Trois chapitres parus dans
Les Hommes de lettres (1860)
et supprimés dans Charles Demailly
(1868)
XL
Il était midi quand Charles s'éveilla le lendemain. Il alla se promener, et se trouva devant la maison de Marthe. Il passait, puis revenait, passait et revenait encore, quand tout à coup en levant les yeux, il aperçut, à une fenêtre au second, en train d'ôter son chapeau, une femme qui ressemblait tellement à Marthe, que c'était elle ; et, en baissant les yeux, il vit cet écriteau qui se balançait au-dessus de la porte de la maison : Petit appartement de garçon à louer. Charles entra chez le portier, et se fit montrer le petit appartement. Les romans d'amour ont tellement abusé de ces moyens, que Charles fut presque honteux d'abord de trouver un logement mur à mur et fenêtres à fenêtres avec le logement de Marthe : le hasard copiait les feuilletons. Mais ce fut une courte honte. Le lendemain un tapissier avait meublé l'appartement, et deux jours après le bal, Marthe, mettant le nez à la fenêtre en chantonnant à mi-voix une petite chanson, laissa tomber, de saisissement, sa chanson dans la rue : M. Demailly en robe de chambre, les deux coudes sur la barre de bois, fumait tranquillement une superbe pipe à la fenêtre à côté. Elle jeta un petit cri, auquel Charles répondit par une inclination très respectueuse de la partie de sa personne qui passait hors de la fenêtre. Mais il entendit le bruit d'une fenêtre qu'on ferme, et Marthe ne reparut plus. Charles attendit. Il attendit ce jour-là. il attendit le lendemain, il attendit le surlendemain, enfermé dans sa chambre, la fenêtre ouverte, et guettant le bruit de la fenêtre d'à côté, en lisant des livres qu'il commençait par la dernière page. Enfin, au bout de quelques jours, un soir, sur les onze heures, il entendit ouvrir : Marthe était à la fenêtre, mais le dos tourné.
- Pourquoi êtes-vous ici, monsieur ? - lui dit-elle d'un ton bas, sans se retourner. - C'est très mal Vous me compromettez Est-ce cela que vous voulez ? On peut m'entendre Si l'on vous voyait
- Mademoiselle, faites comme moi, il n'y aura plus aucun danger. - Et Charles ramena la persienne sur lui de façon à se cacher derrière. - Pourquoi je suis ici, mademoiselle ? Parce que c'est un quartier central parce que le nom de la rue me plaît parce que l'air y est bon pour ma poitrine parce que je vous aime, mademoiselle.
- Parce que vous m'aimez ? Oh! c'est une plaisanterie, n'est-ce pas, monsieur ? Nous nous sommes parlé une fois! Et puis, si vous teniez tant à me revoir j'ai ma mère, monsieur Au surplus, elle me trouve trop jeune pour me marier, ainsi
- J'attendrai à la fenêtre.
- Ah! toujours moqueur!
- Je vous promets de ne plus rire, mademoiselle, si vous voulez.
- Et de fumer ? Car vous ne faites que cela toujours! Et la pipe! Combien fumez-vous de pipes ?
- Six, mademoiselle trois après déjeuner et trois après dîner.
- Mais vous devez avoir le gosier brûlé Fi! que c'est laid!
- Demandez, mademoiselle, et je vous fais le sacrifice d'une pipe par jour.
-- Je ne vous demande aucun sacrifice, monsieur.Il y eut un silence.
- Voyons, - reprit Marthe, ~ à quoi cela vous servira-t-il de rester ici ?
- Mais d'abord à vous voir.
- Je ne me mettrai plus à la fenêtre Bonsoir, monsieur Demailly.
-Déjà ? Mais, mademoiselle, il n'est que
- J'ai trop peur que ma mère n'entre dans ma chambre Bonsoir! - dit encore Marthe, et elle restait.
- Vous connaissez ce vaudeville ?
- Quel vaudeville ? - dit Marthe.
- Où il y a un personnage qui dit toujours : Je vais me coucherPour toute réponse, la fenêtre se ferma.
Le lendemain et les jours qui suivirent, ce fut le même jeu : la fenêtre finissait toujours par se fermer, mais commençait toujours par s'ouvrir.
XLI A un mois de là, Marthe disait à Charles :
- Pourquoi ne venez-vous pas au théâtre?
- Je suis jaloux
- Des lorgnettes ?
~ De tout et des acteurs Ici, nous sommes si bien à nous
- Dites-moi, mon ami, pourquoi sortez-vous tous les soirs après que je suis couchée ? L'autre jour vous êtes sorti à minuit un quart
- Ah! vous me surveillez ? Je vais me promener.
- A minuit ?
