mirbeau son
parrain. Vrai et faux, on l'a vu. Mirbeau voulut bien le
parrainer jusqu'à ce que sa haine de Mauclair
l'emportât sur les promesses faites, et Descaves
était effectivement passé dès 1903
au Mercure, où Vallette avait mis en route
la candidature de Léautaud, semant derrière
lui des espoirs qui seront déçus.
Léautaud assure, s'adressant à Robert
Mallet, n'avoir rien entrepris de lui-même pour sa
candidature. C'est inexact, bien sûr. Dans une
lettre du 5 mai à José Théry
(Correspondance générale,
p. 79), Léautaud écrit avoir
envoyé deux exemplaires du Petit Ami
à Hennique et en avoir déposé un
chez Huysmans; il est vrai que c'était sous la
pression de Marcel Schwob. Au mois de mai
déjà, il envoyait des exemplaires du
Petit Ami aux académiciens Goncourt :
«On m'a fait ces jours-ci envoyer des exemplaires
pour le Prix Goncourt» (Journal, 6 mai 1903,
p. 72).
Le Petit Ami
avait-il des chances de l'emporter ? Non, des poules
devant un couteau, les académiciens devant ce
livre : un ouvrage trop original, un auteur
atypique. L'auteur sortait des normes implicites du beau
style et des idées admises, quelques
abonnés au Mercure protestèrent
même après avoir lu l'uvre dans la
revue. Les relations n'étaient certes pas
conventionnelles de Léautaud avec ses petites
amies, ses «cocottes», comme disait son
père; et l'entrevue toute de séduction avec
sa mère, suivie d'une correspondance amoureuse
entre un Léautaud jeune homme et l'encore jolie
femme pouvait surprendre - et surprit. Le mot
inceste ne convient pas entre Léautaud et sa
mère, un mot en gros sabots quand les escarpins
seraient encore trop lourds; reste que la notion de
famille est, c'est le moins que l'on puisse dire,
brouillée chez lui, et le triangle traditionnel,
papa-maman-enfant, déformé. L'opinion
publique et littéraire ne pardonnait pas ces
écarts à Léautaud. Le Petit
Ami s'intitulerait aussi bien Le Petit
Amoral : Léautaud cherche le plaisir et
l'apprécie comme un enfant narcissique
doublé par un vieillard cynique; le mélange
est à la fois grinçant et alerte, tendre et
acide, or le prix, donné pour la première
fois, était attendu au tournant, et ne pouvait
être donné à un livre où
n'apparaissait «aucun sentiment social, familial,
irrespect de la mort, etc., etc
»
(Journal, 17 octobre 1906). Si les souvenirs de
Léautaud avaient attiré l'attention d'un
certain public lettré, c'est parce qu'ils
paraissaient en revue. Quand ils changent de
présentation matérielle, passant de
feuilles presque éphémères à
des pages immobilisées, ils changent de statut et
sont appréciés différemment. Le
premier Prix Goncourt devait aller non seulement à
un livre, mais à un livre par excellence, ayant
tous les attributs d'un livre à la fois
traditionnel et original : la quadrature du
cercle.
Léautaud, candidat
officiel au Prix Goncourt n'eut pas le prix en 1903.
Mieux (si l'on peut dire), il n'eut jamais ce prix, si
chaque année, au moins jusque vers 1910, il
espéra l'obtenir. Curieux espoir, puisqu'il
n'avait pas de livre à proposer. Une sorte de
rituel s'est établi dès 1904 : tous
les ans, Lucien Descaves passe au Mercure et
demande où en est Léautaud, s'il va publier
un volume cette année, et tous les ans, il entend
la réponse mélancolique de
Léautaud : «Rien cette année, ce
sera pour l'année prochaine.»
1905 : Descaves,
venu au Mercure,
«aurait dit à Morisse [Paul Morisse, un ami
de jeunesse de
Vallette, alors secrétaire de la rédaction
du Mercure] : "Oh! ça,
vous savez, c'est sûr, l'année prochaine c'est
Léautaud qui aura le prix
"»
Mais il ajouta, - la
cruauté était-elle
préméditée ? - :
«"À moins qu'il
n'y ait un candidat vraiment imposant
"»
(Journal, 9 décembre 1905,
p. 223-224).
1906 : Descaves
vient au Mercure le 1er octobre,
«il a demandé s'il y aurait la matière
d'un volume». Euh!
