Poussin, Watteau, Chardin, David...
Peintures françaises
dans les collections allemandes
XVIIe-XVIIIe siècles
20
avril - 31 juillet 2005 Galeries
nationales du Grand Palais Catalogue :
Poussin, Watteau, Chardin, David
L'exposition
sera présentée du 7 octobre 2005 au 8 janvier
2006 à la Fondation Haus der Kunst (Munich) et du 3
février au 30 avril 2006 à la Kunst- und
Ausstellungshalle der Bundesrepublik Deutschland
(Bonn).

Exposition
au Grand Palais
Entrée square Jean Perrin
75008 Paris
Peintures françaises dans les collections
allemandes
XVIIe - XVIIIe siècles.
Réunion des Musées Nationaux, 2005.
Prix : 59 euros.
ISBN : 2-7118-4914-7.
ILLUSTRATION
Laurent de
La Hyre,
Paysage rocheux avec deux voyageurs et une cascade,
détail (entre 1635 et 1640)
catalogue n° 67 et page 183
Les Goncourt en
Allemagne, les Goncourt au
Grand Palais Au
menu : Berlin,
Potsdam, à jamais rendu célèbre par
Frédéric II (et Voltaire), Dresde,
Munich, puis le château de Schönbrunn,
près de Vienne : «Le vilain
château! Le beau
parc» (3).
Et l'on mentionne les seules villes où les
Goncourt trouveront des peintures françaises; on
ne peut imaginer une seconde qu'ils négligeraient
Rembrandt, Bosch, Rubens ou Le Corrège ou
qu'ils omettraient de dénicher une uvre ou
un artiste inconnu de la foule. Un voyage entre hommes,
autant dire avec le piment des femmes vénales.
Bordel à Strasbourg, au départ; partie
carrée, ou tentative de, à Berlin, entre
Edmond et Jules et deux femmes ramassées dans la
rue que le désir des deux frères effarouche
si bien que chacun se retire dans sa chambre avec sa
chacune. À Berlin toujours, les musées le
jour, le soir les caves où l'on s'amuse. Et les
yeux qui se régalent en voyant les femmes dans les
rues. Des femmes du dix-huitième
siècle
«Connaissez-vous les
portraits de femmes de Lawrence, gravés en
manière noire ? [
] Les femmes
de Berlin [
] ont un petit air revenant du
XVIIIe
siècle» (4).
En la jeune berlinoise emmenée dans sa chambre,
Jules voit une femme de Cranach; mieux : par son
regard, dans son regard, il possède «toutes
les Vierges des primitifs
allemands» (5).
À Vienne, «des femmes au sang
mêlé, des femmes
sensuelles» (6).
Et les femmes, dans les rues, sont
décolletées
à la mode du
dix-huitième
siècle (7). Les
Goncourt ne sont pas
partis sans munitions livresques, emportant leur
Viardot (8).
Louis Viardot (1800-1883; il était marié
à la célèbre cantatrice Pauline
Viardot, Tourgueniev étant l'amant
déclaré de Pauline) avait écrit, en
1844, Les Musées d'Allemagne et de Russie,
guide et mémento de l'artiste et du voyageur
[
] (Paulin). Le livre fut, sous le
titre Les Musées d'Allemagne, guide et
mémento de l'artiste et du voyageur (Paulin et
Le Chevalier) très augmenté, en 1852;
augmenté encore en 1860, il parut cette fois chez
Louis Hachette. Les Goncourt ont-ils déjà
en main la dernière édition ?
L'histoire ne le dit pas. Ils ont eux-mêmes
publié un article dans L'Artiste (7
septembre1856), «La philosophie de Watteau», et
c'est en 1860 que paraît chez Édouard Dentu
le deuxième fascicule de L'Art du
dix-huitième siècle, consacré
à Watteau, avec quatre dessins gravés
à l'eau-forte par Jules de Goncourt. On rappelle
qu'Edmond de Goncourt rédigera en 1875 un
Catalogue raisonné de l'uvre peint,
dessiné et gravé d'A. Watteau
(Rapilly), mais ignorons ce qui s'est passé
après 1860. En
1860 donc, Berlin. Au
moins deux faux Watteau, intitulés
«Comédiens italiens aux flambeaux» et
«L'Amour à la
Comédie-Française». Mais un vrai
Jean-François de Troy daté de 1743,
«Femme prenant du café». Au
Grand Palais, on regardera, pour compenser les faux
de Berlin, un authentiqueWatteau,
«L'amour
au théâtre
françois».
