N O T E S des Goncourt
pour
F  R  A  G  O  N  A  R  D
 
(1). Voici l'acte de naissance de Fragonard, dont M. Sénequier veut bien nous envoyer la copie prise par lui sur les registres conservés à la mairie de Grasse :

«Année mille sept cent trente-deux.
Le sixième avril, a été baptisé Jean-Honoré Fragonard, né le jour précédent, fils du sieur François, marchand, et de demoiselle Françoise Petit, son épouse ; le parrain : sieur Jean-Honoré Fragonard, son aïeul, et la marraine demoiselle Gabrielle Petit, sa tante, tous de cette paroisse.
Signé qui a su : Fragonard, Fragonard, Martin, curé.»

(2). Il avait, à travers cette bienveillance, des boutades, des lubies, des originalités d'artiste. Un jour qu'il entrait dans le salon de Saint-Non, qui l'attendait au milieu d'une nombreuse compagnie, Saint-Non, l'apercevant, lève les bras pour le serrer contre lui, en criant : «Voilà mon roi, mon prince!» Fragonard lui passe sous le bras, tourne derrière lui, gagne la porte et s'en va.

(3). Nous devons ces détails sur l'enfance et la jeunesse d'Honoré Fragonard, ainsi que les autres renseignements intimes sur sa vie, à l'obligeance de son petit-fils, M. Théophile Fragonard, le peintre sur porcelaine, attaché à la manufacture de Sèvres, et qui continua 1a tradition de grâce et l'honneur artistique du nom de Fragonard.

(4). Biographie universelle.

(5). La collection de M. Walferdin, cet amateur qui avait passé sa vie à aimer, à retrouver, à sauver Fragonard, était pleine de ces tours de force du pinceau de Fragonard et de ces étonnants emprunts à presque tous les grands coloristes.

(6). Caravanne (sic) du sultan à la Mecque, Mascarade turque donnée à Rome par Messieurs les pensionnaires de l'Académie de France et leurs amis au Carnaval de l'année 1848. A Paris, chez Basan et Poignant, marchands d'estampes, rue et hôtel Serpente.

(7). Nella venuta in Roma di Madama Le Comte e dei signori Wattelet e Copette. Componimenti poetici dei Luigi Subleyras colle figure in rame di Stephano della Vallée Poussin, s. l., 1764.

(8). On lit au bas : Fragonard, 1778, sculp. invenit, chez Naudet.

(9). Ce tableau se trouve aujourd'hui dans l'église paroissiale de Grasse.

(10). C'est sans doute à cette première manière de Fragonard que Mariette, dans son Abecedario, fait allusion, quand il parle de la timidité de la main de Fragonard, toujours mécontent de lui, effaçant, retouchant.

(11). Fragonard fut peut-être encore dégoûté de la grande peinture par la difficulté de se faire payer son tableau de CALLIRHOÉ, dont il n'eut l'argent qu'au bout de trois ans ; peut-être aussi par la froideur hostile de la critique, froideur alors fort préjudiciable aux artistes et qui faisait dire à Greuze : «Chaque exposition me prive d'une année de commandes.»

(12). Une brochure (lettre sur le Salon de 1755), à Amsterdam, chez Arkstée et Merkus, 1755, donne la preuve bien positive de cette initiative de Mme de Pompadour : «L'amour des arts a inspiré à une dame qui les aime pour eux-mêmes une idée qui peut être utile à perpétuer les succès de la peinture. Ennuyée de ne voir que des Alexandre, des César, des Scipion. des héros grecs et romains, elle a proposé aux artistes qu'elle accueille en amis et non en protégés, de chercher dans les habillements européens quelque sujet qui pût faire effet. En vain lui a-t-on objecté que la plupart de nos habits courts, ne drapant point, ne pouvaient pas prêter au pittoresque… Elle a levé elle-même la difficulté en engageant M. Vanloo à traiter pour elle le sujet espagnol qu'on voit si agréablement rendu.»

