25 mai 2005 

Poussin, Watteau, Chardin, David...

Peintures françaises dans les collections allemandes
XVIIe-XVIIIe siècles

Exposition
au Grand Palais

20 avril - 31 juillet 2005

Galeries nationales du Grand Palais
Entrée square Jean Perrin
75008 Paris

Catalogue : Poussin, Watteau, Chardin, David…
Peintures françaises dans les collections
allemandes
XVIIe - XVIIIe siècles.
Réunion des Musées Nationaux, 2005.
Prix : 59 euros.
ISBN : 2-7118-4914-7.

 

L'exposition sera présentée du 7 octobre 2005 au 8 janvier 2006 à la Fondation Haus der Kunst (Munich) et du 3 février au 30 avril 2006 à la Kunst- und Ausstellungshalle der Bundesrepublik Deutschland (Bonn).

ILLUSTRATION

Laurent de La Hyre,
Paysage rocheux avec deux voyageurs et une cascade, détail (entre 1635 et 1640)
catalogue n° 67 et page 183

 

 

Les Goncourt en Allemagne, les Goncourt au Grand Palais

 

Une grande machine politico-culturelle : amitié entre les nations européennes, cocorico de la France, la France de l'Ancien Régime, quand même - déjà poussé, à juste titre par Edmond et Jules de Goncourt à Dresde : «Il faut vraiment venir en Allemagne pour avoir pour avoir l'idée juste, exacte de l'influence de ce siècle de Louis XV en Europe» (1). Arrivés au château de Nymphenbourg, près de Munich, ils notent : «Toujours, comme dans toute l'Allemagne, une imitation de Versailles. Que Louis XIV a dû coûter d'argent à tous ces petits princes!» (2). Qu'importe le flacon, puisque nous avons l'ivresse de voir ou revoir des œuvres commentées par les Goncourt. On sait qu'Edmond et Jules ont, en 1860, visité les musées de grandes villes allemandes et autrichiennes. Ils quittent Paris avec Paul de Saint-Victor et quelques autres, Hector Crémieux, le complice d'Offenbach, les journalistes Gustave Claudin et Xavier Aubryet, le lundi 3 septembre, pour passer un mois en Allemagne et en Autriche, avec un crochet dans la Suisse saxonne, non pour l'art des musées mais pour celui de la nature. Il va de soi que l'exposition du Grand Palais couvre un domaine bien plus large que celui où nous la restreignons, mais elle est si riche qu'elle peut être vue sous cet unique angle, rechercher les tableaux vus par Edmond et Jules de Goncourt. Il va de soi également que nos deux visiteurs ne se sont pas, dans leur voyage, limités à la peinture : sculpture, dessins, architecture, décoration intérieure, rocaille ou parcs, tout les sollicite, tout les intéresse, et ils écrivent : tantôt des notes brèves, tantôt des morceaux de bravoure, si bien que le Journal du mois de septembre est l'équivalent d'un carnet de voyage d'amateurs avertis.

Au menu : Berlin, Potsdam, à jamais rendu célèbre par Frédéric II (et Voltaire), Dresde, Munich, puis le château de Schönbrunn, près de Vienne : «Le vilain château! Le beau parc» (3). Et l'on mentionne les seules villes où les Goncourt trouveront des peintures françaises; on ne peut imaginer une seconde qu'ils négligeraient Rembrandt, Bosch, Rubens ou Le Corrège ou qu'ils omettraient de dénicher une œuvre ou un artiste inconnu de la foule. Un voyage entre hommes, autant dire avec le piment des femmes vénales. Bordel à Strasbourg, au départ; partie carrée, ou tentative de, à Berlin, entre Edmond et Jules et deux femmes ramassées dans la rue que le désir des deux frères effarouche si bien que chacun se retire dans sa chambre avec sa chacune. À Berlin toujours, les musées le jour, le soir les caves où l'on s'amuse. Et les yeux qui se régalent en voyant les femmes dans les rues. Des femmes du dix-huitième siècle… «Connaissez-vous les portraits de femmes de Lawrence, gravés en manière noire ? […] Les femmes de Berlin […] ont un petit air revenant du XVIIIe siècle» (4). En la jeune berlinoise emmenée dans sa chambre, Jules voit une femme de Cranach; mieux : par son regard, dans son regard, il possède «toutes les Vierges des primitifs allemands» (5). À Vienne, «des femmes au sang mêlé, des femmes sensuelles» (6). Et les femmes, dans les rues, sont décolletées… à la mode du dix-huitième siècle (7).

