«Frago
tout court et tout
intimement»*
22 décembre 2003
On l'appelait «le bon Frago», il s'appelait lui-même «l'aimable Frago» et signait parfois FRAGO. Pour la postérité, il est devenu l'auteur des Hazards heureux de l'escarpolette - où le commanditaire, M. de Saint-Julien, receveur général des Biens du Clergé de France, voulait que l'on vît «les jambes [d'une] belle enfant, et mieux même»; l'auteur du Verrou, du Baiser à la dérobée, uvres inlassablement reproduites devenues, hélas!, d'une banalité un peu écurante; on ne parle pas des innombrables gravures, sous-gravures, des imitations ou reproductions approximatives. Rien de tel ici, on est aux origines. L'il retrouve, devant les dessins montrés dans ces salles du Louvre, une certaine innocence et accepte l'austérité esthétique (une trompeuse austérité, en fait) du dessin : il en sera récompensé par un sentiment particulier d'allégresse et de légèreté. Et l'intimité avec les dessins, ce contact presque physique tant recherché par les amateurs, est ici favorisée par l'excellente présentation de la plupart des feuilles, posées sur des plans inclinés qui nous les rendent plus proches que ne le ferait un accrochage mural traditionnel.«Aimable Frago» ? Oui, c'est confirmé, autant que l'on puisse juger d'un caractère par une physionomie. L'exposition des dessins de Fragonard donne à voir, en effet, plusieurs autoportraits, dont plusieurs, dons de la Société des Amis du Louvre, sont montrés au public pour la première fois. Les Goncourt, eux, lorsqu'ils écrivaient leur «Fragonard», ne connaissaient de lui qu'un médaillon, une eau-forte de Charles Lecarpentier, exécutée en 1803 (catalogue, p. 2) qui le montre en cheveux blancs, et un portrait peint par lui-même avec l'aide de sa belle-sur, Marguerite Gérard, «une toile toute noire et toute sombre, toute rembranesque, d'où ne sort que la blancheur d'un grand jabot et la fraîcheur souriante de son vieux visage». «"Un jeune homme dans une vieille peau"», ainsi voyait-on Fragonard vieillissant, les Goncourt le rappellent («Fragonard», L'Art du XVIIIe siècle, Charpentier, 1882, t. III, p. 286, note 1). Ce vieil homme toujours jeune, on nous en donne des images, à l'exposition du Louvre. La vue de cette grosse tête ronde et souriante, du sourire si fin propre au dix-huitième siècle - que l'on pense aux visages de Maurice Quentin de La Tour, - nous fait comprendre que, oui, on pouvait dire «le bon Frago». Une «nature heureuse de vivre, une gaieté qui flotte sur le sérieux de la vie», écrivent les Goncourt (L'Art du XVIIIe siècle, op. cit., p. 247). Mais artiste avant tout, le bon Frago, qui disait : «Je peindrais avec mon cul» : Edmond de Goncourt, au langage châtié hors de son Journal, a été si content de trouver la citation faite par Jules Renouvier (1804-1860) dans son Histoire de l'Art pendant la Révolution (posthume; 1863), qu'il s'empresse de la placer dans sa dernière notule sur Fragonard (voir L'Art du XVIIIe siècle, op. cit., p. 315).
On sait que Jules de Goncourt avait gravé, pour le Fragonard écrit avec Edmond, (septième fascicule de L'Art du dix-huitième siècle, publié en 1865 chez Dentu, avec quatre eaux-fortes de Jules), La Lecture (cat. n° 25). Il reproduisait un dessin de Fragonard au lavis brun sur tracé à la pierre noire, qui appartenait déjà au Louvre, venu de la saisie des biens des émigrés en 1793 et remis au Museum en 1796-1797. Un dessin, dit-on, car il en existe au moins deux autres versions, actuellement aux États-Unis. Le lavis du Louvre est de grande taille, 28, 3 cm en hauteur, 21 en largeur, et Jules en a respecté les dimensions : un état de l'eau-forte avant la remorsure fut tiré à deux exemplaires (dont un fut vendu et l'autre resta aux Goncourt), qui mesurait 28 cm de hauteur et 22 de largeur; on tira quelques épreuves de la planche avant qu'elle ne fût rognée pour entrer dans le format du fascicule, un petit in-quarto.