(13). Le Mariage de Figaro, acte II, scène IV.

(14). Mémoire sur Vénus qui a remporté le prix à l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres, par Larcher, Vallade, 1775.

(15). LE SONGE D'AMOUR, LA FONTAINE D'AMOUR, gravés à l'aquatinte par Regnauld.

(16). Le Discours sur l'état actuel de la peinture en France, 1785, lui reproche «le délire de l'imagination».

(17). M. Walferdin possède, de ce sujet, une petite merveille ; M. Eudoxe Marcille, un dessin des plus caressés, des plus achevés qu'ait jamais produits Fragonard. - Il a été gravé, d'après un tableau aujourd'hui inconnu, par Marguerite Gérard.

(18). Parmi ces baisers de Fragonard, citons cette Muse embrassée par l'Amour, gravée par Mlle Papavoine, sous le titre de SAPHO, et dont M. Marcille possède une délicieuse grisaille où les lumières d'argent font courir sur le corps de la Muse comme un baiser de clair de lune.

(19). LES HAZARDS HEUREUX DE L'ESCARPOLETTE, gravés par Delaunay. Donnons ici la très curieuse origine de ce tableau racontée par Collé, à la date d'octobre 1766 : «Croirait-on, me disait Doyen, que peu de jours après l'exposition de mon tableau an Salon (sainte Geneviève des Ardents), un homme de la Cour m'a envoyé chercher pour m'en commander un, dans le genre que je vais vous dire! Ce seigneur était à sa petite maison avec sa maîtresse, lorsque je me présentai à lui pour savoir ce qu'il me voulait. Il m'accabla d'abord de politesses et d'éloges, et finit par m'avouer qu'il se mourait d'envie d'avoir, de ma façon, le tableau dont il allait me tracer l'idée. - «Je désirerais, continua-t-il, que vous peignissiez Madame (en me montrant sa maîtresse) sur une escarpolette qu'un évêque mettrait en branle.Vous me placerez de façon, moi, que je sois à portée de voir les jambes de cette belle enfant, et mieux même si vous voulez égayer davantage votre tableau, etc.» - J'avoue, me dit M. Doyen, que cette proposition, à laquelle je n'aurais dû m'attendre, vu la nature du tableau d'où il partait pour me la faire, me confondit et me pétrifia d'abord. Je me remis pourtant assez pour lui dire presque sur-le-champ : «Ah! monsieur, il faut ajouter au fond de l'idée de votre tableau, en faisant voler en l'air les pantoufles de Madame, et que des amours les retiennent.» Mais, comme j'étais bien éloigné de vouloir traiter un pareil sujet, si opposé au genre dans lequel je travaille, j'ai adressé ce seigneur à M. Fagonat (sic} qui l'a entrepris et qui fait actuellement cet ouvrage singulier.» - Journal de Collé, publié par M. Honoré Bonhomme.

(20). Le VERROU, gravé par BIot. Ce tableau faisait partie de la collection du marquis de Veri, collection presque uniquement composée de Français et de Français du XVIIIe siècle. Il fut le pendant très imprévu, raconte la Biographie, d'un pastiche de Rembrandt. Au Verrou Fragonard donnait bientôt un pendant plus convenable : le CONTRAT, que gravait BIot pour être acheté avec le Verrou, lui faire vis-à-vis, et se le faire pardonner. Au Contrat commence, chez Fragonard, cette mauvaise et froide mode de son temps, l'imitation des petits-maîtres hollandais si en faveur à la fin du siècle dans l'école appauvrie. Voici les manteaux garnis d'hermine de Metzu, et la robe de satin blanc de Terburg, l'éternelle robe que tous vont bientôt se disputer et sur laquelle on ne saura plus quelle signature lire : Fragonard ou Boilly. Là aussi commence, autant qu'on en peut juger par la gravure, la manière froide, léchée, miniaturée, de Fragonard, si contraire à la vivacité de touche de ses tableaux-esquisses qu'on a peine à y reconnaître son faire original, et qu'elle vous fait venir l'idée d'une copie. - Du Verrou, M. Walferdin possède un dessin d'une pâleur délicieuse.