1907 : Cette
année-là (1906), c'est Gourmont qui
prononce
la phrase rituelle : «[
] divers
propos de Gourmont sur
ce que, l'année prochaine, ce sera moi le
lauréat»
(Journal, 16 décembre 1906,
p. 344-345).
Dès
l'année qui suit le prix manqué, et chaque
année, Léautaud chante sa litanie : il
n'a manqué le prix que de peu, il aurait dû
l'avoir, donc il l'aura un jour et il faut agir; agir,
c'est-à-dire écrire - le plus difficile, et
intriguer - le plus usant. Les bruits circulent, les
rumeurs aussi. Deux mois environ après le prix de
1903, José Théry, avocat familier du
Mercure, apprend d'Hennique et répète
à Marcel Schwob qui le dit à
Léautaud une information qui vaut ce qu'elle
vaut : Le Petit Ami aurait pu avoir Le Prix
s'il n'y avait pas eu, à l'académie
Goncourt, «trois ou quatre timorés, bien
pensants et moraux à l'excès» (lettre
à M. Schwob, 15 février 1904, dans A.
Rouveyre, Choix de Pages, p. 263; voir aussi
le Journal, 10 et 13 février 1904). C'est
ce que Mirbeau avait écrit à Schwob, mais
il fallait l'entendre comme une dérobade de sa
part. En 1906, l'interprétation faussée
acquiert encore plus de poids : «Descaves a
confirmé à Vallette [
] que ma
victoire a tenu à très peu de choses»
(Journal, 1er octobre, p. 304). Très
peu de choses! Lucien Descaves, sans doute, veut rire,
qui n'a jamais voté pour Léautaud.
Théry et Léautaud : «Nous parlons
toujours! du P.G [Prix Goncourt]. Il me confirme
combien j'ai été près de l'avoir
avec le Petit Ami» (Journal, 17
octobre 1906).
En 1905, In
Memoriam paraît au Mercure, les 1er et
15 novembre 1905 : quarante-cinq abonnés se
désabonnent. Après Le Petit Ami,
livre consacré en partie à la mère
et aux amies, In Memoriam est le livre du
père, de la mort du père - Firmin
Léautaud était mort le 26 février
1903. Après le sexe, la mort; et l'on sait que les
cadavres ont toujours fasciné Léautaud qui
se rendit célèbre pour entrer dans toutes
les chambres mortuaires de tous les hommes de lettres.
Trop tard pour faire de ces pages de revue un livre
présentable, présentable pour le Prix
Goncourt. Il n'y eut jamais, d'ailleurs, du vivant de
Léautaud, un livre qui parût sous le titre
In
Memoriam (1)
. In Memoriam est trop court pour paraître
seul en volume, qu'à cela ne tienne, il sera
récrit et surtout complété - c'est
ce que se dit un Léautaud aveugle sur
lui-même et étrangement optimiste. C'est
l'engrenage. In Memoriam ne vaut pas le Prix
Goncourt en 1905, mais l'espérance rituelle est
là : Léautaud aura le Prix Goncourt
pour ce livre enfin écrit, - en 1906.
Léautaud
peine. Quel travail! «Il faut écrire le
manuscrit nécessaire pour faire du tout [In
Memoriam plus un petit quelque chose] un volume
et j'en suis encore à commencer»
(Journal, 11 janvier 1906, p. 239). Le
supplément serait des histoires de femmes, pas
n'importe lesquelles, les femmes qu'a eues
Léautaud, ou qu'il a rêvé d'avoir. Le
titre est trouvé :
Amours (2).
Six mois plus tard, aucun entrain, c'est le moins que
l'on puisse dire : «Ce que je viens
d'écrire! [Amours] Non, là,
pas d'erreur, c'est carrément mauvais,
embêtant et mal écrit» (Journal,
31 juillet 1906, p. 298). Et pourtant, il faut
continuer, le Prix est à l'horizon, et
«Vallette [
] parle du Prix Goncourt
comme si nous l'avions déjà»
(Journal, 31 juillet 1906, p. 298). Sera-t-on
surpris d'apprendre que ces Amours paraissent
à la fin de l'année (Mercure,
numéros des 1er et 15 octobre et 1er novembre
1906), donc trop tard pour le Prix Goncourt,
comme In Memoriam l'année
précédente. Encore une année
à espérer le Prix, encore une année
où le travail pour l'obtenir est remis à
l'année suivante : «j'ai renvoyé
cette great attraction [Léautaud
apprenait l'anglais en même temps que son amie,
Blanche Blanc] à l'année
prochaine» (lettre à Paul Blondeau, 14
novembre 1906, Correspondance
générale, p. 218).