On comprend que Jules ait éprouvé le désir de graver cette uvre. Les traits sont nets et précis, mais un lavis allège ce que le tracé aurait de dureté. La vapeur aérienne du lavis qui rend l'il comme léger, s'élevant, et la précision du dessin qui rend sensibles des attitudes dont nous avons le sentiment de les voir s'esquisser sous nos yeux font de cette uvre un moment de grâce immobilisée. La jeune femme du premier plan se tourne à demi, pour mettre en valeur son profil délicat et spirituel, - une finesse de porcelaine. Ses mains reposent, car elle est toute prise par la lecture à haute voix que lui fait une autre femme, plus âgée, que l'on ne voit que de dos : le centre matériel du dessin est le livre ouvert, mais l'il s'égare sur le décolleté (le décolletage, diraient les Goncourt) de la jeune femme, sur la nuque soulignée à la fois par une collerette et ses cheveux relevés; il se perd dans les plis de la robe étalée, «dans le creux de sa jupe ouverte, ballonnante, argentée, cassée à grands plis de satin blanc» (L'Art du XVIIIe siècle, op. cit., p. 297). L'atmosphère condense en elle Watteau et Boucher (dont Fragonard fut l'élève, après un passage peu concluant chez Chardin), mais c'est du vrai Fragonard.
Jules de Goncourt est visé par la tradition tenace, de nos jours encore (de nos jours surtout, à vrai dire, - féminisme oblige) qui englobe les deux frères dans une définitive misogynie : est-il misogyne celui qui a été assez touché par les deux aspects de la féminité montrés (en toute légèreté!, sans gros sabots), la jeune femme séduisante et la femme mûre dont il vaut mieux ne pas voir le visage mais qui aime la lecture, pour désirer tenir la pointe du graveur et s'approprier ainsi la scène ? Sachons renoncer aux idées toutes faites, osons : est-ce la faute de Jules de Goncourt si la plupart des femmes qu'il voyait autour de lui méritaient les cinglantes remarques disséminées dans le Journal ? Étaient-ils misogynes ces deux frères qui analysent dans leur «Fragonard», avec une complicité toute masculine, la relation qui unissait Fragonard et sa toute jeune belle-sur, Marguerite Gérard, venue vivre avec le couple marié, et qui est sans doute le modèle de Fragonard dans La Lecture ? Et cela sans humilier la femme plus âgée, en bonnet et fichu, ayant renoncé à la coquetterie, sans doute Marie-Anne, la femme de l'artiste : elle a les joies intellectuelles Les Goncourt, en effet, évoquent longuement la relation, à la fois de séduction et de travail qui unissait Marguerite Gérard et son «maître et bon ami Frago» (note de Marguerite au bas d'une gravure exécutée par elle à seize ans, sous la direction de Fragonard). Sont-ils misogynes ceux qui jouent, subtils et délicats, avec les genres grammaticaux ? - affirmant que Marguerite était «une femme», dont Fragonard «fait un aquafortiste, dont il fait un peintre» [souligné par nous]. Et peut-être plus malicieux qu'on ne le penserait, car pour eux, la femme de Fragonard n'est qu'une peintresse [là, l'italique est le fait des Goncourt] d'éventails.
Pour leur fascicule de 1865, les Goncourt avaient interrogé Théophile Fragonard, son petit-fils (1806-1876); ils lui avaient demandé, aussi, de reproduire, d'après des portraits de famille, les portraits de Mme Fragonard et de sa sur, Marguerite Gérard. Ils les ont inclus dans leur propre exemplaire de L'Art du XVIIIe siècle, rassemblant tous les fascicules, un des deux exemplaires sur papier de Hollande. On imagine le plaisir de bibliophile d'Edmond à écrire sur la page de garde :
«Exemplaire unique, un des deux exemplaires sur papier de Hollande dont les épreuves ont été choisies dans toutes les premières épreuves d'essai sur Chine et sur Japon ou sur papier ancien [ ]»Relégué en dernière place, un autre portrait (n° 47), celui de Rosalie, la fille d'Honoré Fragonard et de Marie-Anne, morte en 1788 à dix-huit ans, chez les Bergeret, au château de Cassan, près de l'Isle-Adam. Il faisait partie de la collection d'Edmond de Goncourt, acheté on ne sait quand : ce fut après 1865, date de la parution du fascicule «Fragonard» chez Dentu qui l'ignore, et, avant 1875, première année où il est cité. De plus, il est sujet à caution. Pas pour Edmond de Goncourt, en tout cas : «J'ai dans ma collection une grande étude de Fragonard, [ qui] a été reconnue par M. Théophile Fragonard, pour le portrait [ ] de sa tante Rosalie», écrit-il (Jules est mort) pour la première fois dans le dernier fascicule de L'Art du dix-huitième siècle, Notules, additions, errata (Dentu, 1875; cité par E. Launay, Les Frères Goncourt collectionneurs de dessins, Arthena, 1991, p. 303; cette note est reprise dans l'édition Charpentier, éd. cit., p. 288, un peu modifiée). Ce dessin, en l'examinant, nous regrettons de retrouver en Rosalie le visage ingrat de sa mère, gros nez, bouche épaisse et sourcils touffus. Les spécialistes ne veulent pas se prononcer sur l'auteur : Fragonard ? Un autre artiste ? Leur prudence est justifiée par le mauvais état du dessin et quelques reprises, mais on ne peut s'empêcher de penser qu'Edmond et Jules (ou Edmond seul) étaient assez avertis pour juger; lorsqu'Edmond le cite, il ne se pose même pas la question : Fragonard, cela va de soi, et même «une très légère et très magistrale étude au crayon noir authentiquée [sic] par la signature de Théophile Fragonard qui a reconnu sa tante» («Fragonard», L'Art du XVIIIe siècle, Charpentier, note citée plus haut). Le dessin fut acheté 14 500 francs lors de la vente Goncourt de 1897 (catalogue Goncourt, n° 82), puis il passa dans la collection de Maurice Audéoud, et devint ensuite la propriété du musée du Louvre en 1907, quand mourut Audéoud qui avait fait de l'État son légataire universel.