(21).Les PÉTARDS.

(22). MA CHEMISE BRÛLE.

(23). LES JETS D'EAU.

(24). LE VERRE D'EAU.

(25). LA CHEMISE ENLEVÉE a été voluptueusement gravée par Guersant. L'esquisse originale de la composition, maintenant exposée au Louvre, M. La Caze m'a dit l'avoir trouvée exposée sur un trottoir de la place de la Bourse, et l'avoir payée un louis.

(26). Dans cet ordre de compositions, nous ne connaissons guère qu'une toile où Fragonard ait poussé le travail au-delà de l'esquisse : c'est LE VERRE D'EAU, possédé par M. de Villars. D'un cadre largement indiqué pour la gravure, d'un fond sabré de bitume, de rideaux maçonnés à grands coups, se détache un corps de femme patiemment beurré, et d'une pâte plus remaniée et plus polie que les autres nudités de Fragonard.

(27). Article de la Presse du 19 octobre 1860.

(28). Voir les Baigneuses de la collection La Caze.

(29). Essai sur l'histoire de Provence, par Boucher. Marseille, 1785.

(30). Correspondance littéraire de Grimm, vol. VIII ; Furne, l831. - Le récit que Mme Fragonard faisait à son petit-fils n'était pas tout à fait semblable au récit de Grimm. Selon elle, et elle devait être là-dessus mieux informée que Grimm. ce fut Fragonard qui donna son congé au lieu de le recevoir. Il était fatigué des grands airs et du peu d'égards de la princesse. Un jour qu'elle lui répétait pour la centième fois : Monsieur le peintre, ça ne finira-t-il pas! C'est impossible! - C'est tout fini! lui dit Fragonard. Il prit la porte, et jamais la Guimard ne put le décider à revenir. Un détail fort curieux, c'est que plus tard, à l'heure où David n'était pas encore à Rome et vanlootisait à Paris, il vint trouver Fragonard et lui demanda son autorisation pour finir les peintures commencées par lui et dont la Guimard venait de lui commander l'achèvement. Fragonard se hâta de lui accorder sa demande, avec une grâce que n'oublia jamais, il faut le dire, la reconnaissance de David.

(31). Mémoires des ouvrages de peinture de Drouais, mélange des bibliophiles, 1857. Ce fut Drouais qui céda ces quatre Fragonard à Mme du Barry moyennant 1 200 livres. - Mme du Barry commandait à Fragonard quatre autres tableaux où Fragonard représentait les quatre âges de la vie. Mais, à la suite d'un désaccord avec la favorite, le peintre roulait les quatre toiles qu'il emporta plus tard à Grasse, et les mit en place dans la maison qu'il y a habita, en complétant son idée par une cinquième toile restée inachevée : «l'Âge de la désillusion.» Fragonard eut toujours le goût de décorer ses habitations. II fit des peintures dans sa maison de campagne de Carrières, puis dans celle de Petit-Bourg, à la décoration de laquelle il fit travailler son fils avec lui. - A Grasse, dans la maison de son parrain qu'il habita vers 1792, et où il passa le temps de la Terreur, il peignit des toiles et des dessus de porte pour accompagner sur les murs les toiles faites pour Mme du Barry. Son pinceau remplit même l'escalier des emblèmes de la République, d'insignes révolutionnaires, de signes franc-maçonniques, de symboles de liberté et d'images de la loi, au milieu desquels se détachent deux portraits où l'on croit voir Robespierre et l'abbé Grégoire. Nous devons ces renseignements à l'obligeance de MM. Pihoret et Malvilan. - II faut joindre à ces travaux décoratoires de Fragonard une série de quarante-deux portraits des princes et princesses de la branche royale de Bourbon et de la branche de Condé, exécutés pour le château de Chantilly d'après les portraits originaux. Parmi ces portraits figurent Louis XVI, Marie-Antoinette, Louis XVII. Ils appartiennent au duc d'Aumale et ont été exposés pour la visite du Fine Arts Club, le 21 mai 1862.