- Mais c'est la belle heure Il n'y a pas de gens pressés On n'est pas écrasé Les rues sont larges Le gaz éclaire la lune On ne rencontre personne et les gens qu'on rencontre ont un air d'opéra entre les dents Et votre mère, Marthe ?
- Ah! J'ai été bien grondée, ce matin! On a dû lui dire que vous me faisiez la cour je ne sais pas qui Mais elle ne se doute de rien Nous avons eu une discussion sur vous Moi, je ne vous ai pas trop défendu, de peur
- Mais qu'est-ce que pouvait dire votre mère ?
- Oh! ce qu'on dit que vous étiez un jeune homme que les feux de paille ne durent pas Je ne me rappelle plus Elle a si peur, ma mère, et m'aime tant!Un autre jour, Marthe disait à Charles :
- Vous êtes triste aujourd'hui ?
- Oui, Marthe, j'ai mal dormi, j'ai passé deux heures à vous attendre à la fenêtre Je suis mal portant de corps et d'âme.
- Vous souffrez ?
- Je n'en sais rien, mais cela doit être.
- Vous étiez bien pâle dans la journée, il m'a semblé Vous travaillez trop.
- Je ne travaille pas du tout. Depuis que je suis ici, je n'ai plus mes idées à moi Elles s'en sont allées je ne sais où Je vais passer cette nuit à me les rappeler.
- Oh! je ne veux pas que vous passiez la nuit cela m'empêcherait de dormir Mais vous toussez, - dit Marthe.
-Moi ? - dit Charles, - mais non
- Avez-vous de la fleur d'orange ?
- Pourquoi faire ?
- Non ? Ah bien, je veux vous faire un verre d'eau sucrée - Tenez! - dit-elle en revenant et avançant un verre plein en dehors de la persienne, - mais prenez donc on va nous voir
- On nous verra! - dit Charles, - vous n'avez pas bu
- Oh! quel enfantillage! vous voulez que je boive Charles! voyons, j'ai bu Eh bien ?
- Vous n'avez pas bu.
- Ah! je n'ai pas bu! tenez! - et Marthe élevant le verre un peu en l'air montra à la lueur du réverbère l'eau baissée.
- Ah! cette fois-ci - dit Charles en prenant le verre.
- Oui mais c'est parce que vous êtes malade
XLII
Dès lors, tous les soirs, Charles eut ce verre d'eau où Marthe avait trempé ses lèvres. Mais ce fut tout ce qu'il obtint. L'amour de Marthe, - Charles le sentit bien à travers ses caresses, - ne voulait point être un roman. Le mariage était pour elle un cas réservé.
Un soir la fenêtre ne s'ouvrit pas. Elle ne s'ouvrit pas le lendemain. Elle ne s'ouvrit qu'au bout de quatre jours : mais ce ne fut point Marthe qui parut, ce fut sa mère qui eut l'air de ne pas connaître Charles.
Charles alluma un cigare, le jeta dans le feu, et alla sonner à la porte à côté. La mère de Marthe lui ouvrit, et le reçut. Charles s'attendait à trouver une mère d'actrice : il trouva une mère qui avait l'aisance d'une femme du monde. Madame Mancel commença par lui témoigner la plus grande froideur. Elle lui dit qu'elle connaissait leur petit roman, que son excuse à lui, était dans la position de sa fille, et dans son état ; qu'il était naturel de ne point croire offenser une actrice en la prenant pour une femme de théâtre. Charles, un peu désarçonné, parla mariage, parla de ses dix mille livres de rentes. Mais madame Mancel s'émut si peu, que Charles lui attribua pour sa fille de plus hautes ambitions. Elle reprit, avec cette même parole tranquille et facile, que sans doute sa fille était libre, mais qu'à dix-sept ans on peut confondre un mouvement de tête avec un mouvement de cur ; que cela pouvait arriver à tous les âges, et à M. Demailly lui-même ; qu'il fallait prendre garde en ces choses de se mentir à soi-même, et d'engager sa vie dans une illusion d'une heure ; que sa fille allait avoir un congé, et prendre sans doute un engagement de quatre mois en Belgique ; que si de part et d'autre, les sentiments dont Charles lui apportait l'assurance, au moins pour lui, duraient encore au bout de quatre mois, on verrait. - C'est une folie monsieur, - dit-elle en terminant, - dont je ne veux point avoir la responsabilité.
Charles accepta la convention. Marthe prit l'engagement qu'on lui proposait, et partit avec sa mère pour Bruxelles. Charles lui écrivit tous les jours, et de si longues lettres, que Marthe au bout des quatre mois signifia à sa mère qu'elle voulait se marier. Madame Mancel soupira, gronda, et se rendit à la condition que Marthe prolongerait son engagement de deux mois encore.
Quinze jours après le retour de Marthe, le Scandale publiait sans commentaire la lettre de faire part da mariage de M. Charles Demailly avec mademoiselle Marthe Mancel.