Avant d'arriver au portrait de Rosalie, vous aurez pu juger de la diversité du génie de Fragonard. Les Goncourt notent que Fragonard, artiste, dessinait comme un homme de lettres tient son journal : pensaient-ils à eux-mêmes ? Sans doute. Et lisant le Journal, on a le sentiment, au hasard de l'inspiration des Goncourt, de lire l'équivalent de dessins : tel portrait, telle scène de genre, fixés avec des phrases. Et cela délibérément; dans leur «Fragonard», comme dans le Journal, pour telle ou telle personne, les Goncourt crayonnent : ils crayonnent en écrivains dans la Journal, ils crayonnent en critiques d'art dans L'Art du XVIIIe siècle
Dans la vie de Fragonard, il reste des zones d'ombre et les Goncourt aimaient établir un parallèle entre sa vie réelle et son art : «son existence», disent-ils, « flotte comme dans une de ses esquisses (L'Art du XVIIIe siècle, op. cit., p. 285). Nous en savons davantage de nos jours, mais nous oublions notre savoir biographique pour admirer un peintre qui nous donne à la fois la vigueur, presque la robustesse, de cet Homme assis sur une pierre (n° 20) et le badinage amusé de Ma chemise brûle (n° 24). Sans omettre ces nombreux fanfans, comme disent les Goncourt (p. 301), reprenant un diminutif usité en Lorraine (et sans doute en d'autres provinces), ou l'utilisant par allusion à la planche signée par Marguerite Gérard, Mosieur Fanfan (représentant Évariste, le fils de Fragonard); fanfans, donc, ces Enfants jouant avec deux chèvres (n° 14), ou avec un chien (n° 15), et cet Enfant au chat (n° 22), sous les jambes duquel un chat SOURIT. On connaît la toile peinte La Toilette de Vénus de Boucher (1751) : on en verra ici (n° 16) ce qui semble, à tort, en être une esquisse, intitulée La Toilette de Vénus également, où le trait à la plume s'associe à des lavis gris, verdâtre, ocre, rose, selon le même principe que dans La Lecture, plus varié encore. Ce dessin est paradoxalement postérieur à La Toilette de Vénus par Boucher, alors qu'il semble la préparer; il est certes dommage que l'on ne connaisse pas la date exacte du dessin de Fragonard - 1768, disent les spécialistes. On peut préférer le dessin de Fragonard au tableau de Boucher : Fragonard est tout près d'une image qu'il a en tête, d'une pensée, qui n'est pas rigidifiée et comme glacifiée par la peinture du tableau de Boucher. Un «maître dans le premier jet», disaient les Goncourt.
P.S. Nous évoquions récemment le comte de Caylus . Après vous être précipité dans les salles de l'exposition Fragonard, s'il vous reste un moment, rendez vous dans une salle toute proche, la Salle du Manège, où se tient l'exposition Porphyre. La pierre pourpre, des Ptolémées aux Bonaparte, et le sarcophage de porphyre de Calus, cette «cruche étrusque», comme disait Diderot, vous le verrez, un peu abîmé, mais bien présent, et vide, cela va de soi. Pauvre Caylus, qui croyait avoir trouvé un repos pour l'éternité!
|
*
«Dans sa
peinture, il est Fragonard; dans ses dessins, il est moins
et plus : il est Frago tout court et tout
intimement». |