(32). On ne connaît point de portrait, du moins de portrait gravé, de la jeunesse de Fragonard. Le seul portrait peint que nous ayons vu de lui, portrait de la même époque que l'eau-forte de Lecarpentier, est une peinture où sa main semble s'être mêlée à la main de Mlle Gérard. C'est une toile toute noire et toute sombre, toute rembranesque, d'où ne sort que la blancheur d'un grand jabot et la fraîcheur souriante de son vieux visage. Ce portrait appartient à M. Théophile Fragonard.

(33). Nous publions ici pour la première fois l'acte de mariage de Fragonard, copié par nous sur les registres de la paroisse de Saint-Lambert, de Vaugirard, pour l'année 1769 :

«L'an mil sept cent soixante-neuf, le dix-sept juin, vu la permission à nous adressée par messire Chapeau, curé de Saint-Germain de Lauxerrois en datte du quinze de ce mois de célébrer le présent mariage, vu la publication d'un ban faitte pour l'époux et l'épouse en l'église cathédrale et paroissiale de Grasse en Provence le troisième dimanche après la Pentecôte sans opposition comme il nous appert par le certificat portant les extraits des parties en date du cinq juin dernier, légalisé le même jour, dispense des deux autres bans accordée par Mgr l'évêque de Grasse en datte du quatre juin dernier insinué et contrôlé le cinq, vu aussi la publication d'un ban faite pour l'époux et pour l'épouse en la paroisse de Saint-Germain de Lauxerrois le vingt et un mai dernier, sans opposition, comme il nous appert par le certificat de Monsieur Armery vicaire de laditte paroisse en datte du quinze du présent dispense des deux autres bans accordée par Mgr 1'Archevesque de Paris, en datte du vingt-sept mai dernier portant permission de fiancer le même jour signé Christophe archevesque de Paris, insinué le même jour signé Chauveau, vu le consentement des père et mère de la future passé devant le conseiller du Roy notaire garde note à Grasse du septième de septembre de l'année dernière, légalisé par M. Defaudon conseiller du Roy lieutenant général en la sénéchaussée de la ditte ville de Grasse en date du cinq juin dernier, cejourd'huy ont été mariés avec notre permission et ont reçu la bénédiction nuptiale de Mrs Jean-Baptiste-Augustin Granchier prêtre licencié es loix et vicaire de Saint-Germain de Lauxerrois, sieur Jean-Honoré Fragonard, peintre de l'académie royalle, fils majeur de François et de défunte Françoise Petit ses père et mère d'une part, et Dlle Marie-Anne Gérard fille mineure de Claude et de Marie Gilette ses père et mère d'autre part, tous deux. de fait domiciliés au Louvre paroisse Saint-Germain Lauxerrois en de droit de l'église cathedrale et paroissiale de Grasse en Provence, ont assisté du côté l'époux François Fragonard son père bourgeois de Paris demeurant au Louvre, Mre François Grognet de cette paroisse et du côté de l'épouse Jean Gérard son frère bourgeois de Paris y demeurant marché Neuf paroisse Saint-Germain le vieux, Denis Martial Cochemer prêtre de Saint-Germain Lauxerrois y demeurant, lesquels témoins nous ont certifié des âges, domiciles, libertés et catholicité des parties ainsi que dessus et au désir de l'ordonnance ont signé : Fragonard, Gérard, Cochemer, Fragonard, Grognet, Granchier, A. Rousselle, curé.»