Les Goncourt ne sont pas partis sans munitions livresques, emportant leur Viardot (8). Louis Viardot (1800-1883; il était marié à la célèbre cantatrice Pauline Viardot, Tourgueniev étant l'amant déclaré de Pauline) avait écrit, en 1844, Les Musées d'Allemagne et de Russie, guide et mémento de l'artiste et du voyageur […] (Paulin). Le livre fut, sous le titre Les Musées d'Allemagne, guide et mémento de l'artiste et du voyageur (Paulin et Le Chevalier) très augmenté, en 1852; augmenté encore en 1860, il parut cette fois chez Louis Hachette. Les Goncourt ont-ils déjà en main la dernière édition ? L'histoire ne le dit pas. Ils ont eux-mêmes publié un article dans L'Artiste (7 septembre1856), «La philosophie de Watteau», et c'est en 1860 que paraît chez Édouard Dentu le deuxième fascicule de L'Art du dix-huitième siècle, consacré à Watteau, avec quatre dessins gravés à l'eau-forte par Jules de Goncourt. On rappelle qu'Edmond de Goncourt rédigera en 1875 un Catalogue raisonné de l'œuvre peint, dessiné et gravé d'A. Watteau (Rapilly), mais ignorons ce qui s'est passé après 1860.

En 1860 donc, Berlin. Au moins deux faux Watteau, intitulés «Comédiens italiens aux flambeaux» et «L'Amour à la Comédie-Française». Mais un vrai Jean-François de Troy daté de 1743, «Femme prenant du café». Au Grand Palais, on regardera, pour compenser les faux de Berlin, un authentiqueWatteau, «L'amour au théâtre françois». Quant à la femme peinte par Jean-François de Troy, ce n'est plus, au dire des experts (cat. n° 151), du café qu'elle boit, encore moins du «caffé», mais du chocolat, et voici, tableau identique, titre différent, une «Jeune femme buvant du chocolat». Les titres des tableaux, plus descriptifs que ceux des livres, en deviennent plus variables! On remarquera que le père de Jean-François, François de Troy, avait lui aussi peint une femme (M.-C. du Soul de Beaujour, cat. n° 149) avec la même cuiller, la même tasse, mais personne, semble-t-il, ne s'est jamais soucié du liquide contenu dans la tasse. Le chocolat est une boisson aphrodisiaque, la femme de Jean-François de Troy est décolletée, elle est jeune et jolie : va pour le chocolat. Ce n'est pas la tasse de la jeune femme qui a frappé les Goncourt, mais le ciel de la toile; dans ce petit tableau (36,2 x 27 cm) ils aiment une «peinture vénitienne agatisée, bleu intense et profond et léger tout à la fois du ciel». Ils ajoutent : «Du Watteau, et du Watteau très chaud, moins la petite touche carrée» (9). La touche carrée ? Ce serait une touche de couleur blanche, carrée, pour rendre un visage peint plus lumineux, telle qu'on en voit sur le visage d'Irène, dans «Saint Sébastien soigné par Irène», d'après Georges de la Tour). Une telle touche carrée, Edmond la posera sur la Faustin, qui, éclairée par une lampe à abat-jour, se détache «avec une toute petite touche carrée de vive lumière sur le front» (10). Une touche carrée que les Goncourt regretteront de ne pas voir dans une «Danse» par Lancret, exposée au musée de Dresde : «jamais [dans ce Lancret] la lumière posée avec la petite touche carrée de Teniers, toujours fondue dans la pâte» (11). Il est dommage que les Goncourt ne soient pas plus précis, car des «Danse», par Lancret, il y en avait trois dans les collections de Frédéric II (12). Au Grand Palais, on verra trois Pater, dont deux «Soldats» et une «Réunion musicale en plein air», attribuée, au temps des Goncourt et jusqu'en 1900, à Lancret.