Quant à la femme peinte par Jean-François
de Troy, ce n'est plus, au dire des experts (cat.
n° 151), du café qu'elle boit, encore
moins du «caffé», mais du chocolat, et
voici, tableau identique, titre différent, une
«Jeune
femme buvant du
chocolat».
Les titres des tableaux, plus descriptifs que ceux des
livres, en deviennent plus variables! On remarquera que
le père de Jean-François, François
de Troy, avait lui aussi peint une femme (M.-C. du
Soul de Beaujour, cat. n° 149) avec la
même cuiller, la même tasse, mais personne,
semble-t-il, ne s'est jamais soucié du liquide
contenu dans la tasse. Le chocolat est une boisson
aphrodisiaque, la femme de Jean-François de Troy
est décolletée,
elle
est jeune et jolie :
va pour le chocolat. Ce n'est pas la tasse de la jeune
femme qui a frappé les Goncourt, mais
le
ciel de la toile;
dans ce petit tableau (36,2 x 27 cm) ils
aiment une «peinture vénitienne
agatisée, bleu intense et profond et léger
tout à la fois du ciel». Ils
ajoutent : «Du Watteau, et du Watteau
très chaud, moins la petite touche
carrée» (9).
La touche carrée ? Ce serait une touche de
couleur blanche, carrée, pour rendre un visage
peint plus lumineux, telle qu'on en voit sur
le
visage d'Irène,
dans «Saint Sébastien soigné par
Irène», d'après Georges de la Tour).
Une telle touche carrée, Edmond la posera sur la
Faustin, qui, éclairée par une lampe
à abat-jour, se détache «avec une
toute petite touche carrée de vive lumière
sur le
front» (10).
Une touche carrée que les Goncourt regretteront de
ne pas voir dans une «Danse» par Lancret,
exposée au musée de Dresde :
«jamais [dans ce Lancret] la
lumière posée avec la petite touche
carrée de Teniers, toujours fondue dans la
pâte» (11).
Il est dommage que les Goncourt ne soient pas plus
précis, car des «Danse», par Lancret, il
y en avait trois dans les collections de
Frédéric II (12).
Au Grand Palais, on verra trois Pater, dont deux
«Soldats» et une
«Réunion
musicale en plein
air»,
attribuée, au temps des Goncourt et jusqu'en 1900,
à Lancret. Le
grand amateur de
Watteau (authentiques ou faux!), c'est
Frédéric II, Frédéric le
Grand, Friedrich der Grosse, Fédéric
(sic) pour Voltaire, Frédéric tout
court pour Edmond et Jules; un «pasticheur de
tout [
] de César, d'Auguste, de
Louis XIV et de Pompadour, de Rome et de Brimborion
[le château de
Louis XV]» (13).
À Potsdam, au Château-Royal, voici les
Goncourt devant les inévitables faux
Watteau : «La mariée de village de
Watteau : archifaux»
(14),
mais ils peuvent reprendre goût en l'art, l'art
qu'ils aiment, grâce aux Lancret et aux
Pater (15).
Si l'on aime Watteau, on aime Nicolas Lancret et
Jean-Baptiste Pater, ses disciples. De Lancret, un
«Bal dans une rotonde» et une «Salle de
concert», chacun, «très
beau». Nos touristes notent rapidement sur
place, et le soir, ils n'auront souvent pas le temps, ou
pas le désir, de trouver descriptions originales,
des épithètes rares. La «Fête
à Priape», le «Colin-Maillard» de
Pater sont jugés «très fins,
charmants». La seconde de ces toiles de Pater,
«Le jeu de Colin-Maillard» (Lancret est, lui
aussi, l'auteur d'un «Jeu de Colin-Maillard»)
est la reprise d'un thème traité par
Watteau vers 1710 dans un tableau gravé par
Le Bas en 1731, avec cette différence que le
«Colin-Maillard» de Pater est plus
érotique. Tel au moins est-il jugé dans le
catalogue La peinture française du XVIIIe
siècle à la cour de
Frédéric II (n° 21;
cette exposition fut présentée par la ville
de Berlin au Louvre en 1963). Suivent, dans la visite des
Goncourt, deux Lancret, «charmants»,
«L'escarpolette» et «La danse», plus
précisément «La danse devant la
fontaine». Tout heureux, Jules, de signaler que son
frère et lui possédaient un dessin
préparatoire pour «L'escarpolette», une
«Feuille d'études de deux femmes». Ce
dessin, d'ailleurs, se rapporterait plutôt à
«La danse» qu'à
«L'escarpolette»
(16).