(34). Un autre portrait de Mme Fragonard, dessiné à l'encre de Chine par son mari, existe au musée de Besançon, provenant du legs de l'architecte Pâris.

(35). Je possède une étude en pied de cette fille de Fragonard, sans doute faite quelque temps avant sa mort, une très légère et très magistrale étude au crayon noir authentiquée par la signature de Théophile Fragonard qui a reconnu sa tante.

(36). On trouve mention de miniatures de Mme Fragonard dans plusieurs ventes du XVIIIe siècle, et spécialement dans la vente du marquis de Veri. Le catalogue annonce de Mme Fragonard, au n° 81 : «Huit miniatures très précieuses et touchées avec toute la légèreté et la grâce possibles : elles représentent des têtes de jeunes filles et de jeunes garçons, toutes d'une vérité et d'une fraîcheur de ton qui ne laisse rien à désirer, elles seront vendues par couples.» On retrouve des miniatures de Mme Fragonard aux expositions de 1779 et de 1782, et un critique dit de la miniaturiste : «Cette artiste, émule de Rosalba, a fixé l'attention des artistes et des amateurs par la légèreté de sa touche et sa couleur agréable.»

(37). «Monsieur Fanfan» est le portrait en chemise du fils du peintre Alexandre-Évariste, né en 1780.