Le livre d'une
part, les académiciens à courtiser d'autre
part. Léautaud y pensait au début de
l'année, quand il était encore
vraisemblable qu'il pourrait être candidat au Prix.
Il décide, avec Paul Valéry, d'aller faire
sa cour à Huysmans, présenté par
Valéry qui le connaît bien. Après
Huysmans, Descaves. Léautaud, le 28 octobre 1906,
se rend rue de la Santé pour assister aux
réceptions du dimanche matin de Lucien Descaves,
données dans la tradition du Grenier. On croit
comprendre, lisant le Journal, que Descaves n'a
jamais pensé à voter, cette
année-là pas plus qu'en 1903, pour
Léautaud : «Ah! si vous aviez
été prêt l'année
dernière [en 1905], m'a-t-il dit, vous
l'aviez». Tendre et confiant Léautaud devant
un renard! Le prix est donné aux frères
Tharaud pour Dingley l'illustre écrivain.
La tradition est respectée, le prix sera
donné à Léautaud l'année
prochaine, aucun doute : Bailby, directeur de
L'Intransigeant, fait paraître un
écho anonyme dans le numéro du 19
décembre 1906 annonçant que Léautaud
aura le Prix Goncourt en 1907 pour un livre
intitulé Amours. Léautaud,
ingénu, continue à faire sa cour aux
académiciens jusqu'au jour du Prix ou presque; il
va voir Mirbeau le 20 décembre : «Mon
impression sur Mirbeau : une girouette, un parleur,
rien au fond» (Journal, 20 décembre
1906, p. 356).
Léautaud
était assuré d'une seule chose, en
1906 : il avait (voir le Journal, 31
juillet 1906) un titre de livre, Le Passé
indéfini (3).
Dans les bibliographies de Léautaud, nulle mention
de Passé indéfini et pour une bonne
raison : Léautaud l'écrivit et le
récrivit, mécontent toujours, puis
renonça, sans doute avec raison, à le
publier.
Est-ce une
surprise ? Léautaud ne fut pas candidat au
Prix en 1907, tout en jouant son rôle dans la
comédie du Prix Goncourt. Au mois de
février : «J'arrange mes épreuves
du Passé indéfini. [
]
J'ai refait presque entièrement le début
d'Amours» (Journal, 24 février
1907, p. 379). Dans la tragédie ou le
vaudeville intitulé L'Éternel
Candidat, voici la tirade de l'abandon, le 12
juin : «Je renonce décidément
à publier mon Passé indéfini,
[
] J'ai tout ce qui compose Amours
en horreur» (p. 39). Le prix n'est pas encore
donné, on est au mois de septembre, que
Léautaud songe déjà au Prix Goncourt
de l'année suivante : «si
[
] le prix me tombait! [entendre :
en 1908, et pour ce Passé indéfini
auquel il vient de renoncer, - on est en plein
rêve] Je vais entrer dans ma
trente-septième année. Je n 'ai pas de
situation, pas d'argent. Le prix me ferait
connaître» (Journal, 28 septembre 1907,
p. 404). Les comédiens du Prix Goncourt
étaient en avance; dès le mois de
septembre, Vallette avait écrit à Descaves
pour le prévenir que le livre de Léautaud
était remis à l'année prochaine,
«Descaves se dit désolé».
Descaves désolé! lui qui dans
Mémoires d'un ours (Les Éditions de
Paris, 1946) n'a pas une ligne pour Léautaud, pas
plus que son fils, Pierre, dans Mes Goncourt
(Robert Laffont, 1944).
Il y a du nouveau, cette
année 1907. Léautaud commence le 1er
octobre à tenir la chronique dramatique du
Mercure, pour remplacer Hérold; il signe
Maurice
Boissard (4).
Vallette l'engage, à partir du mois de janvier
1908, comme employé au Mercure : pas
très exaltant, mais il aura un salaire fixe. Le 20
(ou 23) juin 1908, une lettre à Descaves, qui
débute sans ronds de jambe : «Monsieur,
Je ne publierai encore rien» (Correspondance
générale, p. 274). Léautaud
écrit, mais pas pour le Prix; des corvées,
des travaux qu'il a remis et fait traîner. Il
travaille à une refonte des Poètes
d'aujourd'hui, écrit avec Adolphe Van Bever
pour la première fois en 1900, il pense à
terminer Les plus belles pages de Stendhal. Du
côté de l'académie Goncourt, la mort
de Huysmans lui paraît être un mauvais signe,
mais petite lueur d'espoir, c'est Jules Renard qui est
élu. Léautaud n'a rien de prêt pour
cette année, dommage; Renard endosse les
vêtements de Descaves : «Vous auriez
presque sûrement eu le prix» (Journal,
29 novembre 1908, p. 697), dit-il à
Léautaud.
