18 octobre 2004



Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon

14 septembre - 12 décembre 2004
Tlj sauf lundi de 12h30 à 18h30
Catalogue : Xavier Salmon, Le voleur d'âmes. Maurice-Quentin de La Tour 
Éditions Artlys, Versailles, 2004, 198 p., 29 euros
Musée du Louvre
Pavillon Sully,
2e étage, couloir des Poules, salles 42, 44 et 45
15 septembre - 10 janvier 2005

  

Musée du Louvre x
Maurice Quentin de La Tour
et
les frères Goncourt 

 

 

Château de Versailles

x


 


 

 De la poussière du pastel

il a tiré la fragile et délicate immortalité*


*E. et J. de Goncourt, L'Art du XVIIIe siècle
Charpentier, 1881, t. I, p. 376

  Les Goncourt font le voyage de Paris à Saint-Quentin pour voir un musée, celui où étaient rassemblées la plupart des œuvres de Maurice Quentin de La Tour : ils ont la surprise de croire entrer dans un salon du XVIIIe siècle, où ils dérangeraient des hommes et des femmes immortalisés avec leur sourire ironique, séduisant ou plein de contentement de soi : «Notre impression, en entrant dans le musée de Saint-Quentin : les Latour, ce n'est plus de l'art, c'est de la vie. Ces têtes vous sautent aux yeux, […]» (Journal, 12 octobre 1866). L'étude sur La Tour parut pour la première fois dans la Gazette des Beaux-Arts en 1867 (février et avril); on peut la lire au premier tome de L'Art du XVIIIe siècle, chez Charpentier : «[Ces têtes] paraissent se tourner pour vous voir, tous ces yeux vous regardent» (p. 356). La Tour, passé de mode à la fin de sa vie, avait été un portraitiste très demandé; les modèles appréciaient certes que l'usage des crayons de pastel abrégeât les temps de pose (la peinture à l'huile devait sécher), ils appréciaient encore mieux le réalisme de l'artiste, charmeur sans être charmant. Un portraitiste jamais complaisant, qui savait éviter à la fois la caricature et l'académisme. Louis-Sébastien Mercier, cité par les Goncourt (L'Art du XVIIIe siècle, p. 361-362) rapporte, dans son Tableau de Paris, des propos de La Tour : «"Ils croient que je ne saisis que les traits de leurs visages, mais je descends au fond d'eux-mêmes à leur insu, et je les remporte tout entiers"». De là vient l'expression «Le voleur d'âmes», choisie pour intituler la belle exposition du château de Versailles; on regrette l'ambiguïté de l'expressions qui évoque immanquablement un «livre dont vous êtes le héros», par Keith Martin : Le voleur d'âmes, qui n'a rien de latouresque.

  L'exposition du Louvre semble presque clandestine : bien mal signalée - à vrai dire, pas signalée du tout, si bien que trouver le couloir des Poules lorsque l'on arrive par l'escalier du pavillon Sully tient de l'exploit. Dans le grand hall, d'ailleurs, parmi les annonces, nulle mention de Maurice Quentin de La Tour. Enfin! on est récompensé en arrivant… Les premiers jours, on ne pouvait pas voir l'autoportrait car un malheur était arrivé à la vitrine où sont exposées les préparations. L'autoportrait a reparu, mais on a eu la surprise de le voir très différent de ce qu'il était avant l'exposition : aurait-il été restauré récemment ? Il semble que oui.

  Les Goncourt admiraient La Tour : comment ne pas… ? Jules de Goncourt voulait, tâche impossible, reproduire par l'eau-forte «toutes [!] les préparations de Saint-Quentin» (Journal, 14 décembre 1894). Mais ils savent dire leur déception lorsque tel ou tel portrait leur déplaît. Dans le catalogue et dans les notules ajoutées par Edmond pour la dernière édition de L'Art du XVIIIe siècle, on trouve nombre d'appréciations justes mais sévères. L'étude elle-même est à la fois artistique et biographique; sans fausse pudeur, les Goncourt signalent le goût de l'argent de La Tour, tout en rappelant sa générosité; et ils évoquent la fin de sa vie, où l'artiste semblait atteint de démence sénile. Peu importe, si l'on peut dire. La Tour, en «prodigieux physionomiste», nous a laissé des «visages [qui] pensent, parlent, s'avouent, se livrent» (p. 361). Et les Goncourt décrivent avec minutie portraits et préparations, dans un registre psychologique, mais aussi technique : comment, avec les hachures et les zébrures, les estompages au doigt des seuls crayons de pastel, rendre le velouté de la peau ou ses imperfections naturelles ? Mais aussi la matière des étoffes, dentelles, brocarts ou velours ?

  Edmond et Jules de Goncourt se reconnaissent en La Tour : non pour son caractère, mais pour son art : leur plus cher désir est de faire avec leur plume - et ils y parviennent surtout dans le Journal - ce qu'il fait avec ses pastels : dessiner des caractères, peindre des manières d'être. «Nous entrons au fond de tout […]. Rien ne dure entre nos mains, des apparences, des paravents, des dehors» (Journal, un jour du mois d'août 1858; coll. «Bouquins», t. I, p. 389). «Ces crayons de tendresse et de caresse, uniquement faits, semble-t-il, pour exprimer le pulpeux du fruit, le velouté de l'épiderme, le "duvet" des habillements du temps» (p. 325), La Tour a su en dépasser la mièvrerie possible, pour en faire naître des portraits vigoureux et sans complaisance : les Goncourt pareillement se servent des mots pour fouiller et fouailler les personnes par eux décrites.

  Ajoutons que les frères Goncourt possédaient eux-mêmes plusieurs œuvres de La Tour : «J'ai chez moi un portrait achevé et de la plus grande finesse d'une femme inconnue, en robe de velours bleu, garnie de cygne et de dentelle; - un masque de La Tour; - une préparation de Mme de Pompadour; - une préparation de Mlle Dangeville; - une préparation de Dumont le Romain» (L'Art du XVIIIe siècle, p. 409). Cette préparation du peintre Dumont, qui se faisait appeler le Romain depuis un voyage en Italie, Jules en gravera une eau-forte - tout en croyant que le portrait était celui de Lekain, ce comédien tant admiré par Voltaire.

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