(38). Grâce au journal manuscrit de Bergeret, possédé par M. Bonsergent, et que nous communique avec une gracieuse obligeance M. Benjamin Fillon, nous pouvons suivre les voyageuses à la trace et jour pour jour, du 5 octobre 1773 au 7 septembre 1774. Et d'abord laissons la parole à Bergeret pour décrire la bande et l'équipage : « Notre bagage est composé d'une berline dans laquelle nous sommes quatre, M. et Mme Fragonard, peintre excellent pour son talent qui m'est nécessaire surtout, mais d'ailleurs très-commode pour voyager et toujours égal. Madame se trouve de même, et, comme il m'est très utile, j'ai voulu le payer de reconnaissance en lui procurant sa femme qui a du talent et est en état de goûter un pareil voyage, rare pour une femme.» La quatrième personne était une gouvernante. Le fils Bergeret suivait dans un cabriolet avec un cuisinier ; deux grands cochers étaient assis sur le siège de Bergeret, et son valet de chambre courait la poste avec le domestique de son fils. Grand train, comme on voit, auquel rien ne manquait, ni les provisions de toutes sortes, ni les livres, ni même les portefeuilles remplis de dessins de choix. On va de poste en poste ; «le laborieux et actif Fragonard» dessinant, sitôt qu'on s'arrête, jusqu'à l'heure du souper. Près de Montauban, on se repose quinze jours dans la terre de Bergeret, à Négrepelisse ; et j'ai là, dans un carton, le Four banal de Négrepelisse, dessiné à ce passage par Fragonard. On repart, on marche, malgré les difficultés de poste et de chevaux que fait le mariage du comte d'Artois, et l'on gagne Marseille par Toulouse, Carcassonne, Béziers, Lunel, Tarascon, Aix. Puis, on felouque d'Antibes à San-Remo. Et jusqu'à Gênes, cavalcade de douze mulets couverts de peaux de tigre. Voici Pise, et bientôt on est à Florence, à la grande auberge de Vanini, où l'on vous reçoit le soir à l'arrivée avec un gros flambeau de poing, et où l'on a toujours à ses ordres trois espèces de valets de chambre. De là, à Sienne, et au 5 décembre (1773) on est à Rome, au bout de deux mois de voyage. Aussitôt visite de la société à Natoire, invitation à dîner chez le cardinal de Bernis, à son petit ordinaire de vingt couverts, à son grand ordinaire de quarante couverts, à sa conversation du vendredi que Bergeret esquisse, toute étoffée de prélats, de cardinaux, de nobles, de dames, superbement illuminée, gorgée de rafraîchissements ; invitation à la conversation de la marquise de Puismonbrun, nièce du cardinal de Bernis, à la conversation de 1a princesse Dorin, à la conversation du cardinal Orsini, renommé pour la beauté de ses invitées et la bonté de son chocolat. Toute la matinée, de huit  heures du matin jusqu'à trois heures, se passe en course à l'aventure, en polissons, ou bien en visites de palais et d'églises que guide l'architecte Pâris, le grand anecdotier historique. L'on rentre pour dîner et l'on a toujours à dîner quelque pensionnaire de l'école de Rome, Ménageot, Berthélemy, avec leurs cartons et leurs portefeuilles. Le lendemain, on recommence à se ragoûter, selon 1'expression de Bergeret, en allant dans chaque atelier de pensionnaire de l'Académie voir ce qu'il fait. Les soirées, quand il pleut, on les use à regarder des gravures que les marchands envoient par mannes, à étudier des empreintes de soufre. Un jour, la société Bergeret donne un concert au palais de l'Académie ; un autre jour, elle imagine d'avoir conversation chez elle, à son auberge qu'on appelait déjà «le petit Paris» et elle fonde ses dimanches, - une nouvelle dans Rome, ses matinées de dix heures auxquelles se presse toute l'Académie, accourent les artistes, les Romains, les étrangers ; matinées bruyantes, toutes amusées, toutes enchantées d'art, et dans lesquelles les brocanteurs, les revendeurs, les marbriers, se pressent, avec les objets qu'ils apportent dans ce salon, où se fait l'exposition de tout ce que Bergeret a acheté et de tout ce que Fragonard a dessiné dans la semaine. On s'arrache de Rome à la moitié d'avril (1774), l'on va à Naples, l'on revient à Rome au mois de juin, et l'on en repart, après une bénédiction du pape, pour Florence, Bologne, Padoue, Venise, Vienne, Dresde, Francfort et Strasbourg. - Ce beau voyage devait désunir ces deux grands amis, le peintre et le fermier général qui l'avait emmené, lui et sa femme. Au retour, comme Fragonard réclamait une malle pleine de ses dessins, qu'on avait déposée avec les autres bagages à l'hôtel de Bergeret, Bergeret prétendit la retenir pour se rembourser des frais du voyage du peintre. Là-dessus, fureur de Fragonard, procès, nomination d'experts, et condamnation de Bergeret à rendre les dessins à Fragonard ou à les lui payer 30 000 livres. Bergeret paya, mais se vengea assez lâchement en rayant sur son journal manuscrit l'éloge du ménage Fragonard, et en le remplaçant par cette note en marge : «Observation faite au retour avec connaissances de cause, on peut prouver les bornes de son talent dont moi-même je me suis trop enthousiasmé ; ses connaissances qu'on peut encore borner sont de peu de ressource à un amateur, étant noyées dans beaucoup de fantaisies ; - toujours égal parce qu'il avait joué cette égalité, et toute 1a souplesse qu'il paraît avoir ne vient que de lâcheté et poltronnerie, ayant peur de tout le monde et n'osant donner un avis franc en négative, disant toujours ce qu'il ne pense pas, il en est convenu lui-même. - Pour madame, il ne faut pas la peine d'en parler, cela pourrait gâter mon papier.» A ces injures de colère qui ne méritent pas de peser sur la mémoire du mari et de la femme, hâtons-nous d'opposer la sincère et curieuse note que nous communique M. Th. Fragonard : «Il n'y a rien d'étonnant à ce que M. Bergeret en voulût davantage à Mme Fragonard qu'à son mari. Elle seule était chargée des affaires d'intérêt de la maison, c'est ma caissière, disait, en parlant d'elle, l'artiste, qui avait les chiffres en horreur, adressez-vous à elle. Et en effet les questions d'argent le touchaient peu ; cela est tellement vrai que le jour où l'on apprit que les rentiers perdaient les deux tiers de leur revenu, il se mit à battre des entrechats. - Ah! lui dit sa femme, est-ce que tu deviens fou ? - Nullement : mais je me réjouis. - De quoi ? que pouvait-il arriver de pire ? Dame! si on avait tout pris. - Mais cette philosophie l'abandonna quand il perdit sa fille Rosalie ; jeune personne de la plus grande espérance, morte à dix-huit ans ; il fut si violemment affecté qu'il éprouva une grave atteinte de choléra-morbus, maladie rare alors, et c'est à 1a suite de cette épreuve que, sur l'avis des médecins, il alla passer une année dans le pays natal. Cependant, peu de temps après sa brouille avec Bergeret 1e financier, un autre financier célèbre, le fameux Beaujon, voulut créer quelque chose comme les jardins d'Armide dans l'immense propriété qu'il possédait sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui tout un quartier des Champs-Élysées ; pour cela faire il s'adressa à notre artiste qui remua à plaisir l'eau et la terre du financier, et l'on parlait partout des merveilles de la folie Beaujon. Bergeret, qui possédait à Cassan, près de l'Isle-Adam, une assez belle propriété dont il faisait ses délices, devint jaloux de son confrère, il regretta ce qui s'était passé autrefois ; il fit tant qu'il obtint sa grâce, i1 put enfin emmener à Cassan l'artiste et toute sa famille. Cassan prit alors une physionomie nouvelle ; mais de tant de merveilles il ne reste plus rien. Cassan, abandonné à l'État par Bergeret, qui, pour sauver sa tête, se dépouilla de son immense fortune à l'époque de la Révolution, et se réduisit pour vivre à une rente viagère de 1 500 francs. Cassan, dis-je, tomba vite en ruine. - Bergeret ne vécut pas longtemps après cela mais jusqu'à sa mort il resta lié d'amitié avec Fragonard.»