Prix Goncourt
1908 : Francis de Miomandre, pour Écrit
sur de l'eau.
Prix 1909 : Marius et Ary Leblond, pour En
France.
Prix 1910 : Louis Pergaud, pour De Goupil
à Margot.
Du
côté de Léautaud, le cur n'y
est plus et les cendres du Prix sont éteintes ou
presque : «[je suis] un homme qui a
laissé passé l'occasion, [
]
plusieurs fois, même» (Journal, 4
décembre 1909, p. 765).
Léautaud ne fut
sans doute jamais un bon candidat, mais la légende
se constitue. Léautaud, l'éternel candidat,
Léautaud dont les chances n'apparaissent que
lorsque le prix est décerné depuis
longtemps.
Descaves à
André Billy :
«"Ah! Léautaud. C'était notre homme! Un
réfractaire! In Memoriam! [
]
Il a eu l'air de nous dédaigner
[
] Mirbeau et moi étions
décidés
à tout pour lui"»
(Journal, 7 novembre 1913, p. 883).
Hennique, toujours à Billy :
«"Ah! Léautaud, a dit Hennique. C'était
notre candidat"»
(Journal, 11 décembre 1913,
p. 890).
Lucien Descaves
a-t-il soutenu Le Petit Ami ? Ou le projet
d'In Memoriam ? Léautaud ne se
souvient plus très bien. En 1913, il lui
écrit pour le complimenter de
Philémon : «Vous avez eu pour
moi, un jour - déjà bientôt dix ans!
- un mouvement que je n'ai pas oublié. Il se peut
que j'en aie mal profité [
] Il se
peut même que je vous en aie su bien mal
gré» (lettre du 4 novembre, Correspondance
générale, p. 423). Descaves est
devenu l'ange tutélaire, Léautaud a
oublié ce qu'il écrivait à Paul
Valéry, le jour de la remise du premier Prix
Goncourt, le 21 décembre 1903 : « Plaire
à un Bourges, à un Descaves, à un
Geffroy, à des Rosny
Plutôt leur
déplaire, ah! oui» (Correspondance
générale, p. 114).
Pour obtenir le Prix, il
eût fallu un volume quelque peu structuré,
or le talent de Léautaud était ailleurs.
Léautaud est soumis, ou se soumet lui-même,
à des contraintes contradictoires : pour
avoir le Prix Goncourt, - qu'il désire, ne
serait-ce que pour son bénéfice
matériel,- il doit écrire un livre qui
plaise aux académiciens, et qui leur plairait
parce qu'ils penseraient que ce livre plaira au public.
D'un tel ouvrage, Léautaud ne peut avoir
qu'horreur. Écrire, mais ce qui lui plaît,
en courant et au courant de la plume. Et ce qui lui
plaît, est à l'opposé de ce qu'il
aurait dû écrire pour aboutir à ses
fins.
Au centre, la question,
stupide mais récurrente : Qu'est-ce que la
littérature ? Une fois Le Petit Ami
paru en librairie, Léautaud écrit à
Marcel Schwob : «Je ne suis pas fou de mon
livre, mille fois non. Si je l'avais gardé six
mois de plus, je l'aurais refait pour en enlever toute la
"littérature"» (Choix de pages,
p. 263). On connaît la ritournelle, mais elle
contient du vrai. Léautaud hait la
littérature au sens péjoratif du
terme, soit : lieux communs, rhétorique
fatiguée, trucs et ficelles, éternelle
répétition, littérature de
tâcherons, de candidats au Prix Goncourt. De la
vraie littérature, la sienne, Léautaud
avait une idée absolue, ce qui ne signifie pas
qu'il aimait une littérature de professionnels. Il
n'accorde ainsi aucune estime à celle de Marcel
Schwob, alors son ami et presque son maître,
«Une littérature de tour d'ivoire»,
dit-il, artificielle. La littérature, finalement,
est un terrain vague plus qu'un domaine bien
ordonné. Où trouver, dans ce lieu, une
place pour la manière de Léautaud,
aérienne, provocatrice, insolente et
insolite ?
Paule
Adamy
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