Le grand amateur de Watteau (authentiques ou faux!), c'est Frédéric II, Frédéric le Grand, Friedrich der Grosse, Fédéric (sic) pour Voltaire, Frédéric tout court pour Edmond et Jules; un «pasticheur de tout […] de César, d'Auguste, de Louis XIV et de Pompadour, de Rome et de Brimborion [le château de Louis XV]» (13). À Potsdam, au Château-Royal, voici les Goncourt devant les inévitables faux Watteau : «La mariée de village de Watteau : archifaux»  (14), mais ils peuvent reprendre goût en l'art, l'art qu'ils aiment, grâce aux Lancret et aux Pater (15). Si l'on aime Watteau, on aime Nicolas Lancret et Jean-Baptiste Pater, ses disciples. De Lancret, un «Bal dans une rotonde» et une «Salle de concert», chacun, «très beau». Nos touristes notent rapidement sur place, et le soir, ils n'auront souvent pas le temps, ou pas le désir, de trouver descriptions originales, des épithètes rares. La «Fête à Priape», le «Colin-Maillard» de Pater sont jugés «très fins, charmants». La seconde de ces toiles de Pater, «Le jeu de Colin-Maillard» (Lancret est, lui aussi, l'auteur d'un «Jeu de Colin-Maillard») est la reprise d'un thème traité par Watteau vers 1710 dans un tableau gravé par Le Bas en 1731, avec cette différence que le «Colin-Maillard» de Pater est plus érotique. Tel au moins est-il jugé dans le catalogue La peinture française du XVIIIe siècle à la cour de Frédéric II (n° 21; cette exposition fut présentée par la ville de Berlin au Louvre en 1963). Suivent, dans la visite des Goncourt, deux Lancret, «charmants», «L'escarpolette» et «La danse», plus précisément «La danse devant la fontaine». Tout heureux, Jules, de signaler que son frère et lui possédaient un dessin préparatoire pour «L'escarpolette», une «Feuille d'études de deux femmes». Ce dessin, d'ailleurs, se rapporterait plutôt à «La danse» qu'à «L'escarpolette» (16). Un des premiers dessins achetés par Edmond de Goncourt fut une feuille de Pierre (Jean-Baptiste-Marie Pierre, continuateur de Boucher, premier peintre du roi et directeur de l'Académie; 1714-1789), «Le Sicilien», acquise en 1848, «au temps des ventes fastes et secourables aux désargentés» (17). Au Nouveau Palais de de Potsdam (il fut construit à partir de 1763, et comportait six cents pièces!), ils s'attardent devant «un beau Pierre», «Jugement de Pâris». Ce tableau ne se trouve pas au Grand Palais, on a cependant le plaisir d'y voir deux académies de ce peintre qu'Edmond de Goncourt jugeait «un contourneur élégant et joliment maniéré» (18).Dans la salle de musique, revoilà Pater : «Le bain» et «La danse», tous deux «très beaux» (19). Les Goncourt ne peuvent, c'est dommage, visiter le château de Sans-Souci : nul doute qu'ils en eussent apprécié les Watteau disséminés en pluieurs salles. Des Watteau, mais aussi des Lancret et des Pater, Frédéric II en avait accroché dans tous ses châteaux, celui de Charlottenbourg, celui de Berlin, celui de la ville à Potsdam et celui de Sans-Souci.