(39). Les bistres de Fragonard ont contre eux le soleil. Ses tableaux, et surtout ses tableaux finis, souffrent d'autre chose : ils se sablent déplorablement de litharge. Ceci vient de l'habitude qu'avait Fragonard de se servir de stil de grain d'Angleterre en guise de bitume, qui ne séchait pas assez vite pour lui. Puis les glacis sur le stil de grain lui donnaient d'agréables tons blonds. Mais ce procédé avait l'inconvénient de faire repercer, comme on le voit aujourd'hui, le stil de grain. Au fond, en dehors de ses couleurs de préparation, la grande cause de détérioration de sa peinture est son impatience de peindre ; il ne voulait pas attendre. Il jetait des tons frais sur des tons non encore secs. De là, la volatilisation des dessous écartant les dessus de sa peinture.

(40). Voyez L'HEUREUSE FÉCONDITÉ, LES BEIGNETS, LE PETIT PRÉDICATEUR, etc.

(41). LA BONNE MÈRE.

(42). Il était curieux d'étudier chez M. Carrier, l'habile peintre en miniatures, trois de ces miniatures de Fragonard, des moins avancées, légères à ce point que le crayon s'aperçoit encore dans les collerettes et les boucles de cheveux. On voyait là comme la palette de ses dessous, la chaude éclosion de ses miniatures plus achevées, le lever de ces petites figures tapotées, de ces petits fronts bossués, de ces petits yeux pochés, dans un premier barbouillis vibrant et tremblant de soleil.

(43). L'amitié de David pour Fragonard ne se démentit jamais. Voici en quels termes il le proposa pour la conservation du Musée, en le mettant en tête de la liste des candidats : «Fragonard a pour lui de nombreux ouvrages : chaleur et originalité, c'est ce qui le caractérise ; à la fois connaisseur et grand artiste, il consacrera ses vieux ans à la garde des chefs-d'œuvre dont il a concouru dans sa jeunesse à augmenter le nombre. (Histoire des Peintres par M. Charles Blanc.)