Un des premiers dessins achetés par Edmond de
Goncourt fut une feuille de Pierre (Jean-Baptiste-Marie
Pierre, continuateur de Boucher, premier peintre du roi
et directeur de l'Académie; 1714-1789), «Le
Sicilien», acquise en 1848, «au temps des
ventes fastes et secourables aux
désargentés»
(17).
Au Nouveau Palais de de Potsdam (il fut construit
à partir de 1763, et comportait six cents
pièces!), ils s'attardent devant «un beau
Pierre», «Jugement de Pâris». Ce
tableau ne se trouve pas au Grand Palais, on a
cependant le plaisir d'y voir deux
académies
de ce peintre qu'Edmond de Goncourt jugeait «un
contourneur élégant et joliment
maniéré»
(18).Dans
la salle de musique, revoilà Pater : «Le
bain» et «La danse», tous deux
«très
beaux» (19).
Les Goncourt ne peuvent, c'est dommage, visiter le
château de Sans-Souci : nul doute qu'ils en
eussent apprécié les Watteau
disséminés en pluieurs salles. Des Watteau,
mais aussi des Lancret et des Pater,
Frédéric II en avait accroché
dans tous ses châteaux, celui de Charlottenbourg,
celui de Berlin, celui de la ville à Potsdam et
celui de Sans-Souci. «Deux
très curieux Watteau» (20),
au musée de Dresde. Ces tableaux sont
accrochés dans la salle Watteau du
Grand Palais de Paris (salle 10;
n° 183 et n° 184 ).
Le tableau ici intitulé
«Fête
galante en plein
air» (il fut
titré par Ernst Heinrich Zimmermann, en 1912,
«Plaisirs d'amour») a inspiré les deux
frères (Edmond complétera la description
écrite en 1860 par Jules), sensibles, l'un et
l'autre, au jeu des lumières dans les
étoffes, à l'art de rendre, par un emploi
judicieux du rouge, la transparence des doigts et les
arbres, ah! es arbres. Peints dans le soleil couchant et
peints avec de l'huile, ils donnnt l'impression d'avoir
été exécutés au pastel. Le
deuxième tableau que voient les Goncourt, ils le
désignent par l'expression «gens sur une
terrasse»; on le voit, au Grand Palais sous le
titre «Fête galante dans un parc, dit
aussi Réunion en plein air».
Indifférents au regard d'une convoitise presque
goguenarde de l'homme
à la pose avantageuse, détaillant les
charmes postérieurs d'une naïade, les
Goncourt ne veulent voir dans ce tableau que les
harmonies de couleur, que les mains, des mains qui
semblent, grâce à de judicieuses touches de
vermillon et de bleu, «vivre et remuer avec la
transparence d'une chair
vénitienne» (21). Le
18 septembre, les Goncourt
arrivent en Bavière, à Munich : pour
la couleur locale, halte dans une brasserie, puis les
musées. Une abondance d'uvres d'art, des
décorations d'intérieur en quantité,
mais des toiles françaises, peu, et une seule
attire l'attention des Goncourt, «Halte et
déjeuner de chasse». Et encore, moins pour
son intérêt artistique que pour son
attribution : le catalogue la donne à
Lemoyne, Viardot à Watteau, les Goncourt
hésitent entre Vanloo et
Coypel (22). Une
semaine plus tard,
à Schönbrunn, musées toujours. Quelles
toiles françaises les Goncourt y ont-ils vues en
1860 ? Dans la dernière édition du
Journal, on peut lire de longues descriptions, et
belles, de quatre Chardin, «La Ratisseuse»,
«La Pourvoyeuse», «La Gouvernante» et
«Les Aliments de la convalescence». Mais ce
passage a été ajouté en 1887 par
Edmond! Quoi qu'il en soit, on peut admirer «La
Ratisseuse de navets» au Grand Palais (on sait
qu'il y eut de cette uvre trois sinon quatre
versions). Fin
du mois de septembre,
un dimanche nostalgique, fin du voyage :
«Paris nous paraît gris, les femmes nous
semblent laides»
(23).