«Deux très curieux Watteau» (20), au musée de Dresde. Ces tableaux sont accrochés dans la salle Watteau du Grand Palais de Paris (salle 10; n° 183 et n° 184 ). Le tableau ici intitulé «Fête galante en plein air» (il fut titré par Ernst Heinrich Zimmermann, en 1912, «Plaisirs d'amour») a inspiré les deux frères (Edmond complétera la description écrite en 1860 par Jules), sensibles, l'un et l'autre, au jeu des lumières dans les étoffes, à l'art de rendre, par un emploi judicieux du rouge, la transparence des doigts et les arbres, ah! es arbres. Peints dans le soleil couchant et peints avec de l'huile, ils donnnt l'impression d'avoir été exécutés au pastel. Le deuxième tableau que voient les Goncourt, ils le désignent par l'expression «gens sur une terrasse»; on le voit, au Grand Palais sous le titre «Fête galante dans un parc, dit aussi Réunion en plein air». Indifférents au regard d'une convoitise presque goguenarde de l'homme à la pose avantageuse, détaillant les charmes postérieurs d'une naïade, les Goncourt ne veulent voir dans ce tableau que les harmonies de couleur, que les mains, des mains qui semblent, grâce à de judicieuses touches de vermillon et de bleu, «vivre et remuer avec la transparence d'une chair vénitienne» (21).

Le 18 septembre, les Goncourt arrivent en Bavière, à Munich : pour la couleur locale, halte dans une brasserie, puis les musées. Une abondance d'œuvres d'art, des décorations d'intérieur en quantité, mais des toiles françaises, peu, et une seule attire l'attention des Goncourt, «Halte et déjeuner de chasse». Et encore, moins pour son intérêt artistique que pour son attribution : le catalogue la donne à Lemoyne, Viardot à Watteau, les Goncourt hésitent entre Vanloo et Coypel (22).

Une semaine plus tard, à Schönbrunn, musées toujours. Quelles toiles françaises les Goncourt y ont-ils vues en 1860 ? Dans la dernière édition du Journal, on peut lire de longues descriptions, et belles, de quatre Chardin, «La Ratisseuse», «La Pourvoyeuse», «La Gouvernante» et «Les Aliments de la convalescence». Mais ce passage a été ajouté en 1887 par Edmond! Quoi qu'il en soit, on peut admirer «La Ratisseuse de navets» au Grand Palais (on sait qu'il y eut de cette œuvre trois sinon quatre versions).

Fin du mois de septembre, un dimanche nostalgique, fin du voyage : «Paris nous paraît gris, les femmes nous semblent laides» (23). À Berlin, ils se laissaient aller «à considérer l'amour comme une chose pouvant arriver et le mariage comme un suicide auquel on peut être amené» (24). On prendra la déclaration cum grano salis.

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1. Journal, Dresde, 10 septembre 1860, p. 608. Le Journal des Goncourt est cité dans l'édition Robert Laffont, «Bouquins», ici tome I, 2004.
2. Journal, 21 septembre 1860, p. 616.
3. Journal, 23 septembre 1860, p. 617.
4. Journal, 6 septembre 1860, p. 601.
5. Journal, 8 septembre 1860, p. 605.
6. Journal, 24 septembre 1860, p. 618.
7. Journal, 25 septembre 1860, p. 618.
8. Viardot est cité le 18 septembre, p. 613.
9. Journal, 6 septembre, p. 602.
10. E. de Goncourt, La Faustin, Charpentier, 1882, p. 174.
11. Journal, 10 septembre, p. 610.
12. Voir Les Collections d'art de Frédéric le Grand à l'exposition universelle de Paris de 1900, catalogue descriptif par P. Seidel (Giesecke & Devrient, Berlin-Leipzig, 1900).
13. Journal, 8 septembre, p. 606.
14. Journal, 8 septembre, p. 606.
15. Journal, 8 septembre, p. 606.
16. voir E. Launay, Les Frères Goncourt collectionneurs de dessins, Arthena, 1991, p. 341 et p. 124.
17. La Maison d'un artiste, 1881, t. I, p. 136.
18. La Maison d'un artiste, 1881, t. I, p. 136.
19. Journal, 8 septembre, p. 606.
20. Journal, 10 septembre, p. 609.
21. Journal, 10 septembre, p. 609-610.
22. Voir le Journal, 18 septembre, p. 613.
23. Journal, 30 septembre, p. 619.
24. Journal, 6 septembre, p. 601.

 

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