Plus tard, en réponse à l'envoi d'un ouvrage d'Évariste Fragonard, David lui écrivait cette lettre d'un large esprit : «Je suis bien sensible, mon bon ami, à votre tendre souvenir, il me prouve que je suis présent à votre mémoire. J'ai reçu avec bien de 1a satisfaction, votre ouvrage, et j'ai eu un plaisir incroyable à le parcourir. Continuez,. bon ami, vous êtes né pour aller loin ; quand on fait à vingt-quatre ans une pareille œuvre, on doit s'estimer heureux. Je félicite votre père et je me mets à sa place. Qu'il jouisse complètement de la liberté qu'il vous a laissée dans les arts ; car il a senti, en habile homme, qu'il n'y avait point qu'une seule route pour arriver au but, et le nom de Fragonard sera distingué dans tous les genres. J'embrasse bien votre mère, et je n'oublie pas Mlle Gérard ; la postérité m'en ferait trop de reproches. Votre ami sincère, David. - Ce 23 vendémiaire an XlV. (Copie d'une lettre autographe de David faisant partie de la collection de M. Moulin.)

(44). Fragonard avait une fort belle collection d'estampes de son temps. Un jour, - c'était après le triomphe de David, - il voit de la fumée s'échapper de la porte d'une chambre, et il trouve son fils devant un feu de joie de papier : - «Misérable, qu'est-ce que tu fais là ?» lui dit le père. - «Je fais un holocauste au bon goût», répond sérieusement son fils. Il brûlait la collection d'estampes de son père.

(45). On trouve dans le catalogue de la vente du prince de Ligne (Vienne, 1814) deux dessins grisaille : l'un représentant «le Sénat assemblé pour décider la paix et la guerre» ; l'autre, «la Fermeture du temple de Janus». Ces deux dessins avaient été envoyés par Fragonard à M. d'Aoust, banquier à Bruxelles, qui les avait payés 400 livres.

(46). Voici, d'après les Archives du Louvre, l'historique des fonctions remplies par Fragonard dans l'administration de l'art. Le 12 pluviôse de l'an II, il figure parmi les membres du Muséum national des arts, lors de son installation. Le 19 pluviôse, il est élu président du Conservatoire du Muséum. Le 24 ventôse, il est délégué avec Lesueur pour la plantation d'un arbre de liberté, et son nom figure dans toutes les commissions nommées par le Conservatoire. Le I5 thermidor, Fragonard, cessant de faire partie du Conservatoire, continue à être de la commission temporaire des arts. En l'an III, il figure parmi les cinq membres du Conservatoire. La même année, il est nommé président. Puis, en l'an V, il ne fait plus partie de l'administration du Musée national, et en l'an VIII, 22 prairial, sa place d'inspecteur des convois d'objets d'art envoyés du musée spécial de Versailles au musée central de Paris, est supprimée.

(47). Fragonard mourait le 22 août 1806. Voici l'acte de décès tel que le Cabinet de l'Amateur de M. Piot l'a relevé sur les registres du IIe arrondissement.- «Du vendredy, 22 août 1806. Acte de décès de M. Jean-Honoré Fragonard, peintre de la ci-devant académie, âgé de soixante-quatorze ans cinq mois, né à Grasse, département du Var, décédé aujourd'hui à cinq heures du matin, palais du Tribunat, maison de Véri, restaurateur, division de la Butte des Moulins, époux de Marie Gérard. - Les témoins ont été MM. Alexandre-Evariste Fragonard, peintre d'histoire, demeurant rue Verdelet, n° 4, division de la Halle au Bled, fils du défunt, et Jean-Baptiste Alezard, propriétaire. - Mme Fragonard mourait en 1824 à l'âge de soixante-dix-sept ans ; et Mlle Gérard en 1837, à peu près au même âge que sa sœur.

(48). Le Pausanias français, 1806.