À Berlin, ils se laissaient aller
«à considérer l'amour comme une
chose pouvant arriver et le mariage comme un suicide
auquel on peut être
amené» (24).
On prendra la déclaration cum grano
salis. _____________ 1.
Journal, Dresde, 10 septembre 1860, p. 608. Le
Journal des Goncourt est cité dans
l'édition Robert Laffont, «Bouquins», ici
tome I, 2004.
Une
grande machine
politico-culturelle : amitié entre les
nations européennes, cocorico de la France, la
France de l'Ancien Régime, quand même -
déjà poussé, à juste titre
par Edmond et Jules de Goncourt à Dresde :
«Il faut vraiment venir en Allemagne pour avoir
pour avoir l'idée juste, exacte de l'influence de
ce siècle de Louis XV en Europe»
(1).
Arrivés au château de Nymphenbourg,
près de Munich, ils notent :
«Toujours, comme dans toute l'Allemagne, une
imitation de Versailles. Que Louis XIV a dû
coûter d'argent à tous ces petits
princes!» (2). Qu'importe
le flacon, puisque nous avons l'ivresse de voir ou revoir
des uvres commentées par les Goncourt. On
sait qu'Edmond et Jules ont, en 1860, visité les
musées de grandes villes allemandes et
autrichiennes. Ils quittent Paris avec Paul de
Saint-Victor et quelques autres, Hector Crémieux,
le complice d'Offenbach, les journalistes Gustave Claudin
et Xavier Aubryet, le lundi 3 septembre, pour passer un
mois en Allemagne et en Autriche, avec un crochet dans la
Suisse saxonne, non pour l'art des musées mais
pour celui de la nature. Il va de soi que l'exposition du
Grand Palais couvre un domaine bien plus large que celui
où nous la restreignons, mais elle est si riche
qu'elle peut être vue sous cet unique angle,
rechercher les tableaux vus par Edmond et Jules de
Goncourt. Il va de soi également que nos deux
visiteurs ne se sont pas, dans leur voyage,
limités à la peinture : sculpture,
dessins, architecture, décoration
intérieure, rocaille ou parcs, tout les sollicite,
tout les intéresse, et ils écrivent :
tantôt des notes brèves, tantôt des
morceaux de bravoure, si bien que le Journal du
mois de septembre est l'équivalent d'un carnet de
voyage d'amateurs avertis.
2.
Journal, 21 septembre 1860, p. 616.
3.
Journal, 23 septembre 1860, p. 617.
4.
Journal, 6 septembre 1860, p. 601.
5.
Journal, 8 septembre 1860, p. 605.
6.
Journal, 24 septembre 1860, p. 618.
7.
Journal, 25 septembre 1860, p. 618.
8.
Viardot est cité le 18 septembre, p. 613.
9.
Journal, 6 septembre, p. 602.
10.
E. de Goncourt, La Faustin, Charpentier, 1882,
p. 174.
11.
Journal, 10 septembre, p. 610.
12.
Voir Les Collections d'art de Frédéric le
Grand à l'exposition universelle de Paris de
1900, catalogue descriptif par P. Seidel (Giesecke &
Devrient, Berlin-Leipzig, 1900).
13.
Journal, 8 septembre, p. 606.
14.
Journal, 8 septembre, p. 606.
15.
Journal, 8 septembre, p. 606.
16.
voir E. Launay, Les Frères Goncourt
collectionneurs de dessins, Arthena, 1991, p. 341 et
p. 124.
17.
La Maison d'un artiste, 1881, t. I,
p. 136.
18.
La Maison d'un artiste, 1881, t. I,
p. 136.
19.
Journal, 8 septembre, p. 606.
20.
Journal, 10 septembre, p. 609.
21.
Journal, 10 septembre, p. 609-610.
22.
Voir le Journal, 18 septembre, p. 613.
23.
Journal, 30 septembre, p. 619.
24.
Journal, 6 septembre